Le quart d'heure warholien de Cosmin Moti

Tristan Trasca - Publié le 1 septembre 2014

La notoriété de Cosmin Moti a connu la trajectoire d’une étoile filante jeudi soir sur les coups de 23h15. Quinze minutes de folie ont fait plus qu’une demie-douzaine de titres remportés pour celui qui a été glorifié en Bulgarie et enfin reconnu en Roumanie. Ce n’était pas gagné d’avance…

Cette confrontation entre le Steaua Bucarest et Ludogorets a connu son lot de polémiques (Hamza, déclarations des entraîneurs, supporters…) mais bien entendu Cosmin Moti a été dès le début sous le feu des projecteurs de part sa nationalité roumaine. Bon client avec les médias, il fut celui qui parla du football roumain aux journaux bulgares et de Ludogorets aux médias roumains. Moti joue depuis plus de deux saisons en Bulgarie où il a gagné 5 titres (deux championnats, une coupe de Bulgarie et deux supercoupes).

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Avant cela, sa carrière roumaine avait été honnête, avec notamment deux titres glanés lors de ses sept saisons passées sous le maillot du Dinamo Bucarest, l’ennemi du Steaua. Mais il n’avait pas laissé grand souvenir en tant que joueur, défenseur un peu rustre et surtout dur sur l’homme. De plus, son départ en Bulgarie n’avait pas forcément été considéré comme un pas en avant, les spécialistes du football roumain considérant le football bulgare comme inférieur – même si le point de vue a tendance à changer sur les deux dernières saisons.

De fait, un ancien entraîneur du Steaua Mihai Stoichita avait déclaré avant le match aller : « J’ai cru comprendre que Moti est le meilleur joueur de Ludogorets. Dans ce cas, l’issue des deux matchs est claire. Quand il jouait au Dinamo, il n’a quasiment jamais réussi à arrêter un joueur du Steaua ! » Cette déclaration était vraiment révélatrice du point de vue partagé sur Moti.

Un match aller compliqué et la polémique avec Chipciu

A la fin du match aller, Ludogorets était plutôt heureux du résultat (défaite 1-0) qui leur laissait de bonnes chances pour le retour. Il est vrai qu’en Roumanie, les champions de Bulgarie étaient passés près d’une grosse désillusion, tant le Steaua avait dominé ; loupant d’ailleurs un penalty (déjà !). Après cette manche, les joueurs de Ludogorets avaient expliqué qu’ils n’avaient pas montré leur vrai visage et que les Roumains verraient au match retour. La semaine entre les deux matchs a aussi donné lieu à une énorme joute verbale entre l’attaquant roumain Chipciu et le défenseur Cosmin Moti sur fond de :

« Je n’ai jamais été ami avec Moti. Il frappe les joueurs quand l’arbitre est tourné, je n’oublie pas, un tel homme ne mérite pas mon respect. En plus, c’est un dinamovist, il n’a rien pour que je le respecte.

– Les déclarations de Chipciu me fatiguent. Il n’a qu’à se mettre aux échecs s’il ne veut pas prendre de coup. Je me moque complètement d’avoir le respect de Chipciu ou non. »

Il est vrai que Moti, à l’image de son équipe, avait particulièrement souffert à la National Arena de Bucarest, pliant devant la vitesse de Chipciu et la maestria de Sanmartean. Les déclarations entre les deux tours avaient conduit le patron de Ludogorets à imposer un silence médiatique au joueur roumain, harcelé par les médias des deux côtés de la frontière suite à ces mots échangés avec Chipciu.

Un match retour qui tourne bien pour Ludogorets mais encore une partie difficile pour Moti

Pour le match retour, Moti pensait mieux s’en tirer en héritant de Keseru à la place de Chipciu, bêtement suspendu. Si l’équipe bulgare a été bien meilleure lors de ce match retour, maitrisant le tempo de la rencontre et parvenant à harceler les défenseurs et milieux roumains, la défense centrale bulgare n’en a pas moins souffert face au jeu dos au but de Keseru. L’ancien buteur d’Angers a très bien fait son boulot, souvent seul devant et que ce soit son jeu en remises ou sa capacité à garder le ballon dos au but ont posé de vrais problèmes à Moti et Terziev, contraints de faire un grand nombre de fautes sur l’avant-centre roumain.

Mais voilà, cette 89è minute est arrivée et Wanderson a marqué. Un superbe but d’ailleurs, d’une classe folle; si l’on prend en compte le contexte de l’action et le peu de temps qu’il a eu pour faire ce geste pur. Honnêtement, si le match s’était terminé sur un 0-0 et une qualification du Steaua, les commentaires sur Moti auraient sans doute été du même tonneau que les déclarations de Stoichita. Le défenseur central fut costaud et vicieux mais n’a pas marché sur l’attaque roumaine, loin de là.

Et le quart d’heure warholien prit forme

Puis vint cette 119è minute. Les prolongations furent longues pour les deux équipes, à bout de force. Le défenseur cap-verdien du Steaua, Varela, se lance dans une chevauchée. Un long ballon dans le trou et sa capacité de course l’envoient en face-à-face avec le gardien bulgare Stoyanov. Moti court derrière Varela sans réussir à l’attraper. Stoyanov sort de la surface et tacle durement Varela. Faute et carton rouge. Moti prend les gants. Concernant cette action, Moti déclarera après match: « Je voulais faire faute sur Varela mais je n’ai pas réussi à l’arrêter. » A quoi tient une légende, hein !

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Vous avez sans doute maintenant tous vu la séance de pénos légendaire avec les deux arrêts de Moti, surtout celui superbe face à Parvulescu. La capacité de Moti à quasiment toujours partir du bon côté a surpris. L’icône roumaine Duckadam, qui s’y connait dans le genre « héros de séance de tirs aux buts » avec le Steaua 1986, a mis en avant Moti sur un autre aspect: « Moti a un mérite encore plus grand parce qu’il a pris le risque de tirer le premier péno de son équipe. Chapeau bas. » En effet, Moti a peut-être donné un ascendant psychologique déterminant à son équipe en marquant ce premier tir de la séance de tirs aux buts.

Une folie planétaire et maintenant ?

Cosmin Moti est devenu en quelques minutes un phénomène planétaire du fait de son exploit. Des Etats-Unis au Brésil, en passant évidemment par l’Europe, tout le monde en a entendu parler et de nombreux grands journaux européens ont écrit sur l’exploit. Heureusement, l’homme a su garder la tête froide en saluant la chance et le travail de son équipe tout en ajoutant : « Je suis heureux que le monde parle positivement d’un Roumain, puisqu’en général, on ne parle de nous qu’en mal. »

En Bulgarie, la folie fut telle que le président de Ludogorets a déclaré que Moti aurait une tribune à son nom alors que les journaux bulgares ont déclaré qu’il méritait la citoyenneté bulgare. Côté roumain, la presse a vite fait de retourner sa veste, heureuse de trouver un héros roumain dans cette soirée désastreuse pour le football national. Ces 10 minutes en temps que gardien semblent avoir fait plus pour la notoriété de Moti en Roumanie que ses dix dernières années de carrière. Les blagues allaient jusqu’à le faire sélectionner pour le match à venir en Grèce pour jouer en tant que gardien, au vu des nombreux forfaits subis par la sélection roumaine.

Moti fut bien appelé en sélection roumaine au lendemain de cet exploit, 3 ans après sa dernière sélection. Non pas pour jouer gardien mais pour jouer défenseur. Le plus dur est maintenant à venir pour Moti puisqu’il est à présent cet homme légendaire et ses prestations seront scrutées sous un autre oeil. C’est maintenant en tant que défenseur qu’il doit réussir à laisser des souvenirs. Les matchs en Grèce et à Anfield début septembre seront deux bonnes premières étapes. Et au pire, il lui restera les souvenirs d’une soirée de fin d’été, des coupures de journaux, des vidéos sur Youtube et … une tribune à son nom dans un village bulgare.

Tristan Trasca

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