L’Etoile rouge championne en 1946 et 1986, vraiment ?

Invité - Publié le 12 juillet 2017

Le club de la capitale serbe réveille de vieilles querelles yougoslaves pour ajouter deux nouveaux titres à son palmarès. Evidemment, ce n’est pas pour plaire au Partizan, son voisin belgradois.

Les histoires yougoslaves n’en finissent pas, en général. Du moins, pas celle des titres de champion de Serbie en 1946 et de champion de Yougoslavie en 1986, revendiqués la semaine dernière par l’Etoile rouge de Belgrade. Depuis son sacre européen de 1991, elle a remporté neuf titres de champion de Yougoslavie, de Serbie-Monténégro et de Serbie, qui s’ajoutent aux dix-huit autres obtenus de sa naissance en 1945 jusqu’au début du démantèlement de la Yougoslavie en 1991.

L’idée titille les Rouge et Blanc depuis quelque temps. Mardi dernier, la nouvelle assemblée élue du club[1] demande au comité exécutif de solliciter la Fédération serbe de football (FSS) afin de reconnaître l’Etoile rouge comme « le seul champion légitime de Yougoslavie lors de la saison 1985-86 » à la place du Partizan, son grand rival. Ses membres en profitent pour renouveler leur soutien à la requête officielle de leur président Svetozar Mijailović, déposée le 17 janvier, exigeant le titre de champion de Serbie en 1946, encore non attribué.

1946 : le titre d’un championnat qui n’existait pas ?

Le 5 mai 1945, les combats de la Seconde Guerre mondiale sévissent encore dans la région. A Belgrade, une Fédération d’éducation physique (FS), dont le football est une branche, se met toutefois en place sous l’égide du Parti communiste. L’Etoile rouge, créée deux mois auparavant par la section de jeunesse du mouvement, multiplie déjà les rencontres amicales. En août 1945, le conflit terminé, le maréchal Tito définit un nouveau cadre étatique fédéral composé des six républiques de Serbie, dont une province autonome de Voïvodine et une région autonome du Kosovo, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine, de Slovénie, de Macédoine et du Monténégro. Un tournoi oppose même les six républiques, la Voïvodine et le Partizan, club fondé par l’armée, en octobre 1945, qui s’inclinera en finale contre la Serbie (1-0).

Le football titiste est lancé. Beaucoup de clubs de l’ancienne monarchie de l’entre-deux-guerres disparaissent, d’autres les remplacent. En 1946, la FS décide d’organiser une compétition dans chaque république, ainsi qu’en Voïvodine et sur la péninsule croate d’Istrie, pour déterminer les participants à la nouvelle Division 1 de football, dont le coup d’envoi est prévu à l’automne. Ces huit championnats locaux ont lieu entre février et août 1946. En Serbie, il se tient du 19 mai au 30 juin et réunit le 14-Octobre Niš, le Metalac Belgrade, le Radnički Kragujevac, le Borac Čačak et le Jedinstvo Smederevo, en plus de l’Etoile rouge. Soit six clubs s’affrontant une seule fois entre eux. Les Rouge et Blanc terminent en tête devant le 14-Octobre Niš et le Metalac Belgrade. Les trois formations intégreront l’élite. Le Partizan y figurera comme invité, à l’instar du Ponziana Trieste en tant que représentant d’un territoire âprement disputé par l’Italie.[2]

© FK Crvena zvezda

Considérés comme de simples qualifications, ces tournois locaux ne délivrent pas de titres nationaux. Pas de quoi effaroucher l’Etoile rouge : elle réclame ce titre comme champion de Serbie, et non de Yougoslavie. Pour étayer sa démonstration, elle s’appuie sur un allié inattendu : le Hajduk Split, en Croatie. Depuis 1992, la Fédération croate de football reconnaît son titre de 1946 en tant que vainqueur du tournoi croate devant le Dinamo Zagreb et le Lokomotiva Zagreb. En 2011, à quelques jours des célébrations du centenaire du club dalmate, elle va même jusqu’à lui attribuer celui de 1945 ! Le 19 août de cette année-là, de retour d’une tournée en Afrique du nord et au Moyen-Orient où le général de Gaulle l’élève au rang de club d’honneur de la France libre, le Hajduk dispose effectivement d’une sélection zagréboise (2-1).

La riposte du Partizan intervient jeudi dernier. Dans un entretien au journal Mondo, Vladimir Vuletić, vice-président des Noir et Blanc et professeur de droit à l’université de Belgrade, conteste la démarche de son adversaire, à grand renfort de références historiques : si le Partizan n’était pas présent au tournoi de 1946, c’est parce que l’armée était occupée à libérer le pays des nazis et des oustachis. Pendant qu’elle perdait « plus de 20.000 Serbes » sur le front du Srem et qu’elle libérait le camp de concentration de Jasenovac, il rappelle que l’Etoile rouge disputait son premier match amical « contre un club albanais dans l’Albanie d’Enver Hoxha ». La double accusation d’antipatriotisme et de complicité avec les Albanais est lue et comprise comme une double trahison dans la Serbie de 2017, en pleine crise morale, alors même que le Partizan existait depuis plusieurs mois lorsque le tournoi de Serbie a commencé… S’il n’a pas été retenu à l’époque, c’est uniquement parce qu’il était qualifié d’office en tant que formation de l’armée yougoslave, et non de Serbie.

Le Spartak Subotica s’en mêle

L’initiative de l’Etoile rouge n’est pas seulement remise en cause par le Partizan. Dès son annonce en janvier, le Spartak Subotica fait savoir qu’il réfléchit à une éventuelle action pour se voir aussi décerner le titre de 1946 en tant que vainqueur du tournoi de Voïvodine. Ancien territoire de l’empire des Habsbourg situé entre Belgrade et la frontière hongroise au nord, la Voïvodine, riche et multiethnique, présente une forte personnalité régionale dont se sert Tito pour réduire l’influence serbe dans le nouvel Etat. La province a donc droit à son propre tournoi en 1946. Douze équipes, réparties en deux groupes, y participent : le Spartak Subotica, le Železničar Zrenjanin, le Radnički Zrenjanin, le Jedinstvo Senta, le Sloboda Subotica et le Radnički Sombor au nord et le Sloga Novi Sad, le Sloga Pančevo, le Radnički Inđija, le Radnički Novi Sad, le Vojvodina Vršac et le Građanski Sremska Mitrovica au sud. Le Spartak Subotica et le Sloga Novi Sad, ancêtre de l’actuel Vojvodina Novi Sad, remportent la première place sans difficulté. Les 14 et 21 juillet 1946, les deux clubs s’affrontent en barrage pour une entrée dans l’élite : le Spartak s’impose sur le même score (2-0) à l’aller et au retour.

Lancée cet hiver, une campagne de la presse locale enjoint le club de Subotica à se battre pour obtenir le titre de 1946. Interrogé par le quotidien régional Dnevnik, son président Dragan Simović annonce que « s’[il a] des arguments fondés, [il ne restera] pas les bras croisés, à regarder les mouches voler », avant de citer l’incontournable Tito : « Ne prenons pas aux autres et ne donnons pas ce qui nous appartient. »

1986 : le titre perdu, gagné puis reperdu

Si la requête concernant le titre de 1946 est dans l’air depuis six mois, celle visant à obtenir celui de 1986 est inédite. Autant la première soulève des questions brûlantes de légitimité historique à l’aube de la Yougoslavie socialiste, autant la seconde met en lumière les vicissitudes du football yougoslave à la fin du régime. Le championnat 1985-86 s’achève dans une controverse inouïe, sur fond de matches arrangés. Sa 34ème et dernière journée est entièrement annulée par Slavko Šajber, alors président de la Fédération yougoslave de football (FSJ). Avant d’être rejouée deux semaines plus tard.

Ce 14 juin 1986, le Partizan ne devance l’Etoile rouge, à égalité de points, que d’une unité à la différence de buts. Le leader reçoit le Željezničar Sarajevo tandis que son dauphin se déplace au FK Sarajevo. Les rencontres sont censées débuter en même temps, mais les Noir et Blanc organisent une cérémonie d’adieux à Zvonko Živković et Zvonko Varga, en partance pour le Benfica et le FC Liège. Le coup d’envoi est retardé d’une quinzaine de minutes, écart suffisant pour connaître à l’avance le résultat final de l’Etoile rouge qui gagne 4-0. Un quart d’heure plus tard, bien épaulé par un arbitrage conciliant, le Partizan l’emporte sur le même score et décroche donc le titre de champion.

Le scandale couve, avant d’éclater pour de bon lorsque des soupçons d’arrangement touchent plusieurs autres matches : le Dinamo Zagreb bat un Vojvodina Novi Sad démobilisé sur un large score (7-1), indispensable à sa qualification en coupe de l’UEFA ; le match nul entre le Budućnost Titograd et le Sutjeska Nikšić (5-5) arrange les voisins monténégrins, tout comme celui entre le Čelik Zenica et le NK Rijeka (1-1) ; la victoire de l’OFK Belgrade au Velež Mostar (3-2) est tout autant inattendue que nécessaire à son maintien ; le triplé de Davor Čop, attaquant du Dinamo Vinkovci, contre le Hajduk Split (3-5) lui permet de finir meilleur buteur du championnat…

« L’ombre pathétique d’un ancien grand club »

Après quelques jours de polémique, la FSJ tranche : la totalité de la journée doit être rejouée. Le Partizan, outré, refuse de revenir sur le terrain et s’incline donc sur tapis vert (0-3). L’Etoile rouge perd également son second match à Sarajevo (1-2), mais termine champion à la faveur… d’une unité à la différence de buts. Douze clubs, dont les deux mastodontes belgradois, entament la saison 1986-87 avec une pénalité de six points.

Celle que l’on nomme désormais « l’affaire Šajber » n’est cependant pas close. C’est effectivement mal connaître l’obstination du Partizan et l’influence, encore considérable, de l’armée dans la Yougoslavie des années 1980. Le club saisit la justice et finit par obtenir gain de cause, faute de preuves : il est déclaré champion de Yougoslavie en 1986… et même en 1987. Cette année-là, le Vardar Skopje croit décrocher son premier championnat avec cinq points d’avance sur le Partizan. Sa sanction de six points étant annulée, ce dernier termine donc premier.

Aujourd’hui, c’est l’Etoile rouge qui cherche à faire jouer ses réseaux depuis l’accession à la présidence de la FSS de Slaviša Kokeza, son ancien vice-président, en mai 2016. Et avec la bienveillance du président Aleksandar Vučić, supporter Rouge et Blanc assumé. Dans son réquisitoire contre « le révisionnisme » et « les tentatives de viol de l’Histoire », le vice-président du Partizan prétend que le club du Marakana n’est plus que « l’ombre pathétique d’un ancien grand champion et d’un ancien grand club. » Le traditionnel derby entre les deux clubs, prévu le 26 août, devrait encore être très chaud cette saison.

Guillaume Balout


[1] En Serbie comme dans le reste de l’ex-Yougoslavie, la plupart des clubs ont conservé un statut associatif avec des membres encartés qui élisent une assemblée – 36 représentants à l’Etoile rouge, 41 au Partizan, laquelle désigne un comité exécutif.

[2] Les autres participants sont le Hajduk Split, le Dinamo Zagreb et le Lokomotiva Zagreb pour la Croatie, le Željezničar Sarajevo pour la Bosnie-Herzégovine, le Nafta Donja Lendava pour la Slovénie, le Pobeda Skopje pour la Macédoine, le Budućnost Titograd pour le Monténégro, le Spartak Subotica pour la Voïvodine et le Kvarner Rijeka pour l’Istrie. Le Partizan sera champion devant le Dinamo et l’Etoile rouge.

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