Auteur d’une des meilleures saisons de son histoire, l’Olympiakos mise sur une ossature de joueurs francophones, mais aussi sur des dirigeants bien connus dans l’Hexagone, que ce soit l’ancien champion du monde Christian Karembeu ou François Modesto. Sans oublier une société d’agents, Playeleven, qui s’est fait un nom grâce à des transferts particulièrement judicieux.

Wolverhampton – Olympiakos, 6 août 2020, huitième de finale retour de la Ligue Europa. Ce soir-là, sur la pelouse d’un stade Molineux orphelin de son public, le club du Pirée aligne six éléments formés ou ayant joué en France : Bobby Allain, Mathieu Valbuena, Youssef El Arabi, Ousseynou Ba, Pape Abou Cissé et Mady Camara.

Si le duo Valbuena – El Arabi est bien connu des amateurs de football dans l’Hexagone, eu égard à la riche carrière des deux acolytes qui ont connu la sélection nationale, les compétitions internationales et différents clubs à travers le monde, et que Bobby Allain s’est fait un (petit) nom en Ligue 1 avec Dijon, les trois derniers cités illustrent la nouvelle voie empruntée par le club ces dernières années : miser sur des jeunes à potentiel pour ensuite effectuer une grosse vente, comme le veut l’évolution du football moderne.

Pour cela, l’Olympiakos s’est appuyé sur un tandem qui, avec le recul, a eu le nez creux : Pierre Issa et Salim Arrache, réunis dans la société d’agents Playeleven. Un tandem dont les premiers contacts remontent à plusieurs années, quand Arrache évoluait encore sur les terrains. « Salim, je me suis occupé de lui quand il jouait. Les joueurs, il y en a avec qui ça passe normalement, et d’autres bien mieux. Le courant est bien passé, donc, et c’est quelqu’un qui est passionné de football, évoque Pierre Issa. Il a le même langage que les jeunes, et il a aussi un parcours atypique où, à un moment donné, il a connu des moments difficiles avec les blessures, donc il connaît un peu les aléas du métier. Ce qu’il fait qu’il peut conseiller lors des bons et des mauvais moments dans une carrière. »

Comme d’autres, la structure a d’abord prospecté, histoire de repérer les bonnes affaires. La Ligue 2, très vite, se révélera comme un formidable vivier de joueurs abordables, y compris pour des finances grecques. « Moi, je tourne beaucoup sur les jeunes avec Pierre. Il y a quatre ou cinq ans, on avait fait un peu une étude de marché : les clubs étaient friands de jeunes pour les revendre. Il fallait éviter les one-shot, ce qu’on a beaucoup fait. Sur les jeunes, il y a un marché exceptionnel, et les clubs recherchent des forts potentiels. Moi, comme je suis basé en France, j’ai fait la Ligue 2 à fond, » explique Salim Arrache, ancien joueur de l’OM et ex-international algérien.

Camara et Ba après Cissé

Son acolyte, lui, peut s’appuyer sur une solide relation avec le club du Pirée, puisqu’il n’est autre que l’ancien directeur sportif du club entre 2013 et 2016, ce qui lui avait permis de faire quelques belles ventes, à l’image de Manolas, Samaris et bien d’autres encore, mais aussi de faire venir Arthur Masuaku de Valenciennes pour une bouchée de pain, avant de le revendre au prix fort à West Ham. « Avec Vangelis Marinakis, on est très proches, et c’est devenu un ami. Je l’ai aidé parce qu’il me l’a demandé lorsqu’il cherchait un directeur sportif. Je voulais le faire, mais sur un laps de temps donné, parce que c’est un travail acharné, surtout dans un club comme ça. Ça s’est très bien passé pour moi et pour le club : en arrivant, la moyenne d’âge devait être autour de 27 ou 28 ans. Quand je suis parti, elle était de 23 ou 24 ans. J’ai repris ma structure après mon passage à l’Olympiakos, car je l’avais mise de côté et j’avais tout arrêté. Avec l’expérience acquise à l’Olympiakos, j’avais compris que l’avenir serait de trouver de jeunes joueurs en devenir et de le mettre dans un club où ils pouvaient être visibles, gagner en expérience et se mettre en valeur pour progresser. L’Olympiakos était le club adéquat pour franchir tous ces paliers, » appuie l’ancien international sud-africain, qui a lui aussi porté les couleurs de l’OM.

Le premier à rallier la Grèce sera Pape Abou Cissé, robuste défenseur central d’Ajaccio (Ligue 2), qui s’engage en janvier 2017 contre 700 000€. « Il y a eu un peu de chance : Ajaccio, ce n’est pas loin, et j’y ai joué. J’ai commencé à suivre le club, et j’ai commencé à suivre Pape Cissé. Pas mal de clubs en France le suivaient, mais ils mettaient du temps à bouger, retrace Salim Arrache. Pierre a une très bonne relation avec le président de l’Olympiakos, et il a déposé le dossier sur la table. Le président aime bien ce genre de paris, et ça s’est fait comme ça. Derrière, on sait ce qu’est devenu Pape. »

La suite, elle, sera linéaire. Le Sénégalais, malgré une longue blessure lors du début de la saison 2019-2020, s’est imposé (72 matchs, 9 buts), a découvert la Coupe d’Europe, et même la sélection nationale, tout en étant régulièrement dans le viseur d’écuries européennes. La deuxième vague, elle, arrivera à l’été suivant, en juillet 2018. Dans la foulée d’une belle fin de saison avec Ajaccio, et d’un but mémorable face au Havre, le Guinéen Mady Camara rejoint aussi la Grèce pour moins d’un million d’euros. « Mady, ça a été plus compliqué, parce que beaucoup de clubs le voulaient. Mais l’Olympiakos a dégainé le premier, rembobine Arrache. Le président a dit oui direct, alors qu’en France, ils préféraient suivre ce genre de profils encore pendant deux ou trois mois. C’est trop tard, parce que ça coûte plus cher. »

Comme pour son compère de la défense, le Guinéen ne met pas longtemps à s’imposer. La préparation estivale, où près de 50 joueurs se côtoient à l’Olympiakos, lui servira de rampe de lancement. Un peu plus de deux ans plus tard, Mady Camara est un nom connu et reconnu des scouts européens, qui ont visionné une bonne partie de ses 86 matchs avec l’Olympiakos (avec 13 buts au passage), et notamment ceux en Coupe d’Europe. Son prix, lui, a flambé, à l’image de sa côte Transfermarkt qui s’élève désormais à 12M€, preuve d’un potentiel certain.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En janvier 2019, l’Olympiakos fait signer Ousseynou Ba, alors défenseur central du Gazélec Ajaccio, qui lutte pour sa survie en Ligue 2, pour 500 000€. Laissé en prêt en Corse pour les six mois restants, le Sénégalais de 24 ans arrive l’été suivant en Grèce. Au début, il reste dans l’ombre de la doublette Semedo-Cissé. Mais la longue blessure de son compatriote lui ouvrira une petite porte, dans laquelle le natif de Dakar s’engouffrera volontiers pour boucler la saison avec 28 matchs au total, dont des performances remarquées en Ligue Europa face à Arsenal, notamment.

Au club, des soutiens de poids

Alors, comment expliquer le succès de ce trio africain ? La réponse, elle, n’est pas si compliquée, mais va au-delà des simples qualités footballistiques. « Il y a un travail qui est fait au quotidien. On ne peut pas juste faire venir un joueur dans un club et se dire qu’il va réussir. Il y a une adaptation, et on a des gens sur place : j’y suis, déjà, et Salim se rend tous les quinze jours à Athènes. Au club, il y a des Français, comme Christian Karembeu ou François Modesto, et ça aide pour l’adaptation. Quand ils arrivent, on leur explique quelle est la mentalité du club, qu’ils n’ont pas trop le droit de faire de matchs nuls ou de mal jouer, et que c’est un endroit exigeant », répond Pierre Issa, qui vit en Grèce au quotidien.

Car l’Olympiakos, finalement, ressemblerait presque à un club français, avec Christian Karembeu et François Modesto (partagé aussi avec Nottingham Forest, propriété de Vangelis Marinakis), deux anciens joueurs de la formation grecque, dans l’organigramme pour faire le relais. Et qui peuvent sensibiliser les futures recrues, notamment les francophones, sur ce que représente le fait de jouer dans un club multi-titré et qui ambitionne d’être présent sur la scène européenne chaque saison. Pour les joueurs trentenaires, comme le duo Matthieu Valbuena – Youssef El Arabi que PlayEleven a contribué à faire venir en Grèce et qui a été l’une des raisons de la saison XXL du club, l’argument du cadre de vie et du salaire, souvent appréciable, suffit dans la grande majorité des cas. Mais pour les plus jeunes, il est parfois nécessaire de présenter le projet (gagner des titres, jouer l’Europe, se montrer et partir) et de sortir des arguments supplémentaires pour convaincre de venir dans un championnat grec très hétérogène qui, au global, a régressé et perdu des places au coefficient UEFA.

Une suite déjà planifiée

Forcément, le départ du trio, un jour, semble inéluctable. Peut-être dès cet été pour Cissé ou Camara, qui partiront probablement (surtout pour le deuxième) pour des montants dépassant les 10M€, voire plus. Mais la suite, elle, s’est déjà préparée, puisque Fodé Camara, arrivé à l’Olympiakos à l’été 2019 et immédiatement prêté au Gazélec Ajaccio, est de retour pour tenter de gagner sa place dans la rotation. À 22 ans, le Guinéen marchera-t-il sur les traces de ses trois « grands-frères » ? Et ouvrira-t-il la voie à d’autres arrivées par la suite ? Sans oublier Abdoulaye Keita, arrivé du Panionios à l’été 2019, et qui tentera de se relancer en prêt cette saison à Ajaccio (Ligue 2) après une sérieuse blessure au genou. « Le but, ce n’est pas d’avoir quatre ou cinq joueurs d’un coup. Il y en a eu un par saison, et c’est très bien. Il y a un travail en amont. Il faut continuer, mais sans faire venir trois ou quatre éléments à chaque fois, estime, lui, Pierre Issa. Aujourd’hui, le club est assez structuré et sain au niveau de la façon de travailler. Ce n’est plus celle d’il y a dix ans, où on faisait venir des trentenaires avec des noms. Là, le club arrive à trouver de jeunes joueurs, que ce soit des Grecs ou des étrangers, et à les mettre en valeur à côté d’un ou deux joueurs expérimentés pour les vendre. C’est comme ça, je pense, qu’un club doit fonctionner. »

Pour le reste, la réussite du trio (débarqué pour moins de 2M€ au total) donne des envies, logiquement. Car ce qui marche appelle à être renouvelé, surtout en Grèce, dans un pays où les ventes de joueurs sont très rares en dehors des clubs du haut de tableau. « On reçoit beaucoup d’appels de clubs grecs qui demandent des profils similaires, que ce soit le Top 3 mais aussi d’autres équipes. Les Grecs, ils aiment bien voir, et quand ils ont vu, ils se mettent à table, glisse Salim Arrache. Je ne dis pas qu’on est les meilleurs dans la détection en France, mais on a un bon œil. Et l’Olympiakos nous fait confiance. Le club a compris qu’il fallait vendre des joueurs, et mettre en valeur des jeunes. Ça aurait pu ne pas réussir, mais les trois qu’on a amenés, c’est bingo ! » Une confiance telle, que certains talents locaux, à l’image de Giannis Masouras ou Athanasios Androutsos (sans oublier Dimitrios Nikolaou, parti à Empoli), ont décidé de rejoindre l’écurie Playeleven, qui a également amené Samba Sow et Fouad Bachirou à Nottingham Forrest. Le signe d’une réputation désormais bien établie.

Martial Debeaux

Image à la Une : © Olympiacos

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