On a discuté avec Alexandru Istratuca, designer roumain de maillots

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 14 mai 2018

Découvert lors d’un récent article croisé sur le site d’un journal roumain, Alexandru Istrătucă est un jeune garçon étonnant. A 22 ans seulement, ce jeune originaire de Vaslui, dans le nord-est de la Roumanie, a fait de sa passion – dessiner des maillots de foot – son métier. Avec un certain succès, puisque ses créations se retrouvent, de manière étonnante, jusqu’en Afrique. Forcément, on a voulu en savoir plus.

 Quand as-tu commencé à dessiner des maillots ?

J’ai commencé il y a deux ans.

Tu travailles de chez toi, à Vaslui. Comment gagne-t-on sa vie en tant que designer travaillant en freelance ?

Ce n’est pas facile du tout ! La concurrence est très forte. Évidemment, il vaut mieux avoir un diplôme dans le domaine, mais même avec ça, on ne peut travailler qu’avec de petites compagnies, de petits équipementiers. Les plus importantes ont leurs propres designers, qui sont salariés. Et je ne me réfère pas qu’à Adidas ou Nike.

Quelle serait ta vision idéale du métier du coup ? Plutôt salarié, mais avec une liberté de création encadrée, ou plutôt indépendant, avec une totale liberté de création, mais plus de difficulté à la vendre ?

Sincèrement, je rêve de travailler pour une grande marque depuis que j’ai commencé à faire ce métier. Parce que les idées, les créations, elles ne sont pas perdues. Ce sont toujours les miennes. Et ça permet d’innover sur le lieu de travail tout en gardant du temps libre pour expérimenter, tenter de nouvelles choses.

Comment les choses ont-elles décollé pour toi ?

En partageant mes modèles depuis chez moi, j’ai été repéré grâce à internet et aux réseaux sociaux. J’ai partagé mon projet sur la Generatia de Aur (Génération Dorée), l’équipe de Roumanie des années 90, qui a beaucoup plu. Une petite société française est venue me contacter sur Facebook. J’ai dessiné quelques prototypes pour eux qui les ont enchantés. Ils ont aimé la manière dont je travaillais.

Les maillots inspirés par la Generația de Aur © Alexandru Istrătucă

C’est ainsi que certaines de tes créations sont portées par des clubs en Afrique.

Oui, trois clubs ont porté des maillots que j’ai dessinés: Teungueth Rufisque FC, en Ligue 1 Sénégalaise, Plac II, un petit club guinéen, et Banjul New Hawks FC, en première division gambienne. C’est passé par cet équipementier français. Ma collaboration avec cette société consistait en la création de tout un catalogue pour la saison. Et les clubs qu’elle équipait ont ainsi choisi le modèle qu’ils souhaitaient parmi ce catalogue.

Tu as pu récupérer un de ces maillots ?

Non ! Malheureusement, je n’ai pas pu en avoir un pour enrichir ma petite collection. C’est dommage, parce que je suis un passionné de maillots.

Tu as un maillot préféré ?

Parmi ceux que j’ai dans ma collection, le maillot 2005/2006 du FC Vaslui. Parce que c’est mon équipe. Sinon, je n’ai pas vraiment de maillot préféré. Parmi ces dernières années, peut-être celui de l’Islande à l’Euro 2016, et leur maillot actuel.

Le maillot de Vaslui 2005/2006 © Alexandru Istrătucă

Quelle marque a fait les plus beaux maillots pour la prochaine Coupe du Monde selon toi, d’un point de vue visuel ?

Le maillot de l’Islande, fait par Errea, comme je disais. Et j’aime bien les maillots Nike en général. Mais la grande déception, pour moi, c’est Puma.

Pourquoi ?

C’est pour moi une grande déception parce que j’attendais beaucoup de leur part. Ce que Puma faisait était différent, plus original. Ils essayaient de représenter au mieux chaque équipe nationale, avec un design captivant. Mais maintenant, tous leurs maillots se ressemblent. Un peu à l’instar de Nike, Puma utilise exactement le même modèle pour toutes ses équipes.

A ce sujet, l’idée de la FRF (la Fédération roumaine de Football) de quitter Adidas pour Joma semble donc une bonne idée? Comment tu trouves le nouveau maillot, et le nouveau logo?

Je trouve que c’est une très bonne chose oui. C’est beaucoup mieux parce que l’équipe bénéficie maintenant d’un équipement personnalisé, et que la FRF reçoit en plus une somme d’argent pour le porter. Ce qui n’était pas le cas avec Adidas, qui n’offrait en outre qu’un ancien modèle, des années précédentes. Et le nouveau logo est intéressant. L’ancien avait une longue histoire, mais le nouveau est plus représentatif à mon goût. Pour moi, ce relookage est le bienvenu.

Les nouveaux maillots et logo de la sélection roumaine © FRF

Parlons un peu de Liga 1. Hormis le FCSB et le FC Viitorul, restés fidèles à Nike, toutes les autres équipes ont délaissé les grands équipementiers pour des concurrents moins connus.

Oui, surtout Joma. Après avoir signé son contrat avec la FRF pour les équipes nationales, Joma a démarré une sorte d’hégémonie en Roumanie. Beaucoup de clubs sont passés chez eux. À part le FCSB et le Viitorul qui sont restés chez Nike, mais aussi le Sepsi OSK, qui est chez Adidas.

Les différents équipementiers présents en Liga 1 cette saison © Sport Business Chain

C’est une décision prise par les clubs pour des raisons financières, ou par intérêt pour les modèles proposés ?

Il est très possible que ce soit une décision financière, mais je ne sais pas trop quoi dire à ce sujet. Je ne crois pas vraiment que ce soit pour des raisons esthétiques. Parce que les modèles proposés sont de simples templates de catalogue, sans rien de personnalisé. Du coup, je pense que l’aspect financier prédomine.

Les clubs roumains connaissent en grande partie des difficultés financières, et optent donc pour des équipements bon marché. Mais peut-on également expliquer ce manque d’attention envers le design des maillots par le fait qu’il ne s’en vend que peu auprès des supporters et du grand public ?

C’est peut-être l’inverse ! Les supporters n’achètent pas de maillots à cause de ça. Mais en général oui, les clubs ne mettent pas l’accent sur le côté esthétique. C’est en tout cas ce qu’ils démontrent jusqu’à aujourd’hui. Une chose me paraît néanmoins bonne et particulièrement encourageante : c’est ce que fait le Dunărea Călărași, qui joue en Liga 2.

Et en Liga 1, quel est ton maillot préféré ?

Celui du Dinamo Bucarest, clairement. Et en Liga 2, c’est l’équipement du Dunărea Călărași fait par Acerbis. J’aime beaucoup les produits d’Acerbis.

D’un point de vue technique ou simplement visuel ?

Les deux !

Le maillot du Dinamo Bucarest cette saison © Alexandru Dobre / Mediafax Foto

Et parmi les deux marques en vogue en Liga 1, plutôt Joma ou Macron ?

Je préfère Macron. J’aime leurs maillots pour leur style différent. Visuellement, mais surtout sur le plan technique. Ils ont des coupes et des coutures très spéciales. Ils sont au top.

Meilleurs que les maillots Nike du FCSB ou du Viitorul, par exemple ?

Ils sont beaucoup plus captivants grâce à leurs coutures, mais aussi à leur design, qui est personnalisé, et représente donc au mieux l’équipe. Par rapport au maillot du Viitorul, je dirais qu’il est meilleur à 100%. Le maillot du FCSB, je ne dirais pas qu’il soit captivant, mais au moins il est premium. Il est personnalisé, mais il est surtout premium par la qualité des matériaux utilisés. C’est exactement le même produit que celui du PSG ou du FC Barcelone.

Le maillot du FCSB © Alexandru Dobre / Mediafax Foto

En parlant de personnalisation, un maillot représente un club, une équipe, avec ses couleurs, son identité, son histoire et celle de la ville, voire de la région qu’elle représente. Comment le concepteur que tu es prend ces éléments en compte ? Peux-tu nous décrire l’élaboration d’un projet, les choix à faire ?

Toutes ces choses sont importantes, et elles doivent l’être. J’aime quand un maillot représente quelque chose et le transmet. Quand il a une âme. Lorsque je démarre un projet, avant de passer au dessin du maillot à proprement parler, j’aime faire des recherches sur l’histoire du club, de la ville dont il provient, mais aussi sur l’histoire des maillots qu’il a eu dans le passé. J’ai l’habitude de rechercher sur le net des photographies de la ville par exemple. Et si je trouve quelque chose de représentatif de cette ville, j’essaie de l’insérer sur le maillot.

La Roumanie et un de ses éléments représentatifs, la célèbre route Transfăgărășan © Alexandru Istrătucă

Justement, que penses-tu des deuxièmes et troisièmes jeux de maillots, qui ne respectent parfois pas les couleurs des équipes?

Habituellement, le troisième équipement sert de réserve, au cas où. C’est pour ça qu’à la base, on utilise des couleurs différentes de celles du club. Mais je crois que c’est aussi une forme de marketing. Les équipementiers veulent faire quelque chose qui attire l’oeil des supporters. Eye-catching ! Quand je dessine ce type de maillot, j’utilise parfois les couleurs du club, et parfois non. Ça dépend…

En plus des maillots hommage à la Génération Dorée, tu t’es essayé aussi à la conception d’un projet d’équipements pour la Națională, l’équipe nationale roumaine. Un très beau projet visuel. Tu peux nous décrire ce dont tu t’es inspiré pour ce projet ?

Comme pour mes premiers projets, je me suis inspiré de la Génération Dorée pour dessiner ces ensembles. Le blanc par exemple est spécial, avec des inserts dorés qui sont évidemment un hommage à ces joueurs. L’ensemble jaune, celui porté à domicile, est directement inspiré par le peuple roumain. C’est un modèle qui s’inspire de la broderie traditionnelle. Et le rouge est, lui, un remake de celui utilisé par la Roumanie lors de l’Euro 1984.

Les projets dessinés par © Alexandru Istrătucă

Est-ce que la FRF a vu ce projet ?

Oui, et il a plu. Mais malheureusement, il n’y a rien eu de concret pour moi avec la fédération. Les nouveaux équipements étaient déjà prêts. On m’a proposé de collaborer pour les futurs équipements, mais c’est tout. Et je n’ai plus eu de contact depuis. Je ne sais pas quand ils vont changer de maillot. Le précédent, ils l’ont gardé trois ans, je crois. J’aimerais bien qu’ils en changent un peu plus souvent. Tous les deux ans par exemple.

Aujourd’hui, les maillots deviennent des objets de mode et ne sont plus réservés aux seuls passionnés. Les anciens modèles voient leur cote monter en flèche sur les sites spécialisés et on en voit désormais fleurir jusque sur les défilés de mode. Quel regard poses-tu sur cette évolution de l’objet ?

J’aime beaucoup le fait que les maillots de football deviennent de plus en plus populaires et reçoivent plus d’attention. Néanmoins, je crois – et j’espère – qu’on ne sortira pas des maillots casual, et que l’influence de la mode restera limitée. C’est quelque chose de différent, et j’espère que ça le restera.

Un grand merci à Alexandru Istrătucă pour sa disponibilité et sa gentillesse. Multă baftă în continuare !

Tous propos recueillis par Pierre-Julien Pera pour Footballski.


Image à la Une : les propositions imaginées par © Alexandru Istrătucă pour le FCSB.

On a discuté avec Alexandru Istratuca, designer roumain de maillots
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A propos de l'auteur

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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1 commentaire

  • Moi je trouve ça dommage qu’il est changé de logo la frf je vais sans doute acheté parce qu’il est beau quand même mais j’avoue que je préférais l’ancien

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