Le décalogue de l’âge d’or du football polonais – 2nde partie

Tristan Trasca - Publié le 16 mai 2014

La première partie du décalogue était portée sur les exploits ; celle-ci traitera aussi d’exploits mais également des liens ténus entre le football et le système communiste de l’époque avec ses conséquences sur le ballon.

6.      Stanislaw Terlecki, l’insoumis

Vous n’entendrez jamais parler de Terlecki comme un des grands acteurs sportifs de cette période. Terlecki n’a joué aucune Coupe du Monde, manquant celle de 1978 sur blessure – la Pologne ne passera pas le second tour, éliminée par l’Argentine et le Brésil.

En 1982, c’est une suspension de l’équipe nationale qui l’empêche d’être dans le groupe. Car Terlecki était un personnage, un insoumis. Enfant de parents professeurs à l’université, Terlecki était à part dans le landerneau du football polonais des 70’s et début des 80’s. Stanislaw était le seul international de l’époque à détenir un diplôme universitaire autre qu’en éducation physique avec une licence en histoire. Il préférait la lecture de journaux comme Newsweek ou Time plutôt que les journaux polonais et son aversion pour le système communiste était publique.

Dans la fin des années 70 et le début des années 80, Terlecki fut suspendu à plusieurs reprises par la Fédération Polonaise (pour des durées allant de six mois à un an). Pourquoi ? Il avait par exemple tenté de monter un syndicat de joueurs à plusieurs reprises. L’initiative était plutôt mal vue par les autorités. Une lettre signée par une vingtaine de joueurs polonais déclarant leur intention de fonder leur syndicat provoqua la mise en place d’un tribunal footballistique où Terlecki fut le grand coupable.

Terlecki, complètement à droite

Il y eut aussi fin 1980 l’incident de l’aéroport Okecie. En novembre 1980, l’équipe de Pologne doit aller à Rome pour jouer un match international. Le gardien Mlynarczyk prend une sévère cuite la veille du départ pour Rome. Les entraîneurs de l’équipe nationale décident de laisser le gardien en Pologne mais la contestation monte dans l’équipe et quatre grands joueurs Terlecki, Smolarek, Boniek et Zmuda (voir les parties suivantes) prennent sa défense.  Terlecki décide de prendre sa voiture et d’amener le gardien lui-même à l’aéroport alors que le reste de l’équipe y va en bus. Cette histoire prend une dimension énorme dans la presse et la polémique enfla. Le « Gang des 4 » est fustigé pour son acte d’insubordination. Mais cela ne s’arrête pas là ! Une fois à Rome, Terlecki, toujours prêt à défier le système, organise une rencontre entre l’équipe nationale et le Pape Jean-Paul II ; alors qu’il avait été demandé aux joueurs de ne pas s’associer au Vatican.

C’en fut trop pour la fédération qui renvoya Terlecki, Mlynarczyk, Boniek et Zmuda en Pologne avant même que le match se déroule. Ces quatre furent aussi ceux qui soutinrent coûte que coûte et même devant le tribunal l’initiative de créer un syndicat de joueurs. A la suite de ces affaires, Terlecki et Boniek prirent un an de suspension de l’équipe nationale tandis que Mlynarczyk et Zmuda prenaient 8 mois. Et le sélectionneur de l’époque Kulesza démissionna pour protester contre les suspensions trop lourdes, selon lui, accordées aux joueurs.

Alors que les autres portèrent à nouveau le maillot de la sélection, Terlecki n’eut jamais cette chance. Fin 1981, n’attendant pas la fin d’une suspension d’un an, il décide de s’exiler aux Etats-Unis où il joua pour Pittsburgh puis les New York Cosmos avant de rentrer en Pologne quelques années plus tard. Ses activités militantes ne se cantonnèrent pas à la sphère footballistique et il participa notamment aux grèves étudiantes en 1981 à Lodz, soutenant les étudiants et leur offrant la nourriture.

 7.      1982, la boucle est bouclée

Le Mundial 1982 en Espagne est la dernière grande épopée de l’équipe nationale de Pologne. C’est une nouvelle génération qui est au pouvoir, symbolisée par le classieux Boniek mais quelques grognards sont restés en place pour faire le lien entre la génération de 1974 et celle de 1982. Ils s’appellent Lato, Kusto (ancien de Wisla Cracovie et du Legia Varsovie), Szarmach et Zmuda.

Bien entendu, vous avez sans doute entendu parler d’Andrezj Szarmach et sa célèbre moustache du côté de l’Abbé Deschamps. Szarmach, c’est quelques belles années au Gornik puis à Stal mais aussi une fin de carrière réussie en France, à Auxerre (94 pions en 148 matchs…), Guingamp et Clermont. Concernant Wladyslaw Zmuda, c’était un défenseur robuste et le trait d’union réel entre les générations. Meilleur jeune de la Coupe du Monde 1974, c’est en capitaine qu’il débuta celle de 1982. Il joua 4 Coupes du Monde dans sa carrière.

Pour celle de 1982, la Pologne débuta dans un groupe avec l’Italie, le Cameroun et le Pérou. Pour les deux premiers matchs, la Pologne collectionne deux 0-0 avant de coller un 5-1 au Pérou. La première place du groupe est pour les Polonais, devant les Italiens (qui ne font pas mieux que 3 nuls). Le second tour est aussi serré face à la Belgique et l’URSS. La Pologne bat tout d’abord la Belgique 3-0 grâce à un triplé de Boniek. L’URSS gagne aussi son match contre les Diables Rouges. La confrontation Pologne-URSS décidera du vainqueur du groupe et donc du demi-finaliste. Encore une fois, la Pologne termine un match sur un 0-0 ! A la différence de buts, ça passe.

Malheureusement à la 88è minute de ce match contre les cousins soviets, Boniek prit un carton jaune, synonyme de suspension pour la demi-finale contre l’Italie. La demi est un échec pour la Pologne qui ne retrouve pas ce jeu offensif et endiablé de 1974. La défense craque deux fois face à Paolo Rossi, la Pologne jouera à nouveau pour le bronze.

Dans ce match pour l’honneur, la France de René Girard perdra contre la Pologne 3-2. 8 ans après, les Polonais sont à nouveau sur le podium du football mondial.

8.      Widzew Lodz et le départ de Boniek

Le Widzew Lodz est le dernier club polonais à avoir brillé sur la scène européenne. Champion en 1981 et 1982, le Widzew se pointe en Coupe d’Europe des clubs champions sur la pointe des pieds lors de la saison 1982/1983. En effet, après la belle Coupe du Monde en Espagne, le club perd Boniek et Zmuda qui partent tous deux en Italie – respectivement à la Juve et à l’Hellas Vérone.

Malgré tout, la campagne européenne 1982/1983 est une réussite. Le Widzew explose d’abord les Ecossais d’Hibernians 7-2 sur les deux matchs puis battent le Rapid Vienne avec un 5-3 à domicile. Le Rapid à l’époque, c’était notamment la doublette magique Johann Krankl – Antonin Panenka.

En quarts, les Polonais tombent sur un ogre : Liverpool. Deux saisons auparavant, les Reds ont remporté la C1 face au Real Madrid. De cette grande équipe, il reste les Graeme Souness, Kenny Dalglish, Sammy Lee, Phil Neal ou encore Alan Kennedy pour affronter le Widzew Lodz mais il ne reste plus le gardien Ray Clemence remplacé par le fantasque Bruce Grobbelaar.

A l’aller en Pologne, Grobbelaar se trouera permettant à Tlokinski de marquer avant que Wraga double la mise avant la fin de match. 2-0. Les Reds ont fait un bon match mais sont tombés sur un grand Mlynarczyk, qui n’était pas alcoolisé pour l’occasion… Au retour à Anfield, les Reds marquent rapidement par Phil Neal. L’espoir renaît du côté anglais. Mais peu après la demi-heure de jeu, Grobbelaar accroche Smolarek. Péno transformé par Tlokinski. Puis Smolarek double la mise. L’exploit est en route. Liverpool gagnera finalement ce match 3-2 mais les Polonais sont en demi-finale, à la surprise générale !

En demi, c’est donc la grande Juve qui est l’adversaire. A l’époque, la Juve, c’est la défense championne du monde avec Zoff, Gentile, Scirea, Cabrini et des génies devant avec Platini, Rossi et Boniek. Et oui, Boniek, l’ancien chouchou de Lodz.

Au match aller en Italie, les Polonais font bonne figure mais plient sur une frappe de Tardelli de 25m et un exploit de Boniek finalisé par Bettega. Les Polonais perdent 2-0.  Au retour à Lodz, l’ambiance est très chaude. Rossi marque très tôt dans le match mais cela ne calme pas les supporters polonais, qui balancent une bouteille sur un juge de touche. Le match est arrêté pendant 20 minutes. La télévision nationale polonaise est mal à l’aise car les images montrent une facette négative des supporters polonais. Finalement le match reprend et Surlit claque un doublé ! On est à 2-1 pour les Polonais qui poussent. La Juve souffre un peu mais finalement Platini marque sur penalty. Rossi, Platini, Boniek, il aura fallu que les 3 étoiles s’y mettent pour venir à bout du Widzew. Que se serait-il passé si Boniek avait joué avec le Widzew ? Une question qui a longtemps hanté les supporters locaux.

Si Boniek, appelé « Bello di Notte » en Italie pour sa propension à briller dans les matchs nocturnes, quitta la Pologne en 1982, l’homme avec qui il réalisait un superbe duo resta plus longtemps à Lodz : Wlodzimierz Smolarek. Après avoir joué deux ans au Legia, Smolarek porta pendant 6 ans le maillot du Widzew Lodz où il gagna 2 titres de champion et une coupe de Pologne, finissant aussi deux fois « Footballeur polonais de l’année ». En 1986, le père d’Ebi prit finalement le chemin de l’étranger qui l’amena à l’Eintracht Francfort, au Feyenoord Rotterdam et Utrecht.

9.      Solidarnosc, les supporters prennent position

Durant cette époque, les supporters polonais ont aussi su prouver leur capacité à devenir des acteurs sociaux dans leur pays. L’histoire de Solidarnosc est emblématique. Il y a un peu plus de 30 ans, en ce 28 septembre 1983, la Juventus de Boniek et Platini rencontrait le Lechia Gdansk en coupe d’Europe.

Le début des années 80 en Pologne a vu la montée du mouvement Solidarnosc et sa mise au ban dans la foulée avec l’instauration de la loi martiale. Solidarnosc était vu, à juste titre, comme un ensemble contre le système communiste en place.

Lech Walesa au milieu des siens pour ce match

Pour ce match tant attendu contre la Juve, le stade était comble, soit 30 000 personnes. Solidarnosc, mis au ban de la place publique polonaise, décida d’utiliser ce match télévisé comme caisse de résonance. Le leader du mouvement Lech Walesa était au stade et peu avant le début du match, tout le stade se mit à scander « Solidarnosc ! Solidarnosc ! » La légende veut que la rumeur populaire ait été entendue par les deux équipes dans leurs vestiaires et la télévision d’état polonaise décida de reporter le début de la transmission télévisée de quelques minutes.

Cette démonstration de force menée par les supporters du Lechia et les membres de Solidarnosc fut le début d’une décennie de lutte en Pologne qui se termina par l’élection de Walesa en tant que président de la Pologne en 1990. Bien entendu, ces chants dans le stade n’ont pas été déterminants mais un des leaders de Solidarnosc déclara avec du recul : « Ce qui s’est passé pendant ce match contre la Juventus nous a donné de l’énergie pour les 5 années suivantes. »

 10.  Kapuczinski, un de mes héros personnels

Enfin, j’aurais été bien ingrat si j’avais évoqué le football polonais sans rendre hommage à Ryszard Kapuscinski, grand conteur. Bien entendu, le grand Ryszard n’était pas footballeur. Mais il a aussi marqué cette décennie des années 1970 en Pologne et ailleurs dans le monde. Tous ses livres sont des délices et celui consacré notamment à la guerre du football entre le Salvador et le Honduras reste un bijou. Un homme qui a su sur tous les continents regarder les gens, comprendre leurs histoires et nous les délivrer en mots. Un exemple.

 

Tristan Trasca

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