On a discuté avec Gilles Domoraud, ancien du Panionios et de l’Aris Salonique – partie 2

Martial Debeaux
Martial Debeaux - Publié le 14 juin 2017

Dans la famille Domoraud, il y a Cyril, l’aîné, passé notamment par l’OM et les deux Milan, entre autres. D’autres, du côté de Sochaux ou du Mans, se souviendront de Jean-Jacques, le benjamin. Et entre ces deux footballeurs pros se nichent un troisième Domoraud, bien connu en Grèce : Gilles, arrivé à l’Apollon Kalamarias, en D2, au sortir de sa formation strasbourgeoise. Dans cette deuxième partie, il évoque son passage dans l’un des gros clubs du pays – l’Aris Salonique, alors en D2 -, mais aussi son match contre Francesco Totti et l’AS Roma, en passant par sa fin de carrière, en Suisse.


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Après le Panionios, tu signes à l’Aris pour la saison 2005-2006, alors que le club vient de descendre en deuxième division.

Ils m’avaient déjà contacté avant que je n’arrive au Panionios. J’avais envie de retourner à Salonique, et l’Aris, même s’ils venaient de descendre en D2, ça restait le plus gros club en Grèce du côté de cette ville là. Au niveau du pays, ça fait partie des trois plus grandes équipes. C’est vraiment une expérience à tenter. En fait, c’était une équipe que j’adorais quand j’étais à Kalamaria. Quand ils m’ont approché pour que je vienne, et même malgré le fait qu’ils descendaient, je n’ai pas hésité une seule seconde, alors que j’avais l’opportunité de rester en première division à Chalkidona. On parle d’un club mythique en Grèce.

Si je te parle du 29 septembre 2005, ça t’évoque quelque chose en particulier ?

29 septembre 2005 ? (Silence). Je ne sais pas.

C’est le match contre…

(Il coupe) Contre l’As Roma, voilà, à Rome. Même si on a joué là-bas, contre Totti et tout, cette rencontre n’est pas vraiment gravée dans ma mémoire, parce qu’on s’est quand même pris un 5-1. On est passé complètement à côté de la chose. Donc je ne l’ai pas gardé dans ma tête celui-là.

Tu avais qui au marquage ?

J’avais le Brésilien là, un gaucher. Je ne me rappelle plus comment il s’appelle.

Tadei ?

Voilà, exactement. Assez bon, d’ailleurs. Très fort, même. J’ai fait mon match, mais bon, comme je l’ai dit, tout le monde est passé à côté ce jour-là. On s’est rendu compte que là, c’était vraiment la coupe des grands. Du début à la fin, ils n’ont pas levé le pied une seule fois. Ils nous ont pris de vitesse d’entrée de jeu, on était vraiment à côté de la plaque. Ça débordait de partout, des centres dans tous les sens. On a vu que c’était deux niveaux différents.

Et Totti, en vrai, ça donne quoi ?

Sur un terrain, c’est la grande classe. La classe mondiale. Il n’a pas besoin de faire de gros efforts : il sait se placer. Il lit le jeu, fait les passes qu’il faut. Aucun déchet dans son jeu. Il nous mit deux buts, un sur coup franc, et un autre sur une frappe. Il y avait aussi Olivier Dacourt, avec lequel j’étais au centre de formation à Strasbourg. Ce jour-là, il a fait un grand match au milieu de terrain. Donc on n’avait vraiment aucune chance de faire nul, ou même d’avoir l’espoir de gagner. C’était quasi-impossible.

En D2, vous allez accrocher la montée. Comment c’était ?

On finit troisième, oui, et on monte cette année-là. C’est un bon souvenir. De toute manière, à l’Aris, je n’en ai que des bons. En cours de saison, le coach avait changé. Nikos Anastopoulos, celui qui m’a lancé en première division en Grèce, est revenu est à l’Aris. Avec lui, ça se passe très bien. On monte en fin de saison, et lui, finalement, ne s’entend pas avec le club par rapport à ce qu’il demandait comme argent. Donc il retourne à Giannina, et il me demande de venir. À l’Aris, j’avais signé trois ans, donc il me restait encore deux années de contrat. Anastopoulos part, et un Espagnol arrive. Je fais le début de la préparation, les matchs amicaux et tout, mais l’entente n’était pas très bonne avec lui, parce qu’il avait ramené pas mal de joueurs espagnols. Forcément, il les faisait jouer, et ça a commencé à énerver tout le monde. Quand Anastopoulos m’appelle pour me proposer le challenge de faire remonter le PAS en première division, je dis OK. Je vais voir le président, on s’assoit et on parle sérieusement. Il me dit qu’il était d’accord, que si ma volonté était de suivre Anastopoulos là-bas, c’était OK.

Les fans de la Super 3, ce sont les plus « gros » fans que tu aies vus dans ta carrière ?

Honnêtement oui. Ils sont vraiment …. Derrière le club quoi. C’est vraiment quelque chose de spécial. Je ne peux même pas l’expliquer, tellement c’est spécial. Il faut le vivre pour comprendre. À l’Aris, on a connu des moments difficiles sur le plan financier, parce que ce club a la réputation de ne pas tout le temps payer et je l’ai vécu en tant que joueur. Pendant 3 ou 4 mois, je n’avais pas de salaire. Mais, malgré ça, ça se passait bien. Le fait d’être à l’Aris, avec des supporters tout le temps là, même aux entraînements, toujours en train d’encourager. L’aspect financier, on le mettait de côté. On mouillait le maillot à fond.

Je lisais une interview de Derek Decamps où il évoquait le fait qu’en cas de défaite, les fans pouvaient vous réserver un « traitement spécial », on va dire.

Tout à fait. Avec Dérek, on a vécu pas mal de choses un peu spéciales (rires). Une fois, on fait un match nul, mais il fallait gagner parce que le club voulait remonter tout de suite. C’était à domicile, contre une équipe moyenne du championnat. Logiquement, on aurait dû s’imposer, mais on a raté pas mal d’occasions. Et puis après ça, les supporters étaient tellement énervés qu’on est resté dans le vestiaire jusqu’à minuit quoi. Parce que dehors, ils nous attendaient pour qu’on leur rende des comptes. Ils avaient mis le feu au vestiaire, et lancé une bouteille ou je ne sais plus quoi.

Ça montre que dans un club comme ça, il n’y a pas le droit à l’erreur ?

On était prévenu dès le départ. Quand tu arrives à l’Aris, on te le dit. Ici, c’est un club spécial, un truc à part. C’est une expérience que vous n’avez jamais vécue ailleurs que vous allez vivre ici. En tant que joueur, tu es préparé à ça. Mais en même temps, gagner tous les matchs… Si on pouvait le faire, je pense qu’on le ferait.

Tu dirais qu’à joueur qui passe par l’Aris n’est plus le même après ?

Exactement. Après, tu te dis que tu as quasiment tout vu dans le football grec.

Les problèmes financiers ont mené le club à redescendre en D3 en 2013-2014. Tu n’as pas forcément été surpris par ça, non ?

Pas du tout. Quand j’ai su ça, je n’étais pas surpris, parce que bon, c’est un club où il y a beaucoup de supporters. Malheureusement, les gens qui en sont à la tête n’ont jamais été sérieux. Ils n’ont jamais su gérer le plan financier. Tu ne sais pas comment ils s’arrangeaient, mais à chaque fois … Alors qu’il y avait des subventions, pourtant. Et les fans cotisent aussi.

Lors de ton passage, tu as pu côtoyer Avraam Papadoupoulos, qui avait 20 ans. Tu l’avais vu son potentiel ?

Avraam ? Ouais. Il avait quelque chose de plus que les autres. Ils avaient ce que les autres n’avaient pas quoi, tout le bagage nécessaire. Et la preuve : il a fait une grande carrière.

Derek est venu avec toi à Giannina également. Vous étiez un peu liés à ce moment-là ?

Il m’a suivi aussi, parce que le coach Anastopoulous l’appréciait énormément. Quand il est arrivé à l’Aris, je l’ai pris un peu comme mon petit frère. On faisait pratiquement tout ensemble. Quand je suis parti, je lui en ai parlé. Je lui ai dit que j’allais rejoindre le coach, et que si jamais ça lui disait… J’appelle Anastopoulos, en lui disant que Derek est intéressé et qu’il aimerait venir. Il me répond : « Il n’y a pas de problème ». C’est comme ça qu’on est parti pour Giannina.

Quel souvenir gardes-tu de ce retour à Giannina ? Il me semble qu’il y a eu des soucis financiers encore, non ?

Cette fois-ci non, parce que le président en place, Kougias, était un avocat assez réputé en Grèce. Il avait des moyens, donc ça s’est très bien passé. Malheureusement, l’entraîneur a eu des problèmes personnels en cours de saison. Il était obligé de partir, et un autre est arrivé. Avec ce nouveau coach, ça ne s’est pas très bien passé, même si j’étais toujours titulaire. Ce n’était plus la même ambiance. Donc je n’avais qu’une envie : de repartir pour tenter une autre expérience. En Coupe, on sort l’Olympiakos et on arrive en demi-finale. Justement, cet entraîneur-là fait tellement d’erreurs qu’on perd contre Larissa, alors que c’est une équipe qu’on aurait pu taper facilement et aller en finale.

Contre l’Olympiakos, justement, tu marques un but à l’aller si je ne m’abuse.

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, parce que j’étais tout le temps titulaire, mais sur ce match-là, le coach décide de me mettre remplaçant. J’accepte, ce sont ses choix. Et puis on joue, je pense qu’on mène 1-0. Je rentre à peut être 20 minutes de la fin. Et sur une action de jeu, un centre qui vient de la droite, je passe devant le défenseur, je mets ma tête, et je marque (voir à 1′ de la vidéo ci-dessous). Tout le monde est content, sauf moi. Tout le monde saute, viens vers moi, mais je les repousse. En fait, c’était la semaine qui avait suivi le départ du coach Anastopoulos, et ce petit problème avec le président. Je n’étais vraiment pas content, et comme je l’apprécie énormément, ce but, je lui ai dédié.

Cette demi-finale perdue reste comme l’un des gros regrets de ta carrière ?

Ces deux rencontres contre Larissa, oui. Je n’ai pas joué, il m’a mis remplaçant. Chez nous, je ne sais plus ce qu’on fait (défaite 2-0), et là-bas, on perd. Alors que ce match, on aurait pu le gagner facilement, parce qu’on avait une belle petite équipe, des joueurs motivés. On avait vraiment envie d’aller le plus loin possible dans cette compétition. Ce coach est arrivé, mais il n’a pas compris. Il a voulu faire son malin, mettre ses joueurs à lui. Et Larissa nous a sortis.

C’était ta dernière saison en Grèce. Quel bilan tires-tu de toutes ces années, entre la D2 et la D1 ?

Je dirais que la Grèce fut pour moi une très belle expérience. J’ai vécu des moments agréables, j’ai connu pas mal de gens. J’ai connu les Grecs, qui sont vraiment un peuple adorable, ouvert. Ils sont vraiment hospitaliers. J’ai beaucoup aimé ce pays, et la preuve en est, puisque j’ai acheté un appartement là-bas. J’y vais de temps en temps en vacances. Ma dernière saison à Giannina s’est bien passée, mais pas autant que je l’aurais aimé. Et après, je pars à Chypre.

Les retards de salaire, tout ça, ce sont des choses qui font mûrir en tant qu’homme ?

Ça te fait prendre de l’expérience, et grandir rapidement, ça oui. Ça m’a beaucoup servi. Et si c’était à refaire, je referais le même parcours, parce que ça m’a beaucoup apporté en tant qu’homme.

Certains clubs te doivent encore de l’argent ?

Il y a encore des trucs qui manquent. Mais comme ça fait pas mal d’années maintenant, j’ai un peu laissé. Aris me doit encore de l’argent, Giannina aussi sur la fin, parce que j’avais signé deux ans, mais à la fin, quand je suis parti, Kougias m’a fait un chèque, mais il n’est pas passé. Donc j’ai un peu d’argent à récupérer en Grèce.

Comment tu expliques ces pratiques ? Tu dirais que c’est dans la mentalité grecque d’essayer de gratter ce qui peut l’être ?

C’est la mentalité à l’africaine. Quand je suis arrivé en Grèce, je me suis dit : « Mais en fait, la Grèce c’est l’Afrique en Europe. » Essayer tout le temps de gratter par ci et par là. Dans le bon sens du terme hein, sans être méchant. Malheureusement, c’est comme ça. Ceci dit, je suis parti de la Grèce en 2007, ce qui fait dix ans, donc j’espère que depuis tout ce temps, les mentalités ont changé.

En France, le thème des matchs truqués en Grèce revient souvent. Est-ce qu’il y a du moment où tu t’es dit que ce qu’il se passait était bizarre ?

Non, ce n’est pas exagéré. Il y a certains matchs, surtout en D2 vers la fin de saison où on sait qu’on est maintenu…. Certains sont arrangés, oui. Ça, c’est vrai.

À Chypre, où tu as signé pour Nea Salamis (2007-2008), tu as pu observer des différences avec la Grèce, bien que les pays se ressemblent beaucoup ?

Quand je suis arrivé là-bas, j’ai été agréablement surpris. Même s’ils sont proches culturellement, à Chypre, c’était différent dans le sens où il y a beaucoup de touristes, beaucoup d’anglais. C’était autre chose, avec une mentalité différente. Même si je ne suis resté qu’une année, j’ai aimé Chypre.

Et au niveau du foot local, ça a donné quoi ?

Le niveau était plus bas. Sur le plan financier, c’était bon. Et à Chypre, il n’y avait pas de pression en fait. Il fallait gagner les matchs, mais il n’y avait pas de supporters fous qui nous menaçaient ou quoi que ce soit. C’était vraiment un championnat pépère.

Quels sont tes liens avec la Grèce actuellement ? La langue, par exemple, tu as maintenu ça ?

Je le parle toujours, même si, en ce moment, je ne parle plus trop en grec. J’ai toujours eu des contacts là-bas, des amis qui m’appellent. On parle en grec, et quand j’oublie un peu, on passe à l’anglais.

Après Chypre, te voilà en Suisse, au Stade Nyonnais. C’était pour le plaisir et finir la carrière ?

Quand je reviens en Suisse, c’était plus pour ma femme. Elle en avait un peu marre de tourner sans arrêt. En Grèce, elle ne pouvait pas travailler, dans le sens où il fallait parler couramment la langue. Comme elle est dans le domaine médical, c’était indispensable, avec un très bon anglais également. Elle est restée avec moi à Salonique, m’a suivie à Giannina, et ainsi de suite. À Chypre, elle avait l’opportunité de travailler dans les hôpitaux, mais il fallait faire une formation de six mois. Donc ça commençait à être compliqué pour elle. Même si elle ne disait rien, je sentais que ça la soulait. J’ai eu l’occasion d’aller en Suisse, et je me suis dit qu’on allait tenter le coup. Je signe dans un petit club en deuxième division, alors que ce n’était vraiment pas mes plans. J’ai fait un sacrifice pour ma femme. Au bout d’un mois, je me refais les croisés, et à partir de là, j’arrête ma carrière. Je crois que j’aurais dû rester à Chypre, où j’avais signé trois ans, jusqu’à la fin de mon contrat. Si je dois regretter un de mes choix, c’est celui-là.

Comment tu as basculé sur ton après-carrière ?

Je n’avais pas le choix, en fait. J’ai eu du mal à me remettre de cette blessure. J’étais à la maison, et on venait d’avoir notre deuxième enfant, Aaron, un garçon. Je m’occupais de lui, et je cherchais des opportunités un peu partout, voir ce que je pouvais faire. J’ai dit à ami Mehdi Bennamar, que j’ai connu à Strasbourg et en Grèce : « Ça te dirait de monter une société de sport toi et moi ? » On l’a créée aux États-Unis, et elle s’appelle DBA Soccer. C’est pour faire des stages de foot, des soccer camps comme on les appelle. On va à Miami pour monter la société, donc. On a fait deux stages avec des écoles françaises, et ensuite, quelque temps après, j’avoue que la France et la Suisse commençaient à me fatiguer un peu. Donc j’ai dit à ma femme : « Allons voir du côté de l’Afrique ». C’est comme ça qu’on a décidé d’aller au Congo, vu que ma femme en est originaire. Depuis 2012, je suis agent de joueurs, avec une licence.

Par rapport au parallèle que tu faisais entre l’Afrique et la Grèce, tu y vois vraiment des similitudes ? Ce sont deux pays où il y a énormément de talents locaux, mais où ça a un peu de mal à s’exporter…

Bien sûr. Pour moi c’est pareil. La seule différence, c’est que les Grecs ont la peau blanche. Sinon, ils ont les mêmes qualités que les Africains (rires). En fait, le Grec a honte de sortir de chez lui. Il préfère rester au pays que d’aller jouer ailleurs. Les mentalités ont évolué, et il y a de plus en plus de Grecs qui s’expatrient, mais quand je suis arrivé, il y a des joueurs avec beaucoup de talent qui avaient propositions de l’extérieur, mais ça ne les intéressait pas. Ils préféraient rester en Grèce, parce qu’ils ont leurs habitudes. Ils avaient un peu peur de l’inconnu, je pense.

Martial Debeaux


Image à la une :  © THOMAS WIRTH / AFP PHOTO

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Le pied gauche d'Holebas, la hargne de Karagounis, la technique de Fortounis, la classe de Nikopolidis & le jeu de tête de Charisteas.
04/07/2004 à tout jamais.

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