Mariupol, club rescapé près du front

Adrien Laëthier
Adrien Laëthier - Publié le 8 août 2018

Ce jeudi, les Girondins de Bordeaux s’apprêtent à affronter le FK Mariupol au troisième tour préliminaire de l’Europa League. Si ce club ne parle pas beaucoup aux suiveurs du football français, il fait pourtant partie du paysage footballistique ukrainien depuis quelques années. Pourtant, il a bien failli disparaître. On vous parle du club, de la ville et de l’équipe actuelle dans ces lignes pour vous en apprendre un peu plus sur le football dans ce port de la Mer d’Azov.

Mariupol

La ville de Mariupol s’est d’abord développée grâce à son emplacement commercial stratégique à la fin de la révolution industrielle. Les compagnies minières de la Donbass ont fait grandir le port pour pouvoir exporter les minerais mais, petit à petit et même avant la révolution, l’industrie s’est installée dans la ville en faisant d’elle un centre métallurgique important. La population de Mariupol grandit ainsi de manière spectaculaire avec l’afflux d’ouvriers venus de tout l’Empire puis de toute l’Union. Malgré une perte de vitesse post-révolution, les activités métallurgiques sont relancées sous Staline, et l’usine Illitch continue sa croissance.

Occupée durant la guerre pendant près de deux ans par les Allemands, la ville portuaire a perdu une grande partie de sa population ainsi que de sa puissance industrielle durant les combats. Ainsi, la ville fraîchement renommée Zhdanov (du nom du plus célèbre des révolutionnaires nés à Mariupol) connut une période de reconstruction de son port ainsi que de sa principale usine « Illitch ». A part une diversification industrielle toute relative et un accroissement de sa population, la ville de Zhdanov a connu une deuxième partie de XXe siècle plutôt tranquille, comme une ville soviétique de province lambda.

A l’indépendance de l’Ukraine, la ville, qui est la dixième en importance dans le pays (sans pour autant être capitale d’Oblast, car située dans la région de Donetsk), a eu du mal à s’adapter aux nouvelles données économiques car fortement dépendante de son industrie. Les services (port, aéroport…) ont commencé à péricliter alors que les industries, en ralentissement, n’ont pas été remplacées par des services modernes. C’est seulement il y a une dizaine d’années que le développement économique de la ville s’est accéléré avant de connaître un nouveau coup d’arrêt. Celui de la guerre.

© MOs810 / Wikicommons

Située dans la Donbass, Mariupol s’est retrouvé au cœur du conflit entre l’Ukraine et les séparatistes pro-russes qui en avait fait une cible (partie de la région de Donetsk) revêtant une importance stratégique (port important sur la Mer d’Azov). Malgré de nombreux combats dans la ville, Mariupol est contrôlé par les forces ukrainiennes aujourd’hui, contrairement à sa voisine Novoazovsk. Mais il fût, et il est toujours assez difficile d’y accéder de part son isolement géographique actuel, de sa position de centre militaire pour les forces ukrainiennes ainsi que du fait qu’elle soit située à moins de vingt kilomètres de la ligne de démarcation.

Dans une telle situation, difficile de penser au football (dans une ville pourtant sportive qui possède également un bon club de basket-ball et un club dominant de water-polo). Pourtant, l’équipe de la ville est revenue au premier plan au point d’entamer la deuxième campagne européenne de son histoire. Cependant, les habitants de Mariupol n’ont pas la chance de pouvoir vivre cette campagne car la situation géographique de Mariupol reste un problème pour l’UEFA et le club joue ainsi ses matchs européens dans l’autre port ukrainien, Odessa, et son stade moderne « Chernomorets » en bord de mer.

Le football à Mariupol

Avant le FK Mariupol, il y a quasiment toujours eu du football dans la ville. Et ce depuis le XIXe siècle. Ville portuaire oblige, le football est arrivé très rapidement à Mariupol, importé par des marins anglais. C’est d’ailleurs sur le territoire du port que fut « construit » le premier stade par les étrangers qui y poussaient la balle avec quelques locaux. Les historiens du football local rapportent que la première équipe représentant la ville voyait évoluer en son sein des Russes, des Grecs, des Hébreux, des Italiens et bien d’autres nationalités. C’est ensuite à l’approche de l’année 1910 que l’équipe de Nikopol vit le jour dans la ville. C’est la première équipe à avoir laissé une trace à Mariupol. Elle fût créée par un Tchèque, Stefan Krasovsky, qui y évoluait également. Cette équipe était déjà celle de l’usine voisine qui grandissait rapidement. La popularité du football croissait également dans la cité et à la veille de la Première Guerre Mondiale, on compte déjà un grand nombre d’équipes à Mariupol.

Avec l’arrivée de la période soviétique, l’intérêt du football ne baisse pas dans le ville mais sa croissance est largement freinée. Pourtant dans les années  1920 et 1930, Mariupol voit évoluer un certain nombre d’équipes telles que l’Olimp Mariupol, le Lokomotiv Mariupol, le Spartak Mariupol ou le Pischevik Mariupol et les récits d’époques font états de bagarres entre spectateurs suite aux matchs dont les résultats ne comblent pas tout le monde. Le stade « Illitch » est lui édifié en 1936. Le stade Metallurg est quant à lui lui construit après guerre, en 1954, alors que dès les années 1960 coexistent deux équipes de la ville (qui changèrent souvent de nom) : Azovstal et Metallurg.

C’est la première citée qui va prendre le leadership du football local et le représenter en Ukraine sous le nom d’Azovets, mais le club, relégué dès 1992 en troisième division, ne va atteindre l’élite qu’en 1997 sous le nom (ironiquement) de Metallurg Mariupol. Le club est renommé Illichivets (rapportant au nom de l’usine métallurgique de la ville), ne connaît qu’une seule relégation (en 2007), accède deux fois aux demi-finales de la Coupe d’Ukraine et termine même deux fois quatrième. Un repêchage grâce au classement du fair-play lui permet même de découvrir la Coupe d’Europe en 2004, battant le Banants avant de tomber face à l’Austria Vienne.

Mais cette série dans l’élite s’interrompt avec la guerre dans la Donbass et Mariupol, qui avait trouvé une place de locomotive dans le football ukrainien, descend en Persha Lyga en 2015 après n’avoir remporté que trois matchs. Une relégation qui va préfigurer de la période actuelle du club sous sa nouvelle appellation, sans référence au communisme.

FK Mariupol

L’histoire actuelle du club commence donc après cette guerre après une saison au deuxième échelon du football ukrainien, avec le retour de nombreux anciens pour compléter les prêts du Shakhtar Donetsk, le grand frère. Certains de ses anciens avaient d’ailleurs porté le maillot de l’Illichyovets en prêt depuis le Shakhtar. Les arrivées de Tyshchenko, Valeev, Gorbunov, Yavorskyi, Fomin ou encore Yaroshenko vont faire du club de la ville portuaire un favori à la montée avec cette escouade d’anciens internationaux jeunes ukrainiens.

Champion de Persha Lyga sans aucune surprise, Mariupol remonte donc dans l’élite avec un nouveau nom : le FK Mariupol (préféré par les supporters au nom de Metallurg). L’ancien nom d’Illichyovets en référence à son usine de tutelle est abandonné car de connotation trop communiste : l’usine « Illitch » tire son nom de patronyme de Lenine, Vladimir Illitch Oulianov. Au niveau du recrutement, le club ne change pas sa philosophie avec beaucoup de prêts de joueurs du Shakhtar et le retour d’anciens du Shakhtar (passés par Mariupol pour certains). Ce sont donc Dedechko, Didenko, Koltsov, Vitsenets ou Bily qui débarquent, accompagnés de deux étrangers : un Franco-Camerounais passé par la réserve de Monaco, Joyskim Dawa Tchakonte, ainsi qu’un Albanais de Macédoine : Basir Demiri, ancien grand espoir formé à Shkupi puis passé de Shkëndija au rival du Vardar.

Sixième de la saison régulière et finalement cinquième en playoffs, Mariupol a acquis de cette façon une qualification européenne inespérée dans un championnat où les équipes ont plutôt tendance à s’éliminer elles-même. Très loin des deux équipes locomotives du pays, Mariupol a tenté d’afficher une équipe solide (à l’image de son coach Oleksandr Babych) tout en profitant de la vitesse et de la fougue de ses jeunes pour les contre-attaques. Si cela n’a pas toujours fonctionné selon les adversaires, le FK Mariupol a présenté une défense convenable sans toutefois briller offensivement car aucun buteur ne s’est démarqué : Sergey Bolbat (passé par Lokeren) Andrey Totovitskiy, Andrey Boryachuk et Ruslan Fomin ont tous fini à cinq buts en championnat. Les deux derniers sont d’ailleurs toujours au club alors que les deux premiers sont retournés à Donetsk pour essayer d’avoir du temps de jeu (ce qui fonctionne pour le moment pour Totovitskiy). En plus de ces deux-là, Mariupol a perdu quelques joueurs expérimentés (Dedechko et Didenko) mais sans toutefois bouleverser son équipe-type. Quelques jeunes sont également arrivés du Shakhtar.


Photo à la une : Olegzima / Wikicommons

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Russie et de l'Ukraine et spécialiste de ces footballs, ainsi que du football de l'Est en général ! A vécu en Russie, à Chelyabinsk là où les météorites tombent. J'essaye de faire vivre sur Footballski les différents championnats d'ex-URSS (Ukraine, Caucase, Baltique,...) ainsi que la RPL par les résumés hebdomadaires.

pays de l'auteur footballski
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1 commentaire

  • Bonjour,
    Vous écrivez : »Située dans la Donbass, Mariupol s’est retrouvé au cœur du conflit entre l’Ukraine et les séparatistes pro-russes… »
    Il eut été plus exact de parler de forces russes, tant il est aujourd’hui avéré que le Donbass a subi une invasion, au même titre que la Géorgie en 2008.
    Cordialement.

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