Mačva Šabac, on l’appelait l’Uruguay de province

Invité - Publié le 7 août 2017

Avant de figurer parmi les promus de l’élite serbe cette saison, le Mačva Šabac était « l’Uruguay de province » au temps de la Yougoslavie monarchiste, dans l’entre-deux-guerres. Pas question ici de vedettes sud-américaines égarées dans les Balkans, mais de qualité de jeu appréciée et de victoires en série à faire trembler la capitale.

Le 22 juillet dernier, le Mačva Šabac se fait sévèrement rudoyer pour ses débuts en Superliga. En déplacement au Partizan, champion de Serbie en titre, le promu encaisse six buts dans l’anonymat d’un stade presque vide. Pour les Rouge et Noir, qui n’ont plus fréquenté le haut niveau depuis 1952, l’heureux entre-deux-guerres, où ils suscitaient la crainte en même temps que la sympathie, semble bel et bien une époque révolue. Une époque où le club n’était rien de moins que « l’Uruguay de province ». Cette histoire a récemment été restituée par Aleksandar Djenadić dans une monographie.[1]

La Première Guerre mondiale achevée, Šabac n’est plus qu’une ville de quelques milliers d’habitants, lourdement endommagée par le conflit, ce qui lui vaut l’appellation, très excessive, de « Verdun serbe ». Le chef-lieu de la Mačva, petite région agricole et boisée en bord de Save, était frontalier de l’Empire austro-hongrois qui y a combattu l’armée serbe. Comme partout dans le royaume, étudiants et lycéens se sont réfugiés en France en vertu d’un accord entre les deux pays alliés en 1915. A leur retour, plusieurs d’entre eux ont apporté dans le nouveau royaume des Serbes, Croates et Slovènes une discipline dans laquelle ils se sont épanouis au sein de différents clubs français : le football.[2]

Le Hajduk Šabac voit le jour en mars 1919. Quatre joueurs, dont le capitaine Nikola Nikolić, se sont déjà côtoyés au SS Herculis à Monaco tandis qu’Aleksandar Kiš a porté les couleurs du grand Ferencváros durant ses études à Budapest. L’équipe se retrouve sur un terrain de fortune près de la caserne militaire et dispute son premier match à l’automne contre Velika Mitrovica. Lors de sa première assemblée générale, le club change de nom et prend celui de la région où il se situe, comme c’est alors fréquent dans le royaume.

Des débuts prometteurs, mais difficiles

Les trois premières années d’existence du Mačva sont faites de rencontres amicales avec des formations voisines voire de Belgrade, à moins de cent kilomètres vers l’est. En 1922, la Ligue de Belgrade décide de créer des districts provinciaux sous son contrôle : le Mačva est affilié à celui de la Posavska avec cinq autres clubs. Il remporte tous ses matches.

Les dirigeants belgradois se désintéressent toutefois des compétitions provinciales, privilégiant celle de la capitale. En effet, les enjeux dépassent le football local : le premier championnat national se tient en 1923 et seule compte la rivalité entre les différents peuples du pays représentés par les équipes de Belgrade, Zagreb, Ljubljana ou Sarajevo. Ailleurs, il n’y a guère de structure pour encadrer les matches, souvent annulés, ce qui s’avère problématique pour des clubs ne gagnant de l’argent qu’avec la billetterie. Quelques généreux donateurs, à l’instar d’un pharmacien de la ville qui finance les équipements, et la motivation intacte des membres du Mačva le maintiennent en vie. Afin de lever des fonds, un règlement intérieur très strict, adossé à un système d’amendes, est adopté et des broches en émail à l’effigie du club sont mises en vente.

Pendant ce temps, à Paris, l’Uruguay de Pedro Petrone et José Andrade décroche la médaille d’or au tournoi de football des Jeux olympiques de 1924. Les Sud-Américains terminent invaincus, infligeant notamment un terrible 7-0 à la sélection du royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

La mise en place d’une Ligue de Novi Sad, en 1925, marque une évolution importante dans l’histoire du Mačva. Le district de la Posavska intègre le nouvel ensemble qui couvre le sud de la Bačka, la majorité du Srem et une partie de la Mačva. Six équipes participent à la première édition de ce championnat : le Vojvodina, le NAK, le Radnički et le Juda Makabi, tous originaires de Novi Sad, ainsi que Beočin et Sremski Karlovci. Cette nouvelle Ligue annonce au Mačva et au Srbija Šabac que l’un des deux est autorisé à y prendre part. Fondé en 1921, le rival des Rouge et Noir paraît le mieux placé après sa récente victoire dans le derby (4-2) et ses succès retentissants face au Belgrade USK (3-1) et au Konkordija Indjija (16-0). De son côté, le Mačva fait valoir qu’il est le meilleur club de la Posavska depuis trois ans.

Un barrage est donc organisé pour les départager. Le Mačva s’impose largement (5-2). Malgré le départ de Milorad Arsenijević au Belgrade SK à l’intersaison, il se classe deuxième derrière le Vojvodina. Il joue désormais sur un nouveau terrain, bientôt doté d’une tribune de quatre cents sièges, abandonnant le Kasarsko Polje pour une parcelle voisine. Le Mačva réalise un recrutement de haute volée avec les arrivées de l’attaquant Andrija Kojić et du défenseur Jovan Cvetković en provenance des meilleurs clubs belgradois. Mija Konstantinović, joueur du Hakoah Vienne en Autriche, renforce également le groupe.

Une renommée nationale et internationale

Fort de joueurs expérimentés, de jeunes talentueux et d’un jeu très offensif, jouissant d’un soutien populaire indéniable, le Mačva commence à écrire sa légende. Le premier coup de plume est porté par un journaliste du quotidien local Radikal le 1er mai 1927. Après la victoire sur le Vojvodina (3-2) lors de la cinquième journée, il est le premier à employer la métaphore « notre Uruguay » pour désigner le club. Šabac est sacré champion du district de Novi Sad. A l’intersaison, les Rouge et Noir signent quelques succès de référence, notamment face au prestigieux Jugoslavija (4-3), champion national en 1924 et 1925. Le 10 octobre 1927, après des mois de discussions, le Mačva finit par absorber le Srbija.

Unique représentant d’une ville en plein essor, le Mačva ne rencontre plus d’obstacle à son ascension. La saison suivante est l’occasion de le confirmer. Face aux quatre clubs de Novi Sad, il ne concède qu’une défaite en huit matches et décroche un nouveau titre de champion. L’écrasante victoire contre le Vojvodina (6-1), le 18 mars 1928, arrache un long poème épique au professeur Radoslav Petrović… A la faveur d’une réforme des compétitions, le champion du district de Novi Sad est qualifié pour le championnat de Belgrade.

Šabac se découvre des ambitions. A l’issue d’une première phase achevée en première position, il engage Ivan Bek, buteur réputé du Belgrade SK[3], pour une série de matches amicaux dont une tournée en Grèce. Le voyage est financé grâce à l’entregent du président Mile Petrović, beau-frère du président de l’Assemblée nationale qui a dirigé le Jugoslavija entre 1923 et 1926. Le 13 avril 1928, joueurs et suiveurs prennent le train pour Salonique via Belgrade. Sur place, le Mačva effectue trois matches en une semaine face aux deux clubs de la ville – l’Aris (3-1) et l’Iraklis (4-2) -, mais s’incline contre une sélection mixte (2-4).

Malgré la fatigue, les Rouge et Noir sont prêts à affronter les meilleures équipes de la Ligue de Belgrade. Ils ne feront pas dans le détail : ils surclassent d’abord l’Obilić Veliki Bečkerek (4-1), champion du Banat, puis le Šumadija Kragujevac (4-3), champion de Šumadija, et enfin le Zemun AŠK (6-1), champion de la banlieue de Belgrade. Le Mačva devient fameux dans tout le pays où de nouveaux clubs prennent son nom. L’« Uruguay de province » devient son surnom presque officiel dans la presse du royaume. A Amsterdam, la Celeste remporte à nouveau le titre olympique avec la même génération de joueurs.

Le Mačva doit maintenant se mesurer au redoutable Jugoslavija, champion de Belgrade. En cas de victoire, il rejoindrait le cercle fermé des équipes se disputant le titre national. Cependant, à la surprise générale, la Ligue de Belgrade décide de modifier l’affiche en repêchant le Belgrade SK, dauphin du Jugoslavija… Sous la pression, elle décide finalement d’organiser la finale attendue entre le champion de la capitale et le champion de la province dimanche 26 août 1928. En guise de préparation, Šabac se met en confiance face au Belgrade USK (7-0). L’événement agite la ville entière. Arrivés dans la capitale la veille de la rencontre, les joueurs sont réveillés à leur hôtel par les chants enthousiastes de leurs supporters tout juste descendus du train. Sur le terrain, l’euphorie est cependant de courte durée : mené 4-0 à la mi-temps, le Mačva est finalement battu 8-2.

Gloire fulgurante, lent déclin

Šabac remporte le district de Novi Sad les trois saisons suivantes. En 1929, il ne perd qu’une fois en dix journées. Et enchaîne victoire sur victoire lors d’une impressionnante série de rencontres amicales, dont une contre le Belgrade SK (3-2). En 1930, il termine invaincu avec soixante buts en dix matches ! Cette année-là, il fait mieux que tenir tête au Primorje Ljubljana (3-3, 4-2), champion de Slovénie. A Montevideo, l’Uruguay devient à domicile le premier champion du monde de l’Histoire. En 1931, le Mačva enchaîne sans difficulté un cinquième titre consécutif de champion.

A l’étage supérieur, le championnat national du désormais royaume de Yougoslavie change de formule. Il sera composé de six équipes dont trois de la Ligue de Zagreb, deux de celle de Belgrade et une de celle de Voïvodine, territoire au nord-est du pays. Des tournois de qualification sont organisés dans les trois zones. Le Mačva est rattaché à la Voïvodine avec sept autres clubs. De mai à août 1931, il s’impose onze fois sur les quatorze journées et décroche la place l’envoyant parmi les six meilleures formations yougoslaves. Trois ans après sa débâcle contre le Jugoslavija, c’est le moment le plus important de l’histoire du club.

Le Mačva ne parviendra pas à tirer profit de l’absence de son ancien bourreau. Il ne gagne qu’un seul de ses dix matches – contre le Gradjanski Zagreb (1-0), ancêtre du Dinamo – et termine dernier d’un championnat remporté par le Belgrade SK. Malgré cet échec, les Rouge et Noir demeurent populaires dans l’opinion publique. Les posters des joueurs sont pliés dans les célèbres boîtes de chocolat Šonda. Le 17 décembre 1931, le Mačva arrive même à inviter les professionnels autrichiens du Wacker Vienne pour une rencontre de gala (0-4).

Cet épisode marque la fin de sa période dorée. Les problèmes commencent avec de prosaïques problèmes de calendrier : en raison de sa participation au championnat national, le Mačva ne débute pas celui du district de Novi Sad ! Face au tollé, on décide d’annuler la première partie de saison et de faire jouer les dix journées durant le premier semestre de 1932. A la fin, c’est la stupeur : le Mačva échoue à la deuxième place derrière son rival du Vojvodina. Les deux clubs se qualifient toutefois pour l’un des quatre sous-groupes du championnat national, après une nouvelle formule, où ils retrouvent le Belgrade ASK, le Bačka Subotica, le Slavija Sombor et l’Obilić Veliki Bečkerek. Seulement quatrième, le Mačva connaît une nouvelle désillusion.

« L’Uruguay de province » a de plus en plus de mal à justifier son label au moment où l’Uruguay refuse d’aller défendre son titre mondial en Italie en 1934. Les départs de ses meilleurs joueurs ne sont pas remplacés. En 1937, il doit lutter pour le maintien. Trois ans plus tard, les rencontres ne sont même plus suivies par les gazettes locales. La Seconde Guerre mondiale, qui touche la Yougoslavie à partir d’avril 1941, ne met pas un terme aux aventures du Mačva qui participe à des tournois locaux. Parmi les rares clubs à ne pas être démantelés par le régime communiste qui s’installe en 1945, il s’offre trois saisons dans l’élite au début des années 1950. Avant des séjours prolongés en deuxième division, voire plus bas, jusqu’à cet été. Les coéquipiers de Luis Suarez et Edinson Cavani, de leur côté, sont encore loin d’une qualification à la Coupe du monde en Russie.

Guillaume Balout


[1] Aleksandar Djenadić, Provincijski Urugvaj, Demo Group, Šabac, 2016, 276 pages

[2] Le rugby, déjà introduit en ville par deux professeurs de français avant la guerre, est également pratiqué à Šabac dès 1919 grâce aux anciens réfugiés de France.

[3] A l’été 1928, Ivan Bek part en France où il mène une brillante carrière professionnelle à Sète, Saint-Etienne et Nîmes. Sélectionné avec la Yougoslavie pour la Coupe du monde 1930, il prend ensuite la nationalité française et dispute cinq matches avec les Bleus sous le nom d’Yvan Beck.

Toutes les illustrations de cet article sont tirées de « Aleksandar Djenadić, Provincijski Urugvaj, Demo Group, Šabac, 2016, 276 pages »

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