La date était cochée dans le calendrier de longue date. Le 16 février avait lieu le derby du Kosovo, entre le FK Drita et Gjilan. Envoyer le rédacteur serbe couvrir le derby du Kosovo à la veille de l’anniversaire de Footballski – et de la fête nationale kosovare -, tout un programme.

Cette aventure dans les Balkans nous a aussi donné l’occasion d’aller skier à Brezovica. Le potentiel est immense, surtout si vous aimez le freeride. On s’appelle quand même Football-ski…

Pourquoi s’intéresser au football kosovar ? En plus d’être un pays Footballski fraîchement admis à l’ UEFA, il s’agit de l’une des grandes surprises de la dernière campagne de qualification pour l’Euro 2020, avec une troisième place juste derrière l’Angleterre et la République tchèque. De plus en plus de joueurs sont locaux, non issus de la diaspora, dont la tête de pont de la sélection : Milot Rashica.

Bref, une fois arrivés sur le plancher des vaches, nous avons rendez-vous pour 10h30 avec les ultras de Drita, au café Tribeka de Gjilan, ville berceau du joueur suisse Xherdan Shaqiri. Pour se rendre sur place depuis la capitale Pristina, vous avez des bus toutes les 20/30 minutes, pour environ 1,5 € selon les compagnies. Il vous faudra ensuite entre 40 minutes et 1h20 pour arriver sur place. A peine à Gjilan, je rencontre Renaud Marquot, de RMC Sport et nous résumons les enjeux :

  • 1 ville
  • 1 stade de 5500 places
  • 2 clubs
  • 120 000 habitants.
Gjilan

A notre gauche, le KF Drita, club évoluant en bleu et blanc, premier club kosovar à avoir joué une coupe d’Europe, le tour qualificatif au tour préliminaire de la Ligue des Champions après avoir été champion du Kosovo en 2018. Le club est le symbole de l’albanicité. Les ultras sont les Intelektualët (Intellectuels), un groupe formé en 1998. C’est l’un des groupes ultra les plus importants du Kosovo, et même de la région. Ils tiennent leur nom des joueurs du club, qui étaient historiquement des intellectuels.

 A notre droite, le SC Gjilani (Gjilan), qui joue en rouge et blanc. Le club n’a jamais été champion, de 1955 à 1995 le club s’appelait Crvena Zvezda et a été renommé en 1995. C’est un club multi-ethnique. On est ici à l’opposé de Belgrade, où Zvezda (l’Etoile Rouge) est le club serbe et le Partizan le club multi-ethnique. Les ultras sont les Skifterat, ce qui veut dire les Faucons. Au café, on voit des amis des deux clubs partager la même table. Etonné, je cherche à en savoir plus, et j’apprends qu’il est courant de retrouver dans une même famille des supporters des deux clubs, la « haine » ne s’installant qu’une fois sorti du café, lorsque chacun se séparera. On pourrait presque se croire à Milan. Un seul point sépare les deux équipes, deuxième et troisième avant cette rencontre. Le leader est Ballkani, comme un air de déjà vu…

A peine le temps de prendre un café et s’informer sur le derby que nous nous mettons en route pour le cortège, ça sent les pyros ! Le groupe patiente tranquillement et le capo, 16 ans, commence à chauffer ses troupes. On peut notamment entendre du Gala.

Deux mamies admirent le spectacle du haut de leur balcon. Petit à petit, les Intelektualët arrivent et le cortège s’ébranle vers 11h30.

On arrive au stade vers 12h, en même temps que l’appel à la prière du muezzin à côté du stade. Il est temps pour les Intelektualët de rentrer dans le stade grâce à une toute petite porte sur le côté de la tribune. On compte 5 500 supporters.

De notre côté, nous nous éclipsons en tribune presse, où nous attendent quelques sandwiches et un café.

Le stade est en rénovation, les virages sont fermés, les Intelektualët seront donc en latérale, juste en face de nous. C’est parfait pour l’entrée des joueurs avec un message en anglais dans le texte « This is what it’s all about, these are the moments we live for », « C’est de cela qu’il s’agit, ce sont les moments pour lesquels nous vivons » pourrait-on ainsi traduire.

Avec un coup d’envoi à 13h, le soleil est à son zénith. Il fait une quinzaine de degrés, heureusement que j’ai pensé à ma crème solaire. Le match commence très vite, le jeu est haché et on cherche les attaquants  avec de longs ballons dans le dos de la défense. Il y a de l’engagement, c’est un derby, personne ne veut perdre. Le numéro 5 de Drita a une moustache qui rappelle les plus belles heures du milieu américain Kljestan.

Le match est rugueux, les joueurs s’arrachent en défense, taclent des deux pieds. Le match aurait pu basculer sur un corner autour du quart d’heure de jeu mais le but de la tête de l’attaquant de Drita, Kastriot Rexha, est refusé pour une faute dans les airs sur le dernier rampart. Deux actions plus tard, un joueur de Gjilan pousse un Bleu, comme ça, dans l’action. Les esprits s’échauffent. Les Rouges essayent de réagir avec un patator du gauche du numéro 10, qui vient s’écraser sur la transversale.

Quelques joueurs se mettent en évidence, comme Progni côté Gjilan. Juste avant la 30e, les Rouges s’illustrent encore une fois avec une frappe qui ricoche sur le poteau puis sur la transversale. C’est de plus en plus chaud sur le but de Drita. La réplique vient quelques minutes plus tard, de la part de Shabani, mais sa frappe du gauche part sur le côté. Quelle occasion manquée ! L’ambiance reste très chaude, les contacts sont de plus en plus violents. Hajdari, un des joueurs les plus en vue côté Gjinal, passe deux joueurs adverses mais vient se faire sécher juste avant l’entrée dans la surface de réparation. Cinq minutes avant la mi-temps, les Intelektualët craquent de nouveaux fumis et on entend résonner des bombes agricoles.

A la mi-temps, nous avons enfin l’occasion de nous désaltérer. Cela parle albanais, anglais, français dans la tribune, j’en profite pour rencontrer un confrère de So Foot, Florian Lefèvre. Décidément, le foot kosovar attire ! J’aperçois une queue impressionnante pour aller aux toilettes. Un seul WC est disponible pour toute la tribune officielle ! L’arbitre attend, comme tout le monde. En passant à côté de lui, on peut voir le chrono de l’interruption de match tourner, ce dernier me voyant m’intéresser à sa montre ma proposera de me la vendre à la fin du match…

On en est à 11 minutes d’interruption

A la reprise, les joueurs de Drita tombent et cherchent plus souvent le pénalty. Gjilan se procure des occasions, mais c’est Drita qui ouvre le score à la 65ème grâce à Betim Haxhimusa. Chaque camp célèbre le but à sa façon. les Intelektualët craquent des pyros, les Skifterat, eux, lancent des bouteilles d’eau pleines et des briquets. Certains cherchent même à envahir le terrain. Dans les tribunes, les Intelektualët entament un chant où leur tribune une divisée en deux. Une partie chante ce qui ressemble à « allez allez », l’autre lui réponds par « oh oh oh ». Les Intelektualët chantent « kampioni, kampioni », une bonne façon de narguer leurs rivaux qui n’ont jamais gagné le championnat. Peut-on vraiment se targuer de jouer dans la même catégorie quand on a des titres alors que nos rivaux non ?

A croire que cette chanson a donné du baume au cœur des joueurs de Drita, qui inscrivent alors leur second but grâce au même buteur Haxhimusa. 2-0, 77ème. La messe est dite, on ne voit pas comment Gjilan pourrait revenir. Au moment de la remise en jeu, un des joueurs de Drita est encore en train de célébrer… La fin du match continue sur le même rythme, une boucherie.

Après le match, joueurs, membres de l’encadrement et supporters vont tous fêter la victoire comme il se doit à quelques encablures du stade au bar « Champions », un local de supporters. Comble de l’ironie, le bus de Gjilan doit passer dans la rue, et reste bloqué quelques instants à cause de la circulation juste devant ces supporters qui n’en demandaient pas tant. Ils peuvent une dernière fois exprimer toute leur haine du club adverse, qui boit le calice jusqu’à la lie.

Il est 17h, l’heure de rentrer à Skopje, et je dois remercier Renaud Marquot d’avoir pu me déposer en Macédoine avant de monter dans son avion.

Maintenant que ce compte-rendu touche à sa fin, je vais pouvoir profiter de Skopje avec des Cevapci de Turist (oui oui, le nom porte à sourire mais ce sont parmi les meilleurs de la ville) dans le Čair, puis déguster une bonne bière locale à Kolectiv, sur la place de la Macédoine.

Lazar Van Parijs

Image à la Une : © Lazar Van Parijs

Crédits photos : Lazar van Parijs et Renaud Marquot

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