L’organisation russe de la Coupe du Monde dans le brouillard

Lazar Van Parijs
Lazar Van Parijs - Publié le 15 mai 2017

Alors que la Coupe des Confédérations approche à grands pas et que la Coupe du Monde est dans un an, les couacs se multiplient et ont de quoi inquiéter les autorités russes.

La coupe des confédérations, premier obstacle

On a vu ces routes vides, sans supporters, lors des Championnats du Monde de cyclisme au Qatar en octobre dernier. Ni spectateurs, ni fans, le calme plat le long du tracé, le désespoir en comparaison de l’euphorie autour du Tour de France durant les étés. Ce manque d’enthousiasme n’est pas quelque chose de fréquent lors des événements majeurs en football ; mais il semble que, pour l’instant, l’organisation de la Coupe des Confédérations ne soit pas une franche réussite.

Début avril, seulement un tiers des tickets pour la Coupe des Confédérations ont été vendus, soit 211 745 places pour un total de 695 000. Si les locaux ne se pressent pas pour assister aux matchs, loin d’être un euphémisme, c’est également un problème pour les étrangers. Bien que ces derniers n’aient pas à obtenir un visa (on pense notamment aux Européens), la récente attaque terroriste dans le métro de Saint Saint-Pétersbourg ou l’image des hooligans à Marseille peuvent refroidir les ardeurs de certains.

D’un autre côté, se pose la question de la retransmission télévisuelle de la compétition. Jusqu’à présent, aucune chaîne russe n’a acquis les droits pour retransmettre la compétition en Russie. Un comble pour le pays organisateur.

Récemment, la FIFA a rejeté une offre conjointe de Channel 1, VGTRK et Match TV qui avaient pourtant diffusé la dernière compétition. Un désaccord qui concerne également la Coupe du Monde elle-même. Là encore, aucune chaîne Russe ne s’est portée candidate pour diffuser cet événement historique à la télévision. Les chaînes publiques ont ainsi refusé de payer 120 millions de dollars pour retransmettre la compétition, une somme trois fois supérieure au dernier montant déboursé pour retransmettre la Coupe du Monde au Brésil. Lors de cette même compétition, la FIFA avait signé le contrat de diffusion avec TV Globo huit ans avant la Coupe du Monde 2014. Imagine-t-on le peuple russe privé de sa propre Coupe du Monde à la TV ?

Des sponsors qui rechignent à mettre la main à la poche

Plus généralement, c’est la liaison FIFA – Russie qui se trouve grippée ; liaison où il manque une bonne courroie de distribution afin d’assurer un lien entre l’association basée en Suisse et le comité organisateur, tandis que les récents scandales qui ont émaillé la FIFA rejaillissaient sur les finances de la Coupe du Monde 2018.

En 2015, à la suite des révélations et scandales, les revenus marketing liés à l’organisation de la Coupe du Monde ont chuté de 40 % pour atteindre 246 millions de dollars. Alors, certes, les sponsors classiques comme Adidas, Coca-Cola, Visa ou encore Gazprom seront de la fête à l’été 2018, mais l’organisation peine à recruter de nouveaux sponsors.

Alors qu’Emirates a quitté le programme de sponsoring en 2015, il a fallu attendre ce dimanche 7 mai 2017 pour qu’une compagnie aérienne, Qatar Airways, vienne remplacer la compagnie émiratie.

À ce jour, la FIFA a trois catégories de sponsoring. Seulement dix entreprises ont signé un contrat pour sponsoriser la Coupe du Monde 2018 alors qu’elles étaient 20 au Brésil, dont deux entreprises brésiliennes qui avaient pris le package du milieu.

Pour le moment, une seule entreprise russe (hors Gazprom) a décidé de rejoindre l’aventure : il s’agit d’Alfa Bank, souvent appelé la « Banque du pouvoir », qui a rejoint le premier échelon du sponsoring. À la même époque au Brésil, quasiment tous les 20 contrats étaient déjà signés et la majorité était signée près de trois ans avant le début de la Coupe du Monde.

Mais la FIFA n’est pas seule responsable de ces difficultés. L’annexion de la Crimée en 2014 et sa position de paria sur la scène internationale restent des obstacles majeurs pour faire du « business as usual » avec la Russie. Alors que les acteurs privés ont du mal à rejoindre le projet, le gouvernement russe a annoncé unilatéralement, en février, une augmentation du budget de la Coupe du Monde de 325 millions de dollars. Faut-il y voir une rallonge pour aider financièrement l’organisation ?

Le budget total s’élève ainsi à 10,8 milliards de dollars, financé à près de 55% par le gouvernement fédéral lui-même. Dans le même temps, l’embargo russe sur les produits de luxe pose quelques problèmes. Ainsi, le champagne sponsor de la FIFA, Taittinger, est actuellement sous embargo comme de nombreux produits de luxe européens. Face à cela, Rambler nous informe, en date du 4 mai, que le ministère des Transports est en train de préparer un amendement à l’embargo pour permettre l’importation de ce champagne pour l’événement. Toute une histoire…

Le foot russe gangrené par des problèmes financiers

Globalement, le football russe et l’argent ont un petit souci en ce moment. En première division, seuls quatre clubs ont des propriétaires privés (Anji Makhatchkala, CSKA Moscou, FK Krasnodar, Spartak Moscou). Tous les autres appartiennent à la région (Oblast), ou à des entreprises publiques. C’est ainsi que Gazprom possède le Zenit Saint Saint-Pétersbourg détenu par Gazprombank mais également Orenbourg détenu au travers de ses filiales…

Sur l’ensemble de la première et de la seconde division, c’est un ensemble de 26 clubs détenus par une région/gouvernement local, cinq le sont par des entreprises publiques et cinq ont un propriétaire privé. Alors que le prix du baril de pétrole a baissé ces dernières années, que les sanctions liées à la guerre en Ukraine ainsi qu’à l’annexion de la Crimée réduisent les sources de financement, on peut alors constater une économie russe sous pression.

La diminution des recettes de l’État pèse sur les finances des clubs. Quand il faut choisir entre couper dans l’équipe de football et des programmes sociaux, le choix est relativement vite fait. Sur l’ensemble des 85 régions russes, 56 sont en déficit d’après le dernier audit de la Cour des Comptes russes pour un déficit total de 12,6 milliards de roubles. C’est ainsi le Zenit s’est séparé de ses salaires les plus élevés l’été dernier avec le départ d’Hulk, Witsel, ou encore Garay pour les remplacer par des joueurs moins chers. Ce chassé-croisé a permis au club d’engranger 81,6 millions d’euros de bénéfices pour les transferts.

De son côté, Tom Tomsk n’arrivait plus à payer ses joueurs lors de la trêve hivernale. 10 d’entre eux sont partis gratuitement vers de nouveaux cieux. L’équipe alignée récemment ressemble fortement aux U21 encadrés d’un ou deux trentenaires pour apporter de l’expérience. Lors de leur défaite 0-2 face au Zenit, la moyenne d’âge était ainsi de 23,4 ans. Une jeunesse rare en Russian Premier League.

Toujours à propos du Zenit, difficile de faire un papier concernant le management du club sans évoquer le stade et la construction de la Zenit Arena. Maintes fois reportées, un budget explosé, la gestion de la construction du Krestovsky Stadium est devenu un cas d’école de tout ce qu’il faut éviter. Un cas d’école auquel on peut ajouter les dernières nouvelles concernant une entreprise chargée de la construction. Cette dernière a ainsi engagé pas moins de 110 travailleurs nord-coréens pour accélérer la construction. 60 sont arrivés fin août pour travailler sur la construction extérieure alors que 50 autres travailleurs sont arrivés un peu plus tard pour peindre le tout. Travaillant sans relâche et vivant dans des conditions très difficiles, un travailleur serait décédé sur le chantier en novembre dernier.

Ainsi, à un an de la Coupe du Monde, la situation demeure précaire et le pari est loin d’être gagnée pour la Russie. Après la Suisse et les États-Unis, c’est au tour de la justice française de s’intéresser à l’attribution des Coupes du Monde 2018 et 2022. Le parquet national financier (PNF) a ainsi ouvert courant 2016 une enquête tandis que l’information n’a fuité dans la presse française que fin avril. C’est une nouvelle ombre au tableau que cette enquête préliminaire pour « corruption privée », « association de malfaiteurs », « trafic d’influence et recel de trafic d’influence ». L’organisation va devoir travailler sans relâche pour que la Coupe des confédérations puis la Coupe du Monde soient de grandes réussites à tous les niveaux.

Lazar Van Parijs


Image à la une : © Nina Zotina / Sputnik via AFP Photos

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Je me suis réveillé un beau matin à Belgrade à cheval entre Europe de l' Ouest et le bloc soviétique après une nuit sur un Splav à boire de la Rakija. J'ai décidé de prendre le train de nuit suivant, direction Moscou, finir l'aventure devant l' Hotel Ukraina !

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