Les ultras face au régime

Quentin Guéguen
Quentin Guéguen - Publié le 25 février 2014

Depuis peu et pour la première fois de sa courte histoire, la fédération biélorusse de football (BFF) retransmet, sur Internet, tous les matchs de Première Division biélorusse (Vysshaya Liga) dans l’espoir de rendre le championnat domestique plus attractif pour les supporters biélorusses, sa popularité ayant considérablement diminué depuis quelques années. Pour un œil extérieur, le championnat national manque de compétition et semble amateur, alors que la plupart des stades du pays gisent, délabrés. De plus, le football biélorusse a vu un côté politique se développer, qui s’est manifesté par le développement du hooliganisme et l’ascension des groupes ultras. Tous ces facteurs ont contribué à la chute du football en tant que compétition et divertissement, et a intensifié les tensions au cœur du gouvernement qui voit le football comme une menace naissante à la sécurité du pouvoir en place.

Le FC BATE, une exception à la règle

Durant la saison 2012/13, les passionnés de football européen ont peut-être pu jeter un rare coup d’œil sur ce qu’il se passait en Biélorussie grâce aux exploits du FC BATE Borisov (BATE est l’acronyme pour Borisovskiy zavod avtotraktornogo elektrooborudovaniya, l’usine d’équipement pour automobiles et tracteurs de Borisov). Le BATE est l’actuel champion de Biélorussie et réside dans la petite ville – 180.000 habitants – de Borisov, dans la région de Minsk. Le club a déjà joué trois fois les phases de poule de la Ligue des Champions et, en automne 2013, à Minsk, il avait éveillé la curiosité de l’Europe en battant, 3 buts à 1, le FC Bayern Munich, géant allemand et futur vainqueur de la compétition.

Le football en Biélorussie est un business infructueux. Les clubs de football du pays n’ont que très peu de soutien et font face à une lutte permanente pour équilibrer les comptes. C’est pourquoi bon nombre des meilleurs joueurs du pays préfèrent poursuivre leur carrière au Kazakhstan ou même dans des clubs russes de seconde zone, où leurs salaires sont considérablement plus élevés. L’hiver dernier, le meilleur joueur du championnat, Renan Bressan, est parti à l’Alania Vladikavkaz, un petit club de Première Division russe récemment relégué (ndlr : depuis, l’Alania, faute de problèmes financiers, s’est retiré de la D2 Russe et Bressan a résilié son contrat, faute de non-paiement. Il a rebondit au Kazakhstan… pendant 3 semaines. Il est maintenant sans club). Au même moment, Leonid Kovel, meilleur élément du FC Minsk, signait avec le FC Irtysh au Kazakhstan.

La plupart des propriétaires des clubs biélorusses sont également gérants d’entreprise appartenant à l’État, représentants dans l’élite politique régionale, ou oligarques de l’entourage d’Alexandr Grigorievich Loukachenko, le président autoritaire de la Biélorussie au pouvoir depuis près de 20 ans. La gestion des clubs de football est similaire dans la majorité des pays de l’ex-URSS.

Le Duce biélorusse n’aime pas le football

Loukachenko n’a jamais joué au football et cela est bien connu en Biélorussie, son sport préféré étant le hockey sur glace. Ainsi, à la fin des années 90 et durant les années 2000, environ 30 patinoires ont été construites dans le pays. Les fonds pour bâtir ces arènes ont été déduits du budget de l’État et, encore aujourd’hui, l’objectif est de construire 20 patinoires  supplémentaires en Biélorussie.

Le projet le plus coûteux du hockey sur glace biélorusse est le club du Dinamo Minsk, qui joue en Kontinental Hockey League (KHL). Son budget annuel en 2011 s’élevait à 24 millions de dollars (17,5M€), trois fois celui du BATE Borisov en 2012. Le contraste est saisissant puisque les infrastructures footballistiques sont, elles, pauvres. Il n’y a pas de nouveau stade, à l’exception de celui du BATE Borisov dont la construction vient tout juste de se terminer. Le stade national de 34.000 places étant fermé depuis fin 2012 pour cause de rénovation, il n’y plus aucun stade en Biélorussie qui respecte les critères de l’UEFA. Pour la saison 2013/14, ce sont ces stades qui accueillaient des matchs européens.

Ultras Khimik

Les mécaniques (soviétiques) du football biélorusse

En adéquation avec les traditions soviétiques, le gouvernement est le principal sponsor du sport en Biélorussie. Loukachenko est le président du Comité National Olympique alors que bureaucrates, présidents des structures de sécurité et hautes sphères économiques de l’entourage du président se partagent les fauteuils des différentes fédérations sportives. Les directeurs généraux des clubs de football sont également recrutés parmi l’élite politique régionale et les patrons des entreprises liées l’État, alors que le sponsoring est apporté par les budgets municipaux et régionaux, ainsi que les entreprises et commerces de l’État.

Le président du FC BATE, plus grand club du pays, est Anatoli Kapski, directeur de l’usine d’équipement pour automobiles et tracteurs de Borisov. Yuri Chizh, le président du conseil de surveillance du FC Dinamo Minsk, est l’un des hommes les plus riches de Biélorussie et les journalistes l’ont même surnommé « le portefeuille de Loukachenko » en raison de sa relation économique avec le président biélorusse. Actuellement, Yuri Chizh est interdit de voyage dans l’Union Européenne après qu’il ait aidé politiquement et financièrement le régime biélorusse. Après l’élection présidentielle frauduleuse de 2010 selon laquelle Loukachenko aurait reçu 80% des voix, et les violentes répressions qui ont suivi, la Commission Européenne a établi une liste noire interdisant à 175 Biélorusses, suspectés d’être responsable de la fraude et des répressions, de poser le pied dans l’UE.

L’exception la plus notable est certainement celle de l’homme d’affaires lituanien, propriétaire de Heart of Midlothian FC, du FBK Kaunas and BC Žalgiris (basket). Dans les années 2000, il a investi dans le MTZ-RIPO Minsk (aujourd’hui FC Partizan Minsk). Mais en 2011, après que les autorités de la capitale biélorusses aient refusé de signé un accord sur la construction d’un nouveau stade, Vladimir Romanov a stoppé ses investissements dans le club. Le peu de moyens, les stades vétustes et dysfonctionnels et les mauvaises performances dans les compétitions européennes ont contribué aux faibles affluences des matchs de championnat. Plutôt que de retransmettre des rencontres du championnat biélorusse, la télévision biélorusse, comme beaucoup d’autres dans le Monde, préfère montrer la Premier League anglaise. La saison dernière, la télévision nationale pouvait retransmettre, sur Internet, trois matchs de Premier League par semaine, alors que seuls les temps forts d’une rencontre de Vysshaya Liga étaient relayés.

Pour rebuter les potentiels supporters, les stades biélorusses possèdent de pauvres caractéristiques : aucune nourriture n’y est vendue et il est strictement interdit de boire ou de fumer dans les enceintes. Afin d’entrer dans le stade, les supporters doivent endurer de longues et humiliantes procédures, présentées comme des contrôles de sécurité, effectuées par la police nationale et la police anti-émeutes. Certaines de ses fouilles prennent tellement de temps qu’il n’est pas rare de voir les supporters rater une grande partie de la première mi-temps. Ainsi, la police met en place des entrées spéciales aux tribunes ultras en utilisant des camions spéciaux pour la détention et le transport de ceux qui sont arrêtés et qui ont déjà participé à une manifestation d’opposition.

En conséquence des problèmes susnommés, l’affluence moyenne du championnat biélorusse est d’approximativement 2.000 spectateurs par match. Ce niveau est bien loin de ce qu’on pouvait retrouver durant la moitié des années 90, où les 15.000 spectateurs étaient régulièrement atteints. Alors, il y avait moins de policiers dans les stades et, selon les rapports de Freedom House et les indexes de Reporters Sans Frontières, le régime biélorusse était moins autoritaire.

La culture ultras et le hooliganisme en Biélorussie

Comme dans certains autres pays de l’ex-URSS, le mouvement ultra et le hooliganisme s’est répandu, ayant évolué dans les années 90 et 2000. Aujourd’hui, il y a deux principaux groupes ultras/hooligans en Biélorussie. Le premier est « Dynamo Minsk Ultras », qui est tristement célèbre pour ses idées politiques de droite. Le second est associé avec le FC Partizan Minsk, ancien FC MTZ-RIPO, qui ont ressuscité le club après le départ de Vladimir Romanov. A partir de la saison 2012/2013, le FC Partizan fut renommé FC Partizan-MTZ. Le club joue en troisième division. La plupart des supporters de ce club sont de gauche et se décrivent comme antifascistes.

Le conflit entre la police biélorusse et les ultras est permanent. La majorité des villes biélorusses adoptent des mesures absurdes durant les matchs. Par exemple, les ultras ne peuvent pas afficher de banderoles en anglais pour la simple raison que la police pourrait ne pas les comprendre. La police empêche les supporters de voyager pour voir les matchs, en les arrêtant fréquemment dans les gares et en les retenant jusqu’à ce que le match débute. A plusieurs occasions, la police anti-émeute a agressé les ultras pendant les matchs, sans raison apparente. Durant un match entre le Belshina et le Dinamo Minsk, à l’été 2011 dans la ville de Bobruïsk, la police avait attaqué les ultras visiteurs en utilisant du gaz lacrymogène alors que les supporters Dinamo Minsk fêtaient un but. Plusieurs fans, dont un enfant de cinq ans, ainsi qu’un joueur du Dinamo Minsk avaient été blessés. Se sentant provoqués par les actions de la police, les ultras du Dinamo avaient alors chantés des slogans tels que « on déteste le régime ».

Les conflits entre les ultras et la fédération biélorusse de football sont souvent initiés par les officiels de cette dernière. Par exemple, à l’automne 2012, la fédération a décuplé les prix pour le match face à l’Espagne, comptant pour les qualifications à la Coupe du Monde 2014. Les prix des billets pour ce match allaient de 18€ à 30€, alors que les prix des places correspondantes étaient, pour le match face à la Bosnie le 2 septembre 2011, d’environ 3,50€. Il se doit d’être pris en compte le salaire moyen à Minsk, qui est de l’ordre de 360€, et le salaire moyen dans le reste du pays qui oscille entre 220 et 290€. Pour répondre à cette augmentation des prix des billets, le fan club de l’équipe national, B-12, a boycotté le match. Alors, pour remplir le stade, les employés des entreprises possédées par l’État et les écoles ont été forcés, par leurs superviseurs, d’acheter les billets. De plus, le match n’était pas retransmis en Espagne car le montant des droits de retransmission demandé par la fédération était bien trop élevé pour les chaînes. La Biélorussie a perdu ce match 4-0.

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Les ultras biélorusses et le régime autoritaire

A l’été 2011, une situation économique compliquée et un isolement politique ont provoqué des manifestations dans toute la Biélorussie. Dans les médias, ces protestations furent appelées les « Manifestations Silencieuses ». Parmi les activistes participants à ces manifestations, l’un des leaders des ultras du Dinamo Minsk, Anatoly Khamenka, s’est fait arrêter par la police. Le même jour, les supporters du BATE Borisov qui se déplaçaient à Panevėžys, en Lituanie, chantaient « ШОС » (shos), qui peut être traduit en « pourvu qu’il meurt », en s’adressant à Loukachenko.

Lors des matchs à l’extérieur de l’équipe nationale, de nombreux supporters amènent le drapeau blanc-rouge-blanc qui était le drapeau officiel biélorusse avant 1995. Il est maintenant interdit en Biélorussie et est utilisé par l’opposition. En 1995, afin de fortifier son pouvoir, Loukachenko a lancé un referendum. L’un de ses objectifs était de changer le drapeau rouge-blanc-rouge et l’hymne national Pahonia, qui était associé au mouvement national contre l’URSS à la fin des années 1980. Loukachenko avait promis de faire revivre l’Union Soviétique en changeant rapidement les symboles nationaux, qui rappelleraient ainsi ceux de la Biélorussie soviétique.

Selon le sovietologiste américain Robert Edelman, dans Spartak Moscow: A History of the People’s Team in the Workers’ State, le soutien d’une équipe ou d’une autre au temps de l’Union Soviétique était une expression de l’attitude des supporters envers le régime politique. En parcourant l’histoire du football soviétique, il démontre que supporter le Spartak Moscou était une façon de protester face aux élites dirigeantes. Il semblerait qu’en Biélorussie, certains actes de supporterisme peuvent être également considérés comme des petites, mais signifiantes, protestations contre les autorités, qui apparaissent déjà averties des dangers que ces formes de mobilisation peuvent nuire à la sécurité du régime autoritaire en place.

Quentin Guéguen

Cet article est la traduction de l’article écrit par Vadzim Bylina, journaliste indépendant basé à Minsk, sur l’excellent Futbolgrad (Twitter). Je remercie particulièrement Manuel Veth, un des créateurs du site, pour m’avoir donné l’autorisation de traduire ce papier.

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J'aime les draniki sans champignon, et accessoirement le football biélorusse et autrichien.

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