On a discuté avec Dariusz Mioduski, propriétaire du Legia Varsovie

Pierre Clanol - Publié le 11 janvier 2016

Footballski a eu la chance de s’entretenir avec une personne importante du football Est-européen, et plus particulièrement polonais, j’ai nommé Dariusz Mioduski, l’actuel propriétaire du Legia Varsovie. Rien que ça.

Pourquoi avez-vous décidé d’acheter le Legia ?

Cela a toujours été un rêve était pour moi, même si mes engagements professionnels me tiennent trop éloigné du sport à mon goût. Je pense qu’un club sportif, et plus particulièrement le Legia Warszawa, peut aider à changer des choses importantes dans le quotidien des gens, car je crois en la mission sociale du sport et je veux mener à bien cette mission à travers un club qui a derrière lui plus 100 ans d’histoire et des centaines de milliers de supporters. Mais au-delà de ça, je suis aussi un fou amoureux de sport en général, principalement le basket-ball et le football et pour répondre totalement à votre première question, acheter le Legia pour moi est aussi un choix du cœur car je suis un fervent supporter des Legioniści depuis des années.

Mon projet pour le Legia est un projet à long terme. C’est le projet d’une vie.

Quelle comparaison feriez-vous entre le monde du football et celui du business d’où vous venez ?

Ce sont deux mondes différents, mais qui à bien des égards sont régis par des lois assez semblables. Un club moderne est organisé comme une entreprise qui doit être gérée de manière professionnelle : générer des revenus, investir, croître et utiliser des moyens de communication comme le marketing pour se vendre. Mais d’un autre côté, un club est une organisation beaucoup moins prévisible qu’une entreprise, où le facteur humain et les émotions jouent un rôle bien plus important. La gestion d’un grand club tel que le Legia nécessite à la fois un sens du business aigu et une grande réceptivité émotionnelle, car l’importante aura (sociale, culturel, économique) de ce club l’exige.

Êtes-vous satisfait des progrès et des évolutions faits par le Legia depuis que vous en êtes devenu propriétaire ?

Mon projet pour le Legia est un projet à long terme. C’est le projet d’une vie. Cela ne signifie pas que je n’ai pas d’objectifs à court terme, bien sûr, car il est indispensable d’en avoir.

Le premier objectif clé que je m’étais fixé était le changement organisationnel et structurel du club passant par une plus grande professionnalisation de l’ensemble. Ce processus est toujours en cours, mais je peux vous assurer qu’aujourd’hui, nous sommes à des années-lumière de ce qu’était la situation initiale. De manière générale, pour avancer, j’aime prendre exemple sur les meilleurs clubs européens, et même si nous avons pu faire des erreurs, il me semble que nous avons beaucoup appris et que nous en avons tiré les bonnes conclusions pour continuer notre évolution. Vous savez, nous sommes le plus grand club en Pologne avec le budget le plus important (mais équilibré), et notre aura dans le football européen est de plus en importante et reconnue. C’est de tout cela dont je suis fier même si en termes de résultats sportifs, nous pouvons encore faire mieux. Nos objectifs sportifs à court et moyen termes sont de remporter le championnat et de se maintenir comme prétendant au titre au fil des saisons. Puis, utiliser cette régularité en Ekstraklasa pour mieux figurer sur la scène européenne et y passer un cap.

Voyez-vous le Legia comme un club d’Europe Centrale, d’Europe de l’Ouest ou d’Europe de l’Est ?

Cette question ne concerne pas simplement le Legia, il s’agit de notre perception de la Pologne et sa place en Europe. Le club représente Varsovie, la capitale moderne d’un grand et important membre de l’Union européenne, leader dans sa région. C’est pourquoi les ambitions sportives du Legia doivent être proportionnelles à cette situation. Pour résumer ma pensée, j’aimerai prendre comme exemple cette histoire polonaise qui raconte qu’un train faisait la liaison entre Moscou et Paris chaque semaine, et que des deux côtés, russes et français, les gens arrivant à Varsovie pensaient être arrivé à destination, car la ville cosmopolite, au carrefour des cultures faisait penser aussi bien à Paris qu’à Moscou. Même s’il s’agit d’une simple anecdote, il faut aussi y voir une part de vérité.

Les Polonais ne doivent pas être complexés par l’Ouest. C’est un pays entre deux prenant aussi bien cette fantaisie, cette romance et cette créativité dont l’Est est capable. Tout ça est positif pour notre culture et plus particulièrement dans le milieu sportif. L’Histoire est riche dans notre pays, cette richesse est aussi tragique avec les terribles événements du XXe siècle (2e Guerre mondiale) et plus précisément l’histoire tragique de notre ville Varsovie pendant cette période (Ghetto de Varsovie, Insurrection de Varsovie). Et comme dit auparavant, le Legia représente Varsovie et à travers ces 100 ans d’histoire qui seront fêtés l’année prochaine par notre club, c’est la force de caractère et la détermination des habitants de la ville et de tous les Polonais que nous allons célébrer. Le Legia, sur le terrain, se doit de célébrer cette riche Histoire commune.

La situation politique du XXe siècle a freiné cet essor vers la modernité mais a donné au football des valeurs d’émancipation sociale avec des tendances plus identitaires.

Selon vous, quelle est la principale différence entre le football d’Europe de l’Est et le football de l’ouest ?

Je pense que les principales différences sont toujours la question des infrastructures et du savoir-faire. Les questions historiques et sociologiques ont aussi leur importance. Le football s’est développé différemment entre Europe occidentale et l’Europe de l’Est, et ce jusqu’a devenir le sport le plus populaire du monde.

Dans l’Ouest, le développement du football a accompagné le développement économique général des pays en prenant appui sur la révolution industrielle et son but de construire une société moderne. Alors qu’en Europe Centrale et de l’Est, le football s’est développé sur des critères bien différents. La situation politique du XXe siècle a freiné cet essor vers la modernité mais a donné au football des valeurs d’émancipation sociale avec des tendances plus identitaires. C’est pourquoi, chez nous, le sport en général et le football en particulier renvoient plus à un phénomène de reprise en main de son identité à travers ses racines culturelles, ethniques, politiques, etc. Le Legia en est l’un des meilleurs exemples avec l’histoire particulière de sa fondation qui s’est faite à la fin de la Première Guerre mondiale par des légionnaires polonais revenus du front (Legioniści ).

Un des effets négatifs du «patrimoine» que nous avait laissé le communisme était malheureusement le support économique total des clubs, faisant passer les clubs dans le domaine public et permettant l’instrumentalisation politique du sport.

Pensez-vous que les instances du football européen (siégeant dans l’ouest de l’Europe) comprennent vraiment le football ?

Je pense que le football est une langue internationale et qu’il y a beaucoup plus de points communs entre nous (Europe de l’Est et de l’Ouest) que ce que les gens peuvent penser. Si vous vous déplacez, vous verrez que la passion, le jeu mais aussi les problèmes de base sont toujours les mêmes et que les décisions à apporter sont souvent remises en question par l’émotion et la ferveur alors que nous devons penser au mieux et parfois avoir la tête froide, même si la passion est l’un des moteurs principaux de notre sport. Ces problèmes, ils sont visibles tous les jours en Europe de L’Est ou de l’Ouest. La bonne gestion est l’un des plus grands défis pour les clubs. Les clubs de l’Ouest ont sans doute pris des décisions appropriées pour atténuer les risques et voir ses bonnes pratiques obtenir de meilleurs résultats dans les divers domaines de la vie d’un club. Je suis donc convaincu que l’avenir réside dans une meilleure collaboration pour trouver des solutions conjointes à nos problèmes en réfléchissant ensemble et/ou en essayant les solutions ayant déjà fait leurs preuves ailleurs. C’est pour cela que la coopération et collaboration de plus de 220 clubs européens à travers l’ECA (European Club Association, en VF Association des clubs Européens) est vitale.


Voir aussi : On a discuté avec Olivier Jarosz, Membership Manager à l’European Club Association (ECA)


Pensez-vous qu’il y a toujours un fort héritage de l’ère communiste dans le football polonais actuel, et si oui, comment faut-il se manifester ?

Un des effets négatifs du «patrimoine» que nous avait laissé le communisme était malheureusement le support économique total des clubs, faisant passer les clubs dans le domaine public et permettant l’instrumentalisation politique du sport. De plus, l’absence d’investissements importants dans les infrastructures ainsi que la détérioration de la situation politique dans les dernières années de l’URSS a mené le football polonais à une grave crise dans les années 90. Crise que nous payons encore actuellement.

Pour les observateurs avertis de cette période historique récente, il est facile de noter que le stade jouait un rôle crucial dans la ville et que le club (sport en général) devait représenter un idéal communiste. Tout cela a fait prendre un retard considérable aux clubs et au football polonais. C’est pourquoi le développement du football polonais n’a donc pas été proportionnel au développement de l’ensemble de notre pays au cours des 26 dernières années. Nous avons encore beaucoup à faire mais je suis optimiste et je crois que nous pouvons rattraper le temps perdu.

Comment expliquez-vous que le football polonais soit resté un peu plus en arrière-plan du football mondial ces dernières décennies alors que certains de ses voisins plus ou moins grands ont obtenu de meilleurs résultats ?

Comme de nombreux pays européens, y compris dans notre région, nous pouvons connaître des hauts et des bas. Cependant, ces des dernières années, nous sommes dans une période faste de notre football. Les infrastructures ont été améliorées (EURO 2012 et nouveaux investissements), nous disposons de stades d’excellente qualité, nous allons participer à notre troisième Euro consécutif, le Legia Warszawa est pour la troisième année consécutive en Ligue Europa et Lewandowski fait partie des meilleurs joueurs au monde. Bien sûr,  tout cela ne veut pas dire que nous gagnerons la Ligue des Champions dans les vingt prochaines années, beaucoup de choses doivent encore être faites mais nous sommes sur le bon chemin. Pour moi, les clés du succès sont le système de formation dans les écoles de football pour les enfants et les jeunes, la professionnalisation des clubs à tous les niveaux et une bonne coopération avec les autorités locales. Le football polonais doit grandir et cela prendra du temps mais il faut que tout le monde le comprenne et y croie pour qu’ensemble, nous soyons prêts à ce grand bond en avant pour notre sport et notre pays.

Question philosophique : Pensez-vous qu’il pourrait y avoir un problème inhérent du football européen de l’Est au sens que le sport en général est une pratique très réglementée en interne et perçu comme inflexible, très «anglo-saxonne» dans sa nature ? En effet, les règles sont observées pour le souci d’être observé, alors que dans notre partie du monde, traditionnellement les règles sont là pour être cassées, contournées et qu’on se dit toujours qu’il y a de flexibilité dans leur application à la lettre ? Cela produit à son tour une approche plus de « laissez-faire » qui n’est pas la réalité lorsque l’on traite avec la dure réalité du football mondial et des organismes européens dans l’application de leurs règlements ?

Je ne pense pas que cela soit un problème à l’heure actuelle. Je crois que la clé de la bonne coopération est d’être proactive. Nous pouvons et nous devrions avoir un impact sur la façon dont le monde du football européen est organisé, et je pense ici de nouveau au rôle crucial de l’ECA.

Est-il facile d’être un club qui produit de telles émotions fortes: un club qui est aimé par la moitié d’un pays et aussi détesté par l’autre moitié ?

Le management d’un club sportif est en grande partie la gestion des émotions. À cet égard, le sport est plus proche de la politique que du monde des entreprises. C’est certainement un grand défi qui n’est pas des plus faciles. Cependant nous devons être conscients que pour quelqu’un qui aime le sport, l’atmosphère dans un stade pendant un match, le soutien de milliers de fans, l’énergie positive et inhabituelle de pouvoir connecter les gens – ce sont des choses qui ne peuvent pas être comparées à autre chose. Ceci est une expérience absolument unique qui récompense les efforts et le travail, ainsi que le développement du club. Bien sûr, les émotions négatives dans le football sont inévitables, mais nous travaillons dur à Legia qui représente non seulement Varsovie, mais aussi la Pologne sur la scène internationale. Nous voulons que nos fans de Varsovie, l’ensemble des Polonais et aussi de Londres ou Chicago soient fiers de nous. Nous travaillons dur pour réussir !

Photo transmise par M.Mioduski

© Photo transmise par M. Mioduski

Croyez-vous que le football polonais sera en mesure de réaliser son véritable potentiel au cours de la prochaine décennie, et qu’est-ce qui est nécessaire pour que cela arrive ?

J’en suis convaincu. Je ne vais pas être original si je dis que la clé du succès est le travail avec les jeunes du centre de formation. Actuellement, nous travaillons à créer un nouveau complexe sportif alliant un centre de formation moderne et un centre de recherche scientifique. Ceci est l’avenir, la formation académique et l’éducation des jeunes dans le sport dans son sens le plus large. En Pologne, nous avons de nombreux athlètes talentueux, mais nous avons de brillants mathématiciens, informaticiens, experts en physiologie, en psychologie et bien d’autres disciplines qui peuvent globalement être utilisées dans la construction d’un avantage compétitif dans le football. Je crois que nous pourrons construire en Pologne un vrai modèle de formation moderne pour les enfants et les jeunes. Nous sommes un grand pays avec des infrastructures de plus en plus performantes et une forte tradition de football. Cela doit porter ses fruits.

Est-ce que le Legia est engagé dans des partenariats avec des clubs ukrainiens ou russes ? Vos supporters aiment soutenir Pogoń L’viv, et vous ?

Nous avons de très nombreux contacts. Nous observons attentivement les marchés de l’Est, l’Ukraine peut-être encore un peu plus en raison de son accessibilité plus facile pour nous. Les alliances et des amitiés historiques comme celui avec le Pogoń Lwów (Voir aussi : Pogoń Lwów, La Renaissance d’une tradition footballistique) sont évidentes et importantes historiquement, qui plus est dans notre perspective de la célébration du 100e anniversaire du club en 2016.

Pensez-vous que, comme dans le speedway, basket-ball ou le hockey, nous aurons à un certain stade, une compétition régionale de club de football ?

Dans le cadre de l’ECA, nous évaluons diverses conceptions sur les différents formats de compétitions européennes, y compris les formats au niveau régional. Personnellement, je ne suis pas convaincu que le format régional soit le plus optimal. Le cycle de travail actuel à l’ECA (2015-2017) devrait apporter des réponses concrètes quant à la direction dans laquelle l’Europe du football va évoluer.

Vous avez récemment été élu au conseil d’administration de l’ECA. Est-ce une opportunité et un mandat pour faire entendre la voix des clubs d’Europe Centrale ?

L’élection au sein du comité exécutif de l’ECA est une chose vraiment importante pour moi. Toutefois, rappelez-vous que je représente les clubs de la Subdivision 3, qui regroupe les clubs de nombreuses parties de l’Europe qui comprend en autres les pays dont vous faites référence, mais également de la Scandinavie, de l’Écosse ou encore de l’Autriche. Je représente donc tous ces clubs, leurs idées et leurs attentes.

Une fois M. Leśnodorski (actuel président du club) a dit qu’il n’y avait pas assez de personnel polonais travaillant à l’UEFA? Diriez-vous que les organisations internationales de football sont sous-représentées par du personnel des pays de la « nouvelle » Europe ?

Nous sommes convaincus que la présence de représentants polonais et des pays de notre région dans les organisations internationales de football sont très importantes et le Legia y consacre beaucoup d’attention. Nous avons déjà les premiers résultats – ma présence au Comité Exécutif de l’ECA – auxquels s’ajoute une douzaine de personnes de notre région dans les différents groupes de travail de l’ECA. Je peux encore évoquer le rôle important de la ligue Polonaise Ekstraklasa au sein de l’Association des ligues européennes. Nous voulons et nous devons assumer la responsabilité pour le développement du football en Europe, et la seule façon de le faire est de participer activement à la construction du football européen. Travailler ensemble fera que notre voix ne sera que mieux entendue.

Pierre Clanol


Image à la une : © Photo transmise par M. Mioduski

On a discuté avec Dariusz Mioduski, propriétaire du Legia Varsovie
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