Le Vardar Skopje à la sauce russe

Tristan Trasca - Publié le 10 décembre 2014

Le FK Vardar Skopje est le grand club historique du football macédonien. Seulement, ces dernières années, son hégémonie sur le football national est contestée par différents rivaux dont Rabotnicki, le Metalurg Skopje ou encore Turnovo. Pour parer à cela, un investisseur russe a pris les commandes du club début 2014. La question se pose : qui est ce Sergey Samsonenko et qu’est-il venu faire à Skopje ?

Coup d’essai avec le RK Vardar

L’histoire entre le Vardar et Samsonenko n’a pas débuté sur les terrains de football mais sur les parquets de handball. Depuis une saison et demie, le riche homme d’affaires russe est ainsi le président des clubs masculin et féminin du RK Vardar.

Que ce soit chez les hommes ou les femmes, la recette est la même : essayer d’attirer certains les meilleurs joueurs d’Europe. C’est ainsi que les Françaises Amandine Leynaud, Siraba Dembelé ou encore Allison Pineau se sont retrouvées du côté de Skopje. Du côté des hommes, c’est @pausehandball de l’excellent Handnews.fr qui nous explique ce qui s’est passé : « Samsonenko a profité de la chute de Tchekov, le meilleur club russe, pour attirer certains de ses meilleurs joueurs à l’été 2013, avant sa première saison comme président (Dibirov, Chipurin et Rastvortsev). Il en a ramené encore deux autres à l’été 2014. Il a également recruté un jeune espoir espagnol, Alex Dujshebaev, dont le père est une légende du hand et qui était sans club après la chute de l’Atletico à l’été 2013. Et plus récemment, il a ramené le gardien Arpad Sterbik, qui a été une légende à l’Atletico et au Barca ces 10 dernières années. Ce recrutement des Espagnols a été aidé par l’arrivée à l’hiver 2013 de Raul Gonzalez comme coach, qui était l’adjoint de Dujshebaev le père, coach de l’Atletico pendant 10 ans. »

Les résultats arrivent très vite que ce soit chez les hommes ou chez les femmes et la saison 2013/2014 amène de nombreux trophées : doublé coupe/championnat pour les femmes avec une 3è place en Ligue des Champions alors que les hommes ont « remporté la coupe de Macédoine, la ligue SEHA (un championnat des Balkans où les meilleurs équipes du coin se retrouvent jusqu’en mars, avant de retourner dans leurs championnats pour jouer les playoffs) et fait un quart de finale de Ligue des Champions avec une défaite de justesse contre Flensburg, futurs vainqueurs de l’épreuve. Il y a juste le championnat qui leur a échappé face au Metalurg. »

Au-delà des joueurs et des résultats bruts, l’apport de Samsonenko se voit aussi dans les infrastructures. Ainsi le Russe a tout simplement financé la reconstruction du palais des sports Jane Sandanski, comportant 6000 places. Ce projet immobilier comporte également un hôtel nommé « Russia » à l’architecture inspirée par la riche histoire de la Russie, selon le site officiel du RK Vardar. Cet hôtel compte 7 étages réservés aux chambres ainsi que 3 niveaux dédiés à des spas, salles de sport, restaurants, entre autres.

La mégalomanie de Samsonenko a aussi pris forme sur le parquet. Ainsi notre expert raconte : « Pour la petite histoire, Samsonenko a passé 3 mois sur le banc entre octobre (licenciement de l’entraineur macédonien en place) et janvier (recrutement de Gonzalez), ça n’a pas été un franc succès. »

Samsonenko, à droite, s'essaye au coaching en hand

Samsonenko, à droite, s’essaye au coaching en hand

La venue du Russe a aussi confirmé une stratégie différente par rapport au grand rival, le Metalurg Skopje : « C’est simple, le Vardar a actuellement 3 Macédoniens sur 20 joueurs dans son effectif, et ils sont quasiment le 3e choix sur leur poste à chaque fois. Alors que le Metalurg prône beaucoup la formation, que ce soit de Macédoniens ou de joueurs d’autres pays des Balkans, le Vardar a plus tendance à faire revenir des vieilles gloires des Balkans comme Sterbik (il a la double nationalité serbe/espagnole), Lackovic (Croate qui a fait les beaux jours de Hambourg), Gorbok (Russe arrivé cette année et ancienne star de la sélection). Et pour l’année prochaine, ils tendent de débaucher Lazarov de Barcelone, qui est macédonien et l’idole du peuple. Après au niveau public, ça se vaut, les deux équipes font partie des plus chaudes ambiances en Europe. »

Au tour du football depuis janvier 2014

Au début de l’année, le club du FK Vardar Skopje, propriété de la municipalité de Skopje, est à vendre. Le Russe remporte l’affaire et achète l’intégralité du club de manière individuelle. Dès lors, tous les espoirs sont permis pour les supporters du FK Vardar, qui contemplent les résultats des équipes de hand et surtout en ont marre de voir leur suprématie nationale disputée par des clubs comme Rabotnicki ou Turnovo.

La première décision de Samsonenko est de virer Blagoja Milevski (meilleur entraîneur en Macédoine en 2013 et champion avec le Vardar cette année-là) pour mettre en poste Sergey Andreyev, ancien international soviétique. A son arrivée, le nouvel entraîneur reconnaissait ne rien savoir du football macédonien : « Je suis heureux d’être en Macédoine et honoré de faire partie du Vardar, un grand club avec une énorme histoire et tradition. Je ne connais pas très bien le football local car je n’ai vu jouer le Vardar qu’une fois contre le CSKA Moscou, mais je vais apprendre. » La légende veut que l’amitié entre Samsonenko et Andreyev se soit construit sur les terrains de tennis à Rostov-sur-le-Don où Andreyev entraînait dans les années 90 puis 2000 et d’où Samsonenko est originaire.

Andreyev au milieu de ses joueurs

Andreyev au milieu de ses joueurs

Le nouveau sugar daddy du sport macédonien n’a ainsi aucun lien direct avec la Macédoine de par son histoire familiale ou son parcours. Le PDG et créateur de Betcity est un pur produit de la Russie, post-chute de l’URSS, qui a su faire son trou dans le business des paris en ligne avec sa société créée au début des années 2000. Il aime travailler en famille comme sa femme, directrice générale adjointe de Betcity, le confiait au Cosmopolitan russe : « Sergey a une immense qualité : il sait convaincre. C’est ce qui s’est passé avec moi; après une conversation sérieuse, je ne voyais pas d’autre option que celle de travailler avec mon mari ! Nous n’avons pas d’emploi du temps, nous pensons au business jour et nuit, même pendant les week-ends ou les vacances. Quand deux accrocs au boulot sont ensemble, c’est une force. Mais si mon mari a beaucoup de qualités, il est plutôt mauvais en management. De ce fait, le développement et l’organisation de notre entreprise reposent sur mes épaules fragiles. »

C’est avec cette même énergie que Samsonenko s’est lancé dans l’aventure du FK Vardar, en essayant d’utiliser les mêmes méthodes qu’au hand. L’homme d’affaires a ainsi promis d’investir 10M€ sur 15 ans, ce qui représente une belle somme à l’échelle du football des Balkans. Cet investissement financier s’est tout d’abord concrétisé par le lancement du projet d’un centre d’entraînement, qui coûtera 1M€ et devrait être terminé en mai 2015. Selon Samoil Simev, directeur général du club, ce centre « est une nouvelle vision du propriétaire Samsonenko. Il fait partie du plan de développement du Vardar, visant à sécuriser les progrès que ce soit au niveau des entraînements et de la compétition. Ce centre sera composé de trois terrains, un restaurant, des chambres et des appartements pour les joueurs et le staff, des équipements médicaux et un spa. »

Cela aidera sans doute Andreyev (qui a signé pour 4 ans), qui moquait les joueurs macédoniens dans une interview accordée à Sport-Express.ru deux mois après son arrivée : « J’ai essayé d’augmenter les charges d’entraînement en douceur, mais aucun joueur ne tenait le coup. Ils tombaient, avaient des crampes, des problèmes musculaires… ils n’avaient jamais travaillé ! Dans une interview à un journal local, j’ai dit que l’équipe jouait très lentement. Les joueurs ont été offensés, vous imaginez ? Je leur ai demandé si j’étais censé mentir, leur expliquant que j’avais dit dès le départ que je dirai toujours la vérité. »

Il faut dire que les premiers mois ont été compliqués pour le nouvel entraîneur. Le Vardar ne finit que cinquième du championnat, échouant à une place non-européenne, bien loin de la génération dorée de Rabotnicki championne. Samsonenko recrute donc à tours de bras cet été : Goran Popov (ancien du Dynamo Kiev et West Bromwich Albion) en compagnie de trois jeunes Arméniens et du buteur Petkovski de Teteks. Contrairement au handball, les millions du Russe ne parviennent pas à convaincre l’élite du football européen de signer en Macédoine.

Malgré tout, cela suffit aujourd’hui pour être en tête du championnat avec trois points d’avance sur Rabotnicki et huit sur Shkendija. L’équipe est même restée invaincue jusqu’à fin novembre. Samsonenko et Andreyev semblent donc avoir trouvé la bonne stratégie pour conquérir la scène nationale (même si le Vardar a été éliminé par Renova en coupe de Macédoine) mais il ne fait aucun doute que l’ambition des Russes est de faire briller le nom du Vardar Skopje sur la scène européenne. D’autres recrues devraient donc suivre cet hiver et à l’été prochain.

Le Vardar, instrument de soft-power russe ?

Depuis son arrivée en Macédoine, Samsonenko a diversifié ses investissements : outre l’hôtel Russia, il a également décidé de financer la construction de la première église russe en Macédoine. L’archevêque de Macédoine a déclaré à cette occasion : « Cette église sera une pièce d’âme russe sur le sol macédonien. » Il se dit d’ailleurs que le tourisme notamment religieux avec la somptueuse Ohrid serait une des pistes d’investissement privilégiées pour la Russie.

Samsonenko inaugure le chantier de l'église russe de Skopje

Samsonenko inaugure le chantier de l’église russe de Skopje

La Macédoine n’est pas un partenaire historique de la Russie, que ce soit économiquement ou spirituellement au contraire de la Serbie ou du Monténégro comme l’explique Alexander Piovarenko du RAS Institute of Slavonic Studies. Cependant, ce pays entre dans une logique de développement de l’influence russe dans les Balkans. Les investissements russes sont maintenant évalués en dizaines de millions de dollars en Macédoine, bien plus que quelques années auparavant. De même, de grandes entreprises comme Protek Group ou Lukoil développent leurs infrastructures en Macédoine.

La Macédoine devait aussi faire partie du projet de gazoduc South Stream porté par Gazprom. Cependant début décembre, le groupe russe a annoncé l’abandon du projet. Cela pourrait également avoir des conséquences sportives puisque Gazprom sponsorisait la SEHA League en handball, compétition entre clubs de Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Hongrie, Monténégro, Slovaquie et Macédoine que le Vardar a remporté en 2011 et 2013.

Aujourd’hui, à travers le Vardar et ses équipes, Samsonenko veut redonner de la fierté au peuple macédonien grâce aux résultats sportifs. Le Vardar semble ainsi être un instrument de soft-power pour la Russie, conscient que les supporters macédoniens sauront se souvenir d’où vient l’argent ayant amené ces résultats. Mais la logique de suggestion russe semble aller au-delà du simple sport, la construction de l’hôtel et de l’église russe le démontrent. Dans une époque où les Balkans sont tiraillés entre Est et Ouest avec la tentation d’intégrer l’Union Européenne, qui sait si le travail d’un Samsonenko ne fera pas balancer le cœur et l’esprit des Macédoniens vers la Russie ?

 

Tristan Trasca

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