#3 Octobre Rouge – Hertha-Union : je t’aime, moi non plus

Julien Duez
Julien Duez - Publié le 17 octobre 2016

Nouvelle rubrique et nouveau venu sur Footballski. Après quelques articles parus, l’Allemagne de l’Est fait officiellement son entrée sur le site. Ainsi, un lundi par semaine, durant le mois d’Octobre, un article d’une série intitulée Octobre Rouge sera publié sur le site avec, pour but, de revenir sur le football est-allemand, son histoire, son évolution, sa représentation, son lien avec l’Europe de l’Est ou encore avec ses tribunes, ses supporters et ses ultras.

or-3


Lire aussi : #2 Octobre Rouge – Football, identité et tradition en ex-RDA


Si au détour d’un séjour à Berlin vous êtes attentifs à l’arrondissement dans lequel vous marchez, vous vous rendrez bien vite compte que la ville est toujours divisée. Pas seulement au niveau architectural ou du niveau de vie, mais aussi à l’échelon footballistique. À l’Ouest, jusque Mitte, vous êtes sur le territoire du Hertha BSC. À l’Est, sur celui du 1. FC Union. Le premier joue dans le magistral Olympiastadion (stade olympique), 75 000 places et antre de la plupart des matchs de la Nationalmannschaft, situé dans le district de Charlottenburg. Le second, au Stadion an der alte Försterei (stade de la vieille maison forestière), 22 000 places, dans le district de Treptow-Köpenick. Le premier, rattaché à un club qui évolue actuellement en Bundesliga, est présent sur tous les guides touristiques et possède une boutique officielle dans le centre-ville. Le second est plus discret, relativement difficile d’accès, et connu des seuls amateurs de football populaire. Le club qu’il abrite évolue quant à lui dans l’antichambre de l’élite.

On oppose souvent d’un côté le mastodonte de Bundesliga, porte-drapeau du football-spectacle, avec ses tickets aux prix prohibitifs, son public fait de touristes de passages et son ambiance assez molle. Le FC Union serait quant à lui, un souffle d’air frais au sein du football moderne, avec ses trois tribunes debout, ses tickets bon marché et sa réputation de club de prolos, qui lui vaut la sympathie de nombreux hipsters. Dès lors, il est aisé de rebâtir un mur dans la capitale allemande, en en séparant l’Est et l’Ouest, selon les mêmes critères idéologiques que ceux ayant eu cours pendant la Guerre froide. Ce serait pourtant avoir la mémoire courte. Portrait d’une fausse rivalité.

BFC oder Union ?

« Le Dynamo ou l’Union ? » Voilà la question qui se posait tous les jours à Berlin-Est entre les années soixante et la chute du Mur, en 1989. A l’époque, la rivalité locale la plus mordante opposait le BFC Dynamo, qui comme toutes les autres équipes étiquetées Dynamo était rattaché à la police, et le FC Union, un club civil qui avait pour particularité de ne compter aucun membre du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) dans son conseil d’administration. Le tableau est facile à se représenter : d’un côté, les ordures à la solde de la Stasi, prêtes à tous les coups bas pour remporter le plus de rencontres possibles : transfert forcé des meilleurs joueurs des équipes concurrentes, corruption du corps arbitral et utilisation du club comme instrument de propagande à part entière ; de l’autre, les jeunes décadents, les punks, les rebelles, qui luttent à leur manière contre le régime du SED, tout en faisant l’ascenseur entre première et deuxième division. Car le cadre du stade de football était, en RDA, un endroit propice aux retrouvailles entre opposants politiques. L’anonymat de la foule permettait aisément d’échanger, entre marginaux, des discours contestataires, non sans le risque de se voir surveillé par la Stasi, qui avait fait de l’Union Berlin une cible prioritaire.

À l'Alte Försterei en 1988 ((c) Harald Hauswald/Ostkreuz)

À l’Alte Försterei en 1988 | © Harald Hauswald/Ostkreuz

Le manque de résultats probants obtenus par les Eisernen (une coupe nationale et quelques titres de champion de D2) lui associa, tout au long du temps de la RDA, un statut de loser magnifique évoluant dans l’ombre du Dynamo qui, au-delà de sa relation poussée avec la Stasi, conservait les faveurs de la majorité des supporters berlinois de l’Est de tous bords. Ceci illustre à merveille la « banalité du quotidien » ayant eu cours en RDA, en dépit de la répression politique constante. Ce statut de loser magnifique qui collait indéfectiblement à l’Union contribua à développer une amitié peu banale avec une autre équipe, à la fois toute proche, mais en même temps si éloignée : le Hertha BSC. Au cours de la Guerre froide, le Hertha avait la particularité d’être la seule équipe de Bundesliga à ne pas jouer sur le territoire de la RFA, puisqu’isolée dans cet îlot que l’on appelait alors Berlin-Ouest. À L’époque, il n’avait pas encore posé définitivement ses valises à l’Olympiastadion, réservé seulement pour les grandes occasions, et faisait la navette avec le Poststadion, où évolue aujourd’hui le Berliner AK 07. Ce confinement dans le territoire minuscule qu’était la zone occidentale de Berlin, n’a pas joué en sa faveur et le club a davantage accumulé les échecs que les réussites sportives. Si au cours des années 1960 et 1970, le Hertha comptait parmi les tauliers de l’élite de l’Allemagne de l’Ouest, les années 1980 seront bien plus chaotiques, les pensionnaires de Charlottenburg allant même jusqu’à être relégués en 3e division (régionale) en 1986. Le statut à part des bleu et blanc, à la fois isolés géographiquement et à la masse sportivement allait contribuer à créer une forte amitié avec leurs homologues unionistes de l’autre côté du Rideau de fer. Une façon bien particulière d’assumer leur côté rebelle face à la dictature en place, renforcée par une haine commune du Dynamo Berlin, le club de la Stasi par excellence.

Malgré le Mur, la Stasi et le Rideau de Fer, ensemble nous serons forts pour toujours" ((c) Archives de la Stasi)

« Malgré le Mur, la Stasi et le Rideau de Fer, ensemble nous serons forts pour toujours. » | © Archives de la Stasi

Wisst ihr wo ich wohne ? Ich wohne in der Zone !

"Le Mur de merde ne peut pas non plus nous séparer." Exemple de patch passé en fraude et porté par les supporters des deux camps ((c) Archives de la Stasi)

« Le Mur de merde ne peut pas non plus nous séparer. » Exemple de patch passé en fraude et porté par les supporters des deux camps | © Archives de la Stasi

Du temps de la RDA, la population allemande de l’Est pouvait sans trop de difficultés – à ses risques et périls cependant – capter la télévision de l’Ouest. C’est pourquoi, il n’était pas rare que les fans de football supportaient, dans leur immense majorité, une équipe de Bundesliga en parallèle de leur club de cœur. À Berlin, la capitale divisée, c’est le Hertha qui s’attirait la sympathie de la plupart des supporters (exceptée celle des partisans du Dynamo, bien entendu). Comme une illustration de l’adage « support your local football team », avant la naissance du football moderne. On estime que c’est au début des années 1970 que naquit cette amitié au-delà du Rideau de fer, lorsque l’on commença a entendre le célèbre cri « HA-HO-HE, Hertha BSC ! » dans les tribunes de l’Alte Försterei. Des deux côtés du Mur, on chantait souvent « Il n’y a que deux champions sur les bords de la Spree, l’Union et le Hertha BSC ! », « Hertha-Union : une seule nation ! », ou encore « Nous resterons ensemble, rien ne peut nous séparer, ni le Mur, ni le Rideau de fer ! ». Inutile de préciser que de tels chants n’étaient pas condamnés à l’Ouest. Ils jouaient au contraire un rôle significatif dans la propagande anti-communiste. À l’Est en revanche, ils ont contribué à accentuer la surveillance du public de l’Union par la police politique. Ce statut revendiqué de spectateurs insoumis a donné naissance à une phrase passée à la postérité : « tous les supporters de l’Union ne sont pas des ennemis de l’État. En revanche, tous les ennemis de l’État sont supporters de l’Union ». La répression n’était en revanche que peu présente, en raison de l’anonymat garanti par la foule à ces « jeunes décadents ».

 "Chants de guerre entonnés par les supporters négatifs du 1. FC Union Berlin : "30m², champ de mines et Rideau de Fer, vous savez donc où j'habite, j'habite dans la Zone" - "Nous nous dressons ensemble, comme le vent et la mer, le Hertha BSC bleu et blanc, et le FCU", "Il n'y a que deux équipes sur les bords de la Spree : l'Union et le Hertha BSC"" (traductions de l'auteur, (c) Archives de la Stasi)

« Chants de guerre entonnés par les supporters négatifs du 1. FC Union Berlin : « 30m², champ de mines et Rideau de Fer, vous savez donc où j’habite, j’habite dans la Zone » – « Nous nous dressons ensemble, comme le vent et la mer, le Hertha BSC bleu et blanc, et le FCU », « Il n’y a que deux équipes sur les bords de la Spree : l’Union et le Hertha BSC » » | Traductions de l’auteur, © Archives de la Stasi

L’amitié UnionHertha ne s’est cependant pas limitée à des encouragements mutuels au stade. L’ouverture à sens unique de la frontière Est-Ouest permettait à de nombreux fans du Hertha de groundhopper à seulement quelques stations de métro de chez eux. Ils en profitaient pour passer en contrebande des produits dérivés de leur club, offerts aux fans de l’Union et portés par la suite, comme une forme de provocation supplémentaire. Dans ses années riches, lorsque le Hertha allait dans le bloc de l’Est pour jouer un match de coupe d’Europe, nombreux étaient les fans de l’Union qui montaient dans le train réservé aux bleu et blanc en gare de Schönefeld, afin de les accompagner en déplacement. L’exemple le plus fort s’est produit lors d’un duel entre le Hertha et le Dukla Prague en 1979. Alors que les deux équipes s’étaient neutralisées 1-1 à l’aller à l’Olympiastadion, ce ne sont pas moins de 5000 Berlinois, de l’Est comme de l’Ouest, qui se rendirent dans la capitale tchécoslovaque pour encourager le club de Charlottenburg (sur 30 000 spectateurs au total).

Quelques images du match retour Dukla Prague-Hertha BSC (avec les commentaires d’époque en français)

Le hooliganisme constitue une autre facette de cette amitié. Au cours des années 1980 le groupe berlinois de l’Ouest « Hertha-Frösche » (les grenouilles du Hertha, un nom qui leur a été donné par un journaliste alors que ses membres sautillaient sur place pour se réchauffer lors d’une rencontre hivernale face au Rot-Weiss Essen dans les années 1970) traversait la frontière pour passer en fraude du matériel de l’Ouest, comme mentionné précédemment, mais également pour bétonner l’amitié avec la frange la plus violente des supporters de l’Union. Il n’était ainsi pas rare que les deux groupes partent en maraude à la nuit tombée, pour attaquer des supporters de clubs ennemis fricotant avec les autorités, principalement ceux du Dynamo Berlin et du Dynamo Dresde. L’isolement des fans du FC Union au sein de la RDA était du pain béni pour les grenouilles de Berlin-Ouest qui pouvaient allègrement donner libre cours à leur soif de baston en allant cogner sur les ennemis de leurs amis, sans devoir faire trop de kilomètres. Cette relation avec un groupe apparenté à l’extrême-droite reste encore aujourd’hui paradoxale (les Hertha-Frösche ont été officiellement dissous en 2002), quand on connaît le caractère plutôt « gauchiste » de l’Union Berlin. En effet, au-delà de leur sympathie pour la violence physique, les membres du groupe étaient connus pour tenir des discours fascisants et leur amitié avec des structures similaires à l’Ouest, comme la Gelsenszene (Schalke 04) ou le Borrusenfront (Borussia Dortmund) étaient de  notoriété publique. « Autre temps, autre moeurs », dit-on pourtant, et il convient de rappeler qu’au sein d’une dictature communiste, la tenue de slogan d’extrême-droite pouvait être assimilée, là encore, à une forme de rébellion face au pouvoir en place. En somme, nous pouvons affirmer que le caractère fasciste de cette amitié était à interpréter différemment, en fonction du côté du Mur où l’on se trouvait.

Le fameux 45 tours enregistré par Pepe en 1988 ((c) DR)

Le fameux 45 tours enregistré par Pepe en 1988 | © DR

Notons également que le fondateur des Hertha-Frösche, Peter Klaus-Dieter Mager, a enregistré en 1988, un 45 tours en l’honneur des deux clubs berlinois, sous le pseudonyme de « Pepe ». Sur la face B, on trouve une reprise du premier hymne de l’Union, « Stimmung in der alten Försterei », chantée par le rockeur de l’Est Achim Mentzel (décédé en janvier 2016) et dont Pepe a acheté les droits au label Amiga pour 800 Marks de l’Ouest (400 euros) avant de le réenregistrer lui-même. Inutile de chercher après une copie de ce vinyle mythique, il n’a été pressé qu’à 2000 exemplaires (vendus à l’époque 10 marks/pièce, soient 5 euros). Il se murmure cependant que des copies sur CD existent encore. À vous de fouiller dans les bacs des disquaires de quartier lors de votre prochain passage dans la capitale allemande.

« Stimmung in der alten Försterei », le premier hymne de l’Union Berlin

Pepe (avec son chien) en 2009 ((c) Thilo Rückeis/Tagesspiegel)

Pepe (avec son chien) en 2009 | © Thilo Rückeis/Tagesspiegel

Au cours des années 1980, d’autres amitiés entre clubs d’Oberliga et de Bundesliga tentèrent de voir le jour, notamment entre la BSG Chemie Leipzig et Hanovre 96. Mais aucune d’elles n’atteignit un degré de proximité aussi fort que celle entre le Hertha et l’Union.

La deuxième réunification berlinoise aura duré 90 minutes

 Des supporters du Hertha et de l'Union en 1990 ((c) Thomas Wattenberg/picture-alliance)

Des supporters du Hertha et de l’Union en 1990 | © Thomas Wattenberg/picture-alliance

Deux jours seulement après la chute du Mur (survenue le 9 novembre 1989), le Hertha joue un match capital pour le titre de champion de D2. Invaincu à la maison, il reçoit son dauphin de la SG Wattenscheid 09. De l’autre côté du Rideau de fer enfin relevé, ce sont des millions de Berlinois et de Brandebourgeois qui peuvent enfin goûter à la liberté de voyager hors des frontières du Pacte de Varsovie. Les dirigeants du Hertha apprennent alors l’amitié existant entre les fans de leur club et ceux de l’Union, c’est pourquoi, à la dernière minute, ils mettent à leur disposition 10 000 places supplémentaires gratuites, à retirer sur présentation de leur passeport allemand de l’Est. Toutes trouveront bien rapidement preneur, et ce sont au total 60 000 spectateurs qui prendront place dans les travées de l’Olympiastadion (bien qu’officiellement, on n’en ait recensé « seulement » 44 000). On estime que 35 000 d’entre eux venaient de l’Est, ce qui a contribué à faire exploser le contingent habituels des 10 000 spectateurs en moyenne sur la saison. D’abord mené 0-1, les bleu et blanc reviendront par la suite au score, sous les encouragements frénétiques de leurs fans et de leurs amis du pays voisin, sur le point de disparaître. Le score ne bougera pas malgré une nette domination de Wattenscheid, et la légende veut que le coach visiteur ait déclaré après la rencontre qu’il ne souhaitait pas gagner, afin d’éviter de briser cette communion si intense.

Cet engouement commun provoqué par la chute du Mur donna l’idée aux deux équipes d’organiser un match amical pour célébrer la réunification de la capitale et de sa population. La rencontre eu lieu le 27 janvier 1990 à l’Olympiastadion, devant plus de 50 000 personnes. Les tickets étaient vendus au prix unique de 5 marks, payables en devises de l’Ouest comme de l’Est (la RDA disparu en effet définitivement le 3 octobre 1990). Le Hertha, dont le niveau était largement supérieur, remporta la partie 2-1, nul n’avait cure du résultat après le coup de sifflet final. Ce match, symbolique au plus au point, permit aux supporters des deux camps de pouvoir enfin entonner de concert leurs chants de soutien mutuel, dont le Mur avait empêché la propagation pendant si longtemps.

Entrée des joueurs lors du "match de la Réunification" ((c) Thomas Wattenberg/picture-alliance)

Entrée des joueurs lors du « match de la Réunification. » | © Thomas Wattenberg/picture-alliance

Après le coup de sifflet final s’est posée la question de savoir comment prolonger concrètement cette belle amitié, en dépit de la différence de championnat (qui n’allait être réunifié qu’en 1991). La solution fût toute trouvée : organiser une revanche à Köpenick, sur les terres des rouge et blanc. Certes, la capacité du stade était moindre face à au faramineux Olympiastadion, mais la chaleur de l’Alte Försterei suffirait à pallier cet inconvénient. Moult réflexion plus tard, il fût convenu que la partie se jouerait lors de l’entre-saison, en date du 12 août 1990. Hélas, ce fût un échec monumental. Seul 4000 spectateurs (sur 25 000 possibles) se rendirent au stade et l’ambiance fût des plus moroses. L’Union gagna 2-1 mais là encore, le résultat importa peu. Quelque chose de bien plus grave venait de se produire : l’amitié par-delà le Rideau de fer était retombée comme un soufflé, moins d’un an après la chute du Mur.

Und wer dit nicht kapiert, der soll zu Hertha jeh’n !

« Eisernet Lied », par Sporti, officieusement considéré comme le second hymne de l’Union Berlin.

Cette phrase signifie (en parlant des valeurs de l’Union) : « celui qui ne comprend pas ça, n’a qu’à aller au Hertha ». Elle est extraite d’un morceau punk joué à chaque rencontre (voir vidéo) avant l’hymne officiel actuel, œuvre de Nina Hagen, elle aussi icône punk à l’Est. Elle est symbolique d’un renversement de tendance, où le Hertha est devenu le soi-disant ennemi local numéro un. Mais comment diable a-t-on pu passer d’un tel déluge d’amour à une haine réciproque aussi palpable en aussi peu de temps ? Aujourd’hui encore, de nombreux supporters ayant vécu sous l’Allemagne divisée puis réunifiée peinent à comprendre ce revirement de situation. Certains éléments, majoritairement d’ordre sociétal, permettent pourtant d’y voir plus clair.

La raison principale est la tombée en disgrâce du BFC Dynamo. Ennemi héréditaire sous la RDA en tant qu’outil sportif de la Stasi, il a remporté dix titres de champions de première division d’affilée entre 1979 et 1988, avec un coup de pouce avéré de ses patrons de l’époque, Erich Mielke, chef de la sécurité d’État en tête. La réunification politique, qui s’est faite avec l’objectif de démonter l’appareil étatique allemand de l’Est a porté le coup de grâce au Dynamo, dont la non-qualification pour le championnat réunifié l’a plongé dans les affres des divisions régionales, au même titre que d’autres grandes équipes de l’époque qui ont connu les pires difficultés à s’en remettre. Abandonné par ses sponsors et par une large partie du public qui ne voulait plus être associée à la dictature, affaibli par le départ de ses meilleurs éléments désireux d’aller goûter à la liberté et aux salaires attractifs proposés à l’Ouest, le BFC Dynamo n’a jamais pu regagner son prestige d’antan et évolue désormais en D4. De son côté, l’Union Berlin a réussi le pari de se tourner vers l’avenir tout en conservant son identité populaire : champion de D3 en 2009, il est devenu un taulier de la D2 depuis sept ans et se prend désormais à rêver plus haut, n’excluant pas à terme une promotion dans l’élite.

C’est justement en D2 que l’Union et le Hertha se sont affrontés par quatre fois, à la régulière, c’est-à-dire en championnat et non plus en match amical, de préparation, ou entre équipes réserves. Lors des saisons 2010-2011 et 2012-2013, les bleu et blanc de Charlottenburg, alors en pleine période de doute loin de leur réussite actuelle, faisaient l’ascenseur entre D1 et D2. Le retour d’un derby berlinois dans le football professionnel allemand provoqua une véritable fièvre dans la capitale, où les deux équipes avaient pour ambition de remporter le titre informel de Stadtmeister (« champion de la ville »). La première saison tourna à l’avantage des Eisernen. Après un nul à l’aller à Köpenick, les rouge et blanc réussirent l’exploit d’aller gagner chez leur rival. David avait vaincu Goliath, l’Est avait vaincu l’Ouest, le football populaire avait vaincu le football-spectacle. Deux ans plus tard, ce fût le scénario inverse : match nul à l’aller, victoire du Hertha à l’Alte Försterei au retour. Le premier remonta en Bundesliga pour ne plus la quitter par la suite. Et l’opposition entre les deux clubs se résuma de nouveau à une guerre de stickers et de graffitis dans les rues de la ville.

 Incidents lors du match BFC Dynamo-FC Union Berlin en 2006 ((c) Harald Hauswald/Ostkreuz)

Incidents lors du match BFC Dynamo-FC Union Berlin en 2006 | © Harald Hauswald/Ostkreuz

Malgré de nombreuses provocations verbales en tribune, aucun véritable débordement physique ne fût constaté lors de ces confrontations. Probablement parce que le Hertha et l’Union ne sont pas connus pour la force de leurs groupes hooligans. Probablement aussi parce que les supporters n’ont pas toujours la mémoire courte. Beaucoup, dans l’ancienne génération, se rappellent les bons souvenirs du temps jadis, au cours duquel ils étaient amis, pour ne pas dire frères. La jeune garde, quant à elle, regarde plus vers le présent et sait, au vu du niveau général des deux équipes, que les affrontements sont plus probables face au Hertha que face au Dynamo, bien que celui-ci reste, dans le cœur de chacun, le rival numéro un. Lors des rencontres entre l’équipe première du BFC et l’équipe réserve de l’Union en quatrième division, les supporters de chaque camp savaient qu’ils assistaient à la rencontre de l’année, celle qui remettait au goût du jour la rivalité la plus marquante du football berlinois. Lors de leur dernière opposition en 2015, avant que l’Union ne dissolve sa réserve par souci d’économies, les bagarres ont été si fortes que la partie a dû être interrompue pendant près de vingt minutes. Tout cela fait désormais partie de l’histoire. L’Union a deux divisions d’avance sur le Dynamo, et si les rouge et blanc parviennent enfin à être promus en Bundesliga, l’opposition face au Hertha risque fortement d’être entérinée comme le choc le plus attendu de tous. Cela constitue un paradoxe sur le long terme : le Mur de Berlin avait réussi à créer une amitié entre les deux blocs, qui fût détruite avec lui. Ceux qui autrefois militaient pour réunir la « nation Hertha-Union », se déchirent désormais en revendiquant la primauté de sa partie de la ville sur celle de l’autre.

Terminons en reprenant les conclusions de l’historien du sport René Wiese : la réunification allemande a réussi là où la Stasi a (heureusement) échoué : elle a dissolu une amitié solide comme le béton, devenue une rivalité dure comme le Rideau de fer. Cet exemple nous montre comme le football est plus que jamais tributaire des fluctuations politiques et sociétales d’un pays. La réunification du Hertha et de l’Union n’est peut-être pas pour demain. Mais l’idéal romantique appartient quant à lui certainement au passé. Comme la RDA.

Julien Duez


Image à la une : © Imago

#3 Octobre Rouge – Hertha-Union : je t’aime, moi non plus
5 (100%) 23 votes

A propos de l'auteur

Julien Duez

Julien Duez

Il paraît que le Mur est tombé, mais je bois toujours du Pfeffi et du champagne Rotkäppchen en fumant des Cabinet Würzig.
Pour moi l'Union Berlin va au-delà d'une lubie hipster passagère.
Ostalgique lucide.

pays de l'auteur footballski

2 Commentaires

  • Petite question, lors du dernier match contre Gladbach il me semble les supporters du hertha avaient une banderole: « dynamo supporter » (ou qqch dans les style ma mémoir fait défaut).
    Un quelconque lien avec les Dynamo Berlin ou Dresden?

    Sinon superbe article, on devrait presque voir ce genre de cas en sciences po 😀

  • Un article absolument passionant! Tout y était rythme, style, explications et surtout PASSION.
    J’ai passé un moment incroyable!
    Merci encore, c’est pour ce genre d’article que je suis FOOTBALLSKI.
    Continue comme ça Justin! C’est top!
    Bravo à toute l’équipe!

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
BIIK Kazygurt, ce club kazakh qui veut gagner la Ligue des Champions

Depuis quelques années, un club est en train de monter en puissance dans le football européen féminin : il s'agit du...

Fermer