Tout au long du mois de mai, Footballski brosse le portrait d’entraîneurs hongrois qui, à différents moments du XXe siècle, sont partis exercer leur métier à l’étranger. Attirés par le goût de l’aventure ou fuyant un antisémitisme galopant, tous ont laissé une trace loin de chez eux. Une trace parfois indélébile et, surtout, souvent méconnue. Premier épisode de notre série avec Imre Hirschl, dont les idées originales pour l’époque ont détoné dans un championnat argentin qui découvrait tout juste le professionnalisme.

Parti pour une grande traversée de l’Atlantique en 1929, Imre Hirschl a été le premier entraîneur étranger à avoir officié dans le championnat argentin. Ses méthodes novatrices et sa vision du jeu ont fait le bonheur de « L’Expreso » de La Plata comme de « La Maquina » du Peñarol, sans oublier le River Plate de Bernabé Ferreyra. Retour sur un parcours hors des sentiers battus, entre passé mystérieux, tentative de corruption et rendez-vous manqué avec la Celeste.

Juin 1930. En difficulté financière à la suite du krach boursier survenu quelques mois plus tôt, le Hakoah All Stars part en tournée au Brésil, en Argentine et en Uruguay. Basé à New York, ce club à l’existence éphémère (1930-1932) exclusivement composé de joueurs juifs entend bien profiter de cette série de matchs amicaux pour renflouer ses caisses. Figure de proue de l’équipe, Béla Guttmann fait la rencontre d’un compatriote hongrois à São Paulo.

Le Hakoah All Stars, en 1930.

Celui-ci le supplie de l’embaucher, ne serait-ce qu’en qualité de masseur. « Je lui ai laissé faire ses preuves, et je dois dire que j’ai eu droit à un sacré massage, a raconté l’infatigable globe-trotter à l’écrivain Tibor Hamori. Sur ma recommandation, il a obtenu un contrat et a pu venir avec nous en Argentine. Mais nous n’avions que peu d’argent, alors nous l’avons remercié pour son travail et l’avons quitté à Buenos Aires. » Le masseur en question, c’est Imre Hirschl. Et Buenos Aires, justement, sera le théâtre de ses plus grands faits d’armes. Comme entraîneur.

Footballeur au riche CV ou… boucher ?

Mais que faisait donc Imre Hirschl au Brésil, à plus de 10 000 kilomètres de sa Hongrie natale ? Difficile d’apporter une réponse claire à cette interrogation, tant le passé magyar de l’intéressé est teinté d’une multitude de zones d’ombre. Né le 11 juillet 1900 à Apostag, village de quelque 2 500 âmes situé à 100 kilomètres au sud de Budapest, ce fils de publicain n’a même pas 14 ans lorsque la Grande Guerre éclate. Ayant menti sur son âge, il aurait rallié la Palestine en compagnie de deux de ses frères pour y combattre les forces de l’Empire ottoman. Quelque temps après la fin du conflit, les exactions commises dans le cadre de la terreur blanche incitent la famille Hirschl à partir pour Budapest.

C’est surtout à partir de là, sur une période allant de 1925 à 1929, que la trace d’Imre Hirschl est des plus difficiles à retrouver. Lui assure avoir porté les couleurs de formations locales (Budapest Athletic Club, Ferencváros) et beaucoup bourlingué. « Après être passé par la Tchécoslovaquie, l’Inde, l’Afrique, l’Angleterre et l’Allemagne pendant ma carrière de joueur, j’ai débuté en tant que coach à Paris, avec le Racing Club, » explique-t-il au quotidien argentin La Tribuna en 1939. D’autres sources font état d’un passage chez le plus modeste Húsos (D2 hongroise), le club de l’industrie de la viande. Une thèse d’autant plus plausible qu’Hirschl aurait travaillé au sein des boucheries Kozma and co, dirigées par des membres de sa famille. Peut-être est-ce d’ailleurs la santé financière fragile de l’entreprise qui, en définitive, aurait poussé le boucher budapestois à abandonner femme et enfant pour traverser l’Atlantique. Le 20 septembre 1929, il débarque à São Paulo.

Ses premiers mois en Amérique latine sont pour le moins compliqués. « C’était un travailleur journalier, il vendait des journaux à la criée, relate Nemzeti Sport en 1932. Il était misérablement pauvre. Il était affamé et vivait dans un refuge. Mais il faisait aussi de grands efforts pour apprendre à parler espagnol et atteindre son but, à savoir entraîner l’une des plus grandes équipes d’Argentine. » Brièvement adjoint de Jenő Medgyessy à Palestra Italia (l’ancien nom de Palmeiras), Hirschl travaille donc pendant quelques jours pour le Hakoah All Stars de Béla Guttmann, avant d’être de nouveau livré à lui-même. Dix-huit mois plus tard, il trouve enfin chaussure à son pied et un banc disposé à l’accueillir : celui du Gimnasia y Esgrima La Plata.

Promesse audacieuse et tournée des bars

Dans un championnat qui vient tout juste d’épouser les contours du professionnalisme, un club décide donc de faire confiance à un technicien étranger. C’est une grande première en Argentine. Il faut dire que les dirigeants du Gimnasia (qui occupe alors une peu reluisante 11e place) ont déjà remercié plusieurs entraîneurs depuis le début de la saison. Alors, quand un Hongrois totalement inconnu débarque et leur promet de bâtir une équipe capable de lutter pour le titre, sans pour autant débourser le moindre centime en indemnités de transferts, leur intérêt s’éveille. Et la révolution ne tarde pas à se mettre en marche.

Imre Hirschl rebat complètement les cartes. Des jeunes de la réserve montent en équipe première, prenant la place de titulaires d’abord incrédules. Le soir, le coach magyar fait la tournée des bars. Non pas pour profiter des bienfaits de la vie nocturne locale, mais pour renvoyer ses joueurs chez eux avant que ceux-ci ne soient trop ivres. Imposer plus de rigueur, de discipline (et de professionnalisme, en fin de compte), telle est la première obsession du nouvel entraîneur des Triperos. Son aisance naturelle à l’oral, sa prestance physique – il mesure près de deux mètres – et le charisme qu’il dégage l’aident à convaincre ses protégés de se plier à ses consignes.

Imre Hirschl © Infobae.com

A l’entraînement, des exercices de gymnastique et des séances de footing font, à la surprise générale, leur apparition. Le novateur Hirschl veut construire une équipe composée de véritables athlètes, capables de répéter les efforts jusqu’au coup de sifflet final. Surtout, sa conception du football diffère assez nettement de celle alors en vogue en Argentine. La quête de l’exploit individuel et les dribbles en tous genres ne l’intéressent pas le moins du monde. Pragmatique, il prône un jeu plus direct, avec de la verticalité et de la présence dans le domaine aérien. Surtout, il conçoit le collectif comme un ensemble compact, qui occupe judicieusement le terrain, attaque et défend ensemble.

« Mais comment un tel miracle a-t-il pu se produire ? »

Force est de constater que la méthode étonnante du Magyar porte ses fruits. Honorable septième en 1932, le Gimnasia y Esgrima La Plata marque véritablement les esprits lors de la saison 1933. Portée par l’intenable Arturo Naón devant, l’équipe que l’on surnomme alors « L’Expreso » titille des cadors jusque-là intouchables et se mêle à la bataille pour le sacre. Les Triperos virent même en tête à mi-parcours. « Mais comment un tel miracle a-t-il pu se produire ?, s’interroge El Gráfico en mai 1933. La vérité semble indécelable. « C’est grâce au Hongrois », disent les gens… Au Gimnasia, le changement est impressionnant. Les joueurs ne peuvent pas changer autant uniquement grâce à la chance. L’influence de l’entraîneur est évidente. » Le miracle ne débouche cependant pas sur une consécration. Plombé par un arbitrage pour le moins douteux contre Boca Juniors et San Lorenzo, le Gimnasia perd de précieux points dans le sprint final et termine cinquième. Avec la meilleure attaque du championnat (90 buts marqués).

Fort de l’argent récolté, celui qui est désormais appelé « Emerico » Hirschl peut permettre à sa femme Erzsébet et à son fils Péter d’enfin le rejoindre en Amérique du Sud. Et fort de sa nouvelle notoriété, il peut franchir un palier. En 1934, c’est le grand River Plate qui l’embauche. Fidèle à ses principes, le natif d’Apostag lance les jeunes Adolfo Pedernera (16 ans) et José Manuel Moreno (18 ans) – deux futures légendes du club – dans le grand bain. Son style de jeu direct convient parfaitement aux qualités de son avant-centre, le prolifique Bernabé Ferreyra, qui enfile les buts comme des perles et porte sa formation vers les sommets. En 1936, El Millonario réalise le doublé Copa Campeonato et Copa de Oro. Hirschl est au sommet.

Imre Hirschl (debout, tout à gauche) avec les joueurs de River Plate, en 1938 .

De nouveau vainqueur de la Copa Campeonato en 1937, River Plate est éclipsé par l’Independiente en 1938. C’est à ce moment que son entraîneur hongrois rend son tablier. Pour lui, les ennuis vont vite arriver. Après un bref retour au Gimnasia, il quitte le pays à la fin de l’année 1943. Hirschl est en effet accusé d’avoir tenté de soudoyer Sebastian Gualco, le gardien de Ferro Carril, en amont d’un match face à Banfield. Reconnu coupable de faits « d’immoralité sportive », le voilà suspendu de toutes activités par la fédération argentine de football.

Et la porte de la Celeste ne s’est pas ouverte…

Devenu persona non grata sur la terre de ses premiers succès, Imre Hirschl file au Brésil (Cruzeiro) puis passe de club en club, sans jamais vraiment s’installer dans la durée. Jusqu’à ce qu’il dépose ses bagages à Montevideo, en 1949. Grâce à son « escadrille de la mort » composée de Juan Hohberg, Oscar Míguez, Juan Alberto Schiaffino et Alcides Ghiggia, le technicien hongrois fait du Peñarol une véritable machine à gagner. « La Máquina », c’est d’ailleurs son surnom, reste invaincue cette saison et remporte les trois compétitions qu’elle dispute.

La cote d’Imre Hirschl est telle que la fédération uruguayenne (AUF) pense lui confier le poste de sélectionneur en vue de la Coupe du Monde 1950. Tout semble ficelé mais le Nacional, rival historique du Peñarol, s’oppose catégoriquement à cette nomination, qui serait vécue comme une humiliation. Les deux camps s’opposent frontalement. Les joueurs peñarolenses menacent de boycotter un déplacement de la Celeste au Chili, tandis que l’affaire de la tentative de corruption en Argentine remonte à la surface. Le 23 mai 1950, l’AUF finit par abdiquer : c’est un coach « neutre », Juan Lopez, qui guidera l’Uruguay au Brésil.

Imre Hirschl (à gauche) avec Schiaffino et Varela © Infobae.com

La suite, on la connaît. Avec six joueurs du Peñarol titulaires au coup d’envoi, dont l’emblématique capitaine Obdulio Varela et les buteurs Schiaffino et Ghiggia, les Uruguayens décrochent un deuxième titre mondial aux dépens de la Seleção, renversée chez elle devant près de 200 000 spectateurs médusés (1-2). Près de 70 ans plus tard, ce match, connu sous le nom de « Maracanazo », figure toujours en bonne place dans les livres d’histoire footballistique. Certes, Hirschl n’était pas là. Mais Ghiggia, qui lui doit ses débuts chez les professionnels, ne l’a jamais oublié.

« C’était un vrai expert, qui comprenait le langage des footballeurs, a raconté le bourreau des Brésiliens à Nemzeti Sport en octobre 2014. Il était très bien préparé, il savait tout sur le football. C’était un homme intelligent, et nous l’aimions beaucoup… Il ne parlait jamais de la Hongrie, ni de Budapest, mais racontait sans cesse ô combien Buenos Aires était fantastique. »

Revenu en Argentine, Hirschl entraîne San Lorenzo en 1951. Ses problèmes de santé le contraignent toutefois à prendre du recul. Devenu scout pour des clubs européens (parmi lesquels se trouve le Milan AC), il se permet néanmoins des passages express au Peñarol (1956) et à River Plate (1961). Décédé le 23 septembre 1973, Imre « Emerico » Hirschl repose au cimetière juif de La Tablada, à Buenos Aires. Le théâtre de ses plus grands faits d’armes, donc.

Raphaël Brosse

Image à la Une : © Rémy Garrel

A lire absolument : Jonathan Wilson, The Names Heard Long Ago: How the Golden Age of Hungarian Football Shaped the Modern Game (Blink, 2019)

Leave A Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.