C’est un septuagénaire au verbe haut que nous avons eu l’honneur de rencontrer par un bel après-midi hivernal dans les grands bureaux du Stade Toumba. Homme d’une rare gentillesse au regard toujours vif et à la mémoire restée intacte, dans son élégant costume à la coupe un peu désuète, il ferait sans nul doute figure de grand-père idéal pour nombre d’enfants visionnant ses exploits passés sur YouTube.

Giorgos Koudas est surnommé affectueusement « Alexandre le Grand » par les supporters du PAOK, son « club de toujours ». Milieu offensif rapide doté d’une grande technique, d’une frappe de balle peu commune et d’une incroyable capacité à éliminer son adversaire, il appartient sans contestation possible à la génération des grands artistes du football des années 70 qui aura marqué pour toujours l’histoire du football. L’occasion pour lui de revenir sur son enfance, sa carrière, sur le PAOK, et de nous livrer quelques analyses fort pertinentes sur la situation actuelle du football grec.

Pouvez-vous nous raconter votre jeunesse, et comment avez-vous débuté au PAOK ?

J’avais 12 ans lorsque je suis arrivé ici. C’était en 1958. Le stade était encore en construction. Nous jouions avec d’autres gamins de mon quartier au football lorsque le coach m’a repéré. Il m’a intégré dans l’équipe de jeunes et m’a fait signer, si l’on peut dire, un « contrat », car les règles étaient très différentes à l’époque. J’ai commencé à jouer avec l’équipe première à 17 ans et… j’y suis resté durant vingt et un ans.

Comment se passait à l’époque, bien avant le football-business, la carrière d’un joueur de football en Grèce ?

C’était un sport totalement différent. Personnellement, je pourrais te dire que le football fut mon premier amour, bien avant les femmes (rires). C’était une autre dimension par rapport à ce que l’on voit aujourd’hui. En 1979, le football grec est devenu officiellement professionnel. J’ai eu la chance de jouer dans les deux catégories. En amateur puis en professionnel. C’est finalement tardivement que j’ai pu signer un contrat. Mais j’ai malgré tout pu très bien m’occuper de mon après-carrière.

Que représente pour vous le PAOK ?

C’est comme ma famille. Ma deuxième famille si tu veux. Lorsque je jouais ici chaque dimanche, c’était exactement comme lorsque quelqu’un va à l’église. Un sentiment irréel. Je suis très fier d’avoir « servi » l’équipe que j’aimais depuis mon enfance. Je viens d’une famille pauvre, et les années d’après-guerre étaient très difficile en Grèce. Le PAOK, mon équipe de coeur, tout comme l’équipe nationale, m’ont également permis de voyager un peu partout en Europe. Et ça va te paraître banal, mais chaque fois que je marche dans la rue, je suis très fier que les gens se souviennent de moi et me donnent leur amour en reconnaissance de ma fidélité au club. Ça me rappelle tout ce que je dois au PAOK.

© Alain Anastasakis

Une légende tenace dit que vous êtes à l’origine de la rivalité avec l’Olympiakos. Qu’en est-il vraiment ?

(Rires) C’était une époque difficile. Malgré le fait que nous n’étions pas professionnels, aucun transfert ne pouvait avoir lieu sans l’accord de l’équipe pour laquelle on jouait. L’histoire a duré deux ans. Je me souviens que mon père était aussi mon agent à cette époque. Je ne voulais pas y aller de toute façon, mais non, ce n’est pas une légende (rires).

Quel-est votre regard sur l’équipe actuelle du PAOK ?

D’abord, je ne voudrais pas comparer avec mon époque, car ce serait hors de propos. Concernant l’équipe actuelle, je trouve que le PAOK a une des meilleures équipes de son histoire. Nous essayons aussi, même si ça n’est pas toujours simple, de faire le meilleur parcours possible en Europe. Les
matchs de qualification pour la Ligue des Champions ont prouvé la qualité de l’équipe. M. Savvidis dépense vraiment beaucoup d’argent pour le club. Je pourrais même te dire qu’il est un cadeau du Bon Dieu (rires). Il fait tout ce qu’il peut pour développer l’équipe au niveau national, mais aussi européen. Je suis vraiment très optimiste en tout cas. Le PAOK peut aussi développer son envergure en organisant des tournées à l’international. Je me souviens qu’en 1977, nous avions joué à Lyon lors d’un match de gala. Ça m’avait permis de me faire mieux connaître en Europe. Il faut poursuivre dans cette voie.

Les supporters ont parfois l’impression qu’il peut y avoir un acharnement contre le PAOK. Et depuis l’étranger, pas mal de décisions arbitrales semblent étranges. Quel est votre avis ?

Malheureusement, en Grèce, c’est un très gros problème. Et le problème ne concerne pas seulement le football. Beaucoup de « puissants » ne respectent pas la loi et prennent des libertés. C’est la raison pour laquelle nous utilisons désormais des arbitres étrangers, car la situation devenait ingérable. Mon expérience m’a amené à faire les frais de décisions arbitrales invraisemblables. Alors, bien sûr, les arbitres peuvent faire des erreurs. Mais le stade des simples « erreurs humaines » a été dépassé depuis
longtemps.

Certains en France pensent que le Paris Saint-Germain est favorisé par l’arbitrage, donc la Ligue et même par l’UEFA. À l’inverse, les supporters du grand rival, l’Olympique de Marseille, se plaignent souvent de l’arbitrage. Pourrait-on dire qu’en Grèce, la capitale est favorisée au détriment de « la province » ?

On pourrait le dire, bien sûr, notamment à cause de l’arbitrage. Je regarde aussi les autres grands championnats, notamment les OM-PSG et certaines décisions sont en effet contestables. Mais il faut voir au-delà, car c’est, selon moi, la solution de facilité de penser que l’on pourrait tout résumer à ce problème. Pour être champion, il faut quelque chose en plus. Je dirais un supplément d’âme qui doit permettre à l’équipe de pouvoir gagner malgré les aléas, l’arbitrage et les décisions parfois injustes de la Ligue. Il faut accepter l’injustice. Et prouver sur le terrain que l’on peut se hisser au dessus de tout ça.

Comment se passait la formation des joueurs à votre époque ? Y a-t-il une grande différence par rapport à aujourd’hui ?

Lorsque les jeunes jouaient au centre de formation, qui s’appelait alors simplement « l’académie », nous jouions nos matchs juste avant l’équipe première et sur le même terrain. L’entraîneur de l’équipe première assistait à toutes les rencontres, et venait nous voir également après chaque match pour nous faire des remarques, des critiques et nous indiquer quels points nous devions améliorer. Dès le plus jeune âge, nous étions préparés techniquement et tactiquement car nous savions qu’en travaillant dur, on pourrait jouer au PAOK. Je pense qu’aujourd’hui, même si les méthodes n’ont pas sensiblement évolué, on privilégie davantage le physique par rapport au mental et à la tactique. C’est ce que j’observe dans beaucoup de grands clubs européens.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre brève carrière de manager à l’Iraklis Thessalonique ?

Oh ! (rires). Et bien je n’y suis resté que trois mois ! Le club était totalement désorganisé, et on ne savait pas vraiment où ils voulaient en venir. Le président m’avait demandé de devenir entraîneur principal, mais j’ai refusé. Je pense que de toute façon, cela n’était pas pour moi (rires).

Quel est votre regard sur le football grec actuel ?

Malheureusement, lorsque nous avons gagné l’Euro en 2004, nous aurions pu faire progresser l’ensemble de notre football, mais nous avons stagné puis régressé alors que nous avions trois clubs en Ligue des Champions. Nous avons aussi toujours ce problème d’arbitrage qui existait déjà à mon époque, et le championnat est trop hétérogène. Certaines équipes n’ont pas du tout le niveau pour la Super League. On pourrait dire par exemple que l’on sait par avance que le PAOK sera champion ou que l’Olympiakos gagnera la Coupe. Il n’y a pas vraiment de ruissellement.

On peut donc dire que la période post-Euro 2004 aura été une occasion manquée ?

Oui, absolument ! Comme je dis souvent, lorsqu’on construit une maison, on commence toujours par les fondations. Ensuite, on construit le premier, puis le deuxième étage. Ce n’est pas du tout ce qui a été fait. C’est d’autant pire que, pour la première fois, nous avions enfin la reconnaissance internationale et on aurait pu construire un très bon championnat, en partant de la base. Et c’est tout le contraire qui a été fait.

Quelle est votre opinion sur l’actuelle équipe nationale grecque ? Celle-ci a rencontré de nombreuses difficultés et a même subi plusieurs défaites humiliantes depuis le départ de Fernando Santos. Qu’en pensez-vous ?

Je vois déjà un problème plus général : en Super League, il n’y a pas assez de joueurs grecs. Dans le XI type des dernières années, combien de joueurs jouent en Grèce ? Les grands talents que nous avons sont partis très tôt à l’étranger, et nous l’avons payé à un moment donné lorsqu’il n’y avait plus de personnalité assez forte pour donner une cohésion au groupe. Et puis, comment veux-tu qu’un joueur grec, quel que soit son talent, puisse espérer réussir de bonnes choses avec l’Ethniki Omada s’il n’a même pas sa chance dans un club grec ? C’est pour moi le problème majeur.

Que représente pour vous l’Ethniki Omada ? Que ressentiez-vous lorsque vous portiez le maillot de l’équipe nationale ?

J’ai joué à presque tous les niveaux avec la Grèce. Des juniors aux A, depuis mes 17 ans. Le sentiment, la fierté de « porter le drapeau » de son pays, c’est quelque chose de totalement indescriptible.

Pour certaines autres nations, on a parfois reproché à certains joueurs de ne pas accorder d’importance au fait de représenter l’équipe nationale…

Il y a eu aussi un peu le même problème en Grèce. Je te dirais que certains parmi la nouvelle génération sont moins concernés par le fait de représenter leur pays. C’est quelque chose qui est totalement incompréhensible pour moi. Lorsque tu portes ce maillot, tu es un adversaire. Tu représentes ton pays, tu en portes le drapeau, et tu représentes le peuple, donc je n’arrive pas à comprendre cette attitude. Je me souviens d’un match où j’avais joué avec la Grèce contre la France. C’était quelque chose d’extraordinaire. Je jouais contre la France avec mon pays. Et pas du tout dans un esprit « nationaliste » ou agressif. Simplement pour l’amour du jeu et de ton pays. C’est une évolution que j’ai constatée depuis plusieurs années. Lorsque l’on voit par exemple les sélections africaines ou sud-américaines, je remarque que les joueurs font le maximum d’efforts pour « défendre leurs couleurs ». Il faudrait revenir à ces valeurs.

Pour en revenir au championnat, quel est selon vous le plus gros problème du football grec actuel et qu’est-ce qui en freine le développement ?

Je pense que c’est un problème global. Pour te prendre l’exemple du PAOK, beaucoup d’anciens propriétaires, avant M. Savvidis, venaient « remplir leurs poches » mais n’avaient rien à faire de l’équipe et la tiraient vers le bas. Ils se contentaient de récolter la recette du stade et n’assuraient que le minimum pour le fonctionnement. Ça ne concerne malheureusement pas seulement le PAOK, c’est un problème pour toute la Grèce.

On se souvient également qu’avant l’arrivée d’Ivan Savvidis au PAOK, et c’est valable aussi pour d’autres clubs grecs, qu’il y a eu quelques transferts vraiment étranges avec des joueurs qui n’apportaient rien sur le plan sportif, le plus souvent des joueurs en fin de carrière qui prenaient en plus de gros salaires, et les clubs se sont retrouvés endettés…

Oui, il y a également ce problème. Par exemple, on peut avoir à faire à un propriétaire X, qui ne connaît pas grand-chose au football, et qui n’apporte pas de garantie. On peut donc se demander s’il veut vraiment développer le club ou le tirer vers le bas pour son propre profit. Lorsque M. Savvidis est arrivé au PAOK, il a mis beaucoup de moyens pour remettre l’équipe à flots et lui faire retrouver sa position à un niveau plus élevé. Il a fait quelques erreurs au début, certes, mais il a justement appris de ses erreurs et a montré ses compétences pour diriger le club. Ce n’est malheureusement pas le cas de beaucoup d’autres propriétaires. Je voulais dire aussi, pour conclure là-dessus, qu’un travail fantastique a été fait pour les jeunes du PAOK. M. Savvidis a également des plans pour le nouveau stade. C’est quelque chose dont je suis vraiment très fier. Les autres clubs doivent s’en inspirer et, alors, la théorie du ruissellement pourra fonctionner. Il faudra plusieurs années, mais je suis très optimiste au vu de la nouvelle génération.

Auriez-vous un petit mot à adresser aux lecteurs français et aux fans du PAOK non-hellénophones ?

Je vous souhaite bien évidemment le meilleur (rires) ! De s’inspirer de ce que nous faisons en Grèce : supporter son équipe jusqu’au bout, où que l’on soit et quoi qu’il arrive, dans le succès comme dans la difficulté ! Et bien sûr, qu’ils viennent ici, au Toumba, assister à un match là où nous avons les meilleurs fans d’Europe (rires). Et évidemment, pour l’éternité, longue vie au PAOK !


Alain Anastasakis
Tous propos et photos recueillis par Alain Anastasakis pour Footballski.

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