La chute du Pandurii ou les limites du sport professionnel en Roumanie

Tristan Trasca - Publié le 22 février 2017

Les belles soirées européennes des clubs de Targu Jiu semblent être de vieux souvenirs. Ces matchs d’Europa League du Pandurii contre la Fiorentina ou le Dnipro, le Final Four de l’Eurocup atteint par l’Energia Targu Jiu. Et pourtant tout cela s’est passé entre 2013 et 2015. Depuis, le club de basketball a disparu et celui de football semble vouloir emprunter le même chemin. Un triste destin, mais pas si surprenant quand on s’attarde sur les raisons de cette chute.

Une ville qui se construit un destin par le sport

En Olténie, région du sud-ouest de la Roumanie, Targu Jiu a toujours vécu dans l’ombre de sa voisine Craiova. Particulièrement au niveau du football. Alors que l’Universitatea Craiova remportait quelques titres dans les années 1970 et 1980 tout en s’offrant de belles épopées européennes, le Pandurii Targu Jiu végétait dans les divisions inférieures contre des clubs anonymes.

Heureusement, le département dont Targu Jiu est le chef-lieu peut se targuer d’héberger de fantastiques ressources. En effet, l’environnement local est riche en lignite, charbon, pétrole et gaz naturel. Ce département du Gorj vit ainsi principalement grâce aux complexes énergétiques exploitant ces ressources, qui produisent jusqu’à 36% de l’électricité du pays. Au début des années 2000, la volonté de quelques hommes politiques et d’affaires locaux entraîne l’arrivée de cette manne financière considérable dans le milieu du sport professionnel.

En 2005, le Pandurii Targu Jiu accède pour la première fois à l’élite du football roumain avec Marin Condescu à sa tête, un ancien leader syndical minier. De belles années vont suivre pour le football à Targu Jiu. Il faut dire que le Complexul Energetic Oltenia (C.E.O), le principal sponsor, ne lésine pas sur les moyens. Le club touche ainsi cinq millions d’euros de la part de la généreuse entreprise en 2011, sur un budget estimé à 9 millions d’euros à l’époque. Pour les standards roumains, il s’agit d’une très, très belle somme (pour la saison 2014/2015, seuls deux clubs ont un budget global supérieur à cette somme de cinq millions d’euros).

Le Pandurii contre la Fiorentina avec C.E.O sur le maillot | © DANIEL MIHAILESCU / AFP PHOTO / DANIEL MIHAILESCU

Dopé par ce généreux partenaire, le Pandurii devient petit à petit une équipe respectée de l’élite du football roumain. Ces dernières années, les supporters ont ainsi pu découvrir la lutte pour le titre (deuxième en 2013) ainsi que les joutes européennes tout en pouvant s’enorgueillir d’avoir vu quelques magnifiques joueurs comme Vlad Chiriches (aujourd’hui à Tottenham), Paul Anton (Dinamo Bucarest), Dan Nistor (Dinamo Bucarest), Mihai Pintilii (Steaua Bucarest), Alexandru Maxim (Stuttgart), Alexandru Vlad (Dnipro) ou encore les Eric, Vieira, Sapunaru.

Par ailleurs, l’argent profite aussi aux autres clubs professionnels de la ville que ce soit pour le handball ou le basketball. L’ascension du club du CS Energia Targu Jiu est encore plus vertigineuse que celle du Pandurii. Créée en 2002, l’équipe de basket gagne la Coupe de Roumanie en 2014 puis parvient à se qualifier pour le Final Four d’Eurochallenge l’année suivante. Cela reste la meilleure performance d’un club de basketball roumain sur la scène européenne.

Les grandes dates d’une asphyxie

Début 2016, une nouvelle apparaît dans la presse économique : le Complexul Energetic Oltenia annonce des pertes de plus de 200 millions d’euros pour l’année 2015. Cette entreprise, détenue à 77% par le gouvernement, connait une crise sans précédent. Les coupes sont drastiques, le Ministère de l’Énergie publie un communiqué dévoilant le licenciement de centaines d’employés ainsi que l’arrêt immédiat des activités de sponsorat.

Les clubs de Targu Jiu espèrent quelques jours que cette annonce ne concerne pas le financement du sport professionnel, mais le Ministère de l’Énergie, Victor Grigorescu, confirme rapidement la nouvelle sur sa page Facebook. Le Pandurii et le CS Energia devront vivre sans les deniers de leur principal sponsor. Le coup est rude pour les deux clubs, à l’époque il fut estimé que le Pandurii devrait composer avec un trou de deux millions d’euros promis par le C.E.O sur un budget total de cinq millions et demi d’euros.

La situation est encore plus dramatique pour les joueurs de ballon panier, le club de basket ne vivote que quelques semaines avant de devoir tout bonnement disparaître. Le journaliste Catalin Pasare, qui suit le Pandurii pour le Cotidianul Gorjeanul et Radio Accent, explique ces destins différents par « l’importance des droits télévisés dans le football. » Malgré la fin tragique du CS Energia, le club du Pandurii continue d’investir à l’été 2016. Le recrutement est même impressionnant avec les arrivées de joueurs réputés en Roumanie comme Lucian Sanmartean, Ovidiu Herea et George Tucudean. Pasare note pourtant que tout le monde était réticent dans l’entourage du club : « Les observateurs disaient au président de ne pas acheter de joueurs réputés, de se concentrer sur des joueurs formés localement. »

Malheureusement, le bon recrutement n’escompte pas de meilleurs lendemains, les résultats sportifs ne sont pas au rendez-vous et les dettes financières s’accumulent. Le 9 janvier dernier, tous les joueurs et le staff du Pandurii sont convoqués. L’annonce est terrible : tous les contrats pros seront résiliés dans la semaine à venir. Le club est insolvable. Tous les grands noms quittent l’Olténie et l’équipe doit terminer la saison avec ses jeunes pousses et des joueurs de divisions inférieures. La nouvelle grille salariale ne permet pas de folies : aucun salaire n’est supérieur à 2000 euros, la prime de victoire est de 1000 euros alors qu’un nul à l’extérieur permettra d’engranger 350€.

Les limites structurelles du football roumain

Alors comment un club qui était confortablement installé dans l’élite du football roumain depuis onze ans et parvenait à vendre des joueurs chaque année peut se retrouver dans cette situation ? Ceux qui suivent le football roumain ne sont pas surpris, les noms de clubs ayant disparu ces dernières années (Otelul Galati, le Petrolul Ploiesti, Unirea Urziceni ou Vaslui) résonnent comme autant de projets gâchés.

Certes, dans le cas du Pandurii, on peut s’interroger sur la manière dont le club a été géré par les deux derniers présidents Marin Condescu et Narcis Raducan. Au-delà des décisions prises cette saison, Catalin Pasare met ainsi en avant « le salaire de 8500€ par mois de Raducan, dans une ville où le salaire minimum est de 250€. » Mais le problème semble plus structurel au sein du football roumain.

Si l’on prend les chiffres d’une étude de la Ligue de Football Professionnel en Roumanie pour la saison 2013/2014, on peut comprendre que le financement des clubs roumains repose fébrilement sur la volonté de quelques personnes plus que sur un développement économique pérenne et des recettes prévisibles et assurées. Certes les clubs peuvent compter sur les droits télés, qui restent la manne financière la plus importante pour les clubs roumains, représentant 40% de leurs budgets. Pour les saisons 2014/2019, les clubs roumains se partagent ainsi 34 millions d’euros par an (contre 740 en France), mais la différence est importante entre le champion qui empoche un peu plus de 3 millions et les deux derniers qui récoltent seulement 1,2 million. Il s’agit là de la seule rentrée d’argent certaine.

En effet, les 40% suivants sont apportés par les subventions publiques et les sponsors. Dans le cas du Pandurii, cet attelage a longtemps été bénéfique puisque le club a pu se nourrir à la mamelle des collectivités publiques et de son généreux sponsor. Mais comme on l’a vu, cette logique reste fragile ; les aléas politiques, économiques, voire judiciaires (combien d’anciens présidents de clubs roumains ont été rattrapés par la justice) peuvent priver du jour au lendemain certains clubs de leurs bailleurs de fonds.

Les 20% restants proviennent des recettes de la billetterie (ridicules pour tous les clubs hormis ceux de Bucarest), la revente de joueurs et enfin les primes de l’UEFA. Là encore, ces revenus sont plutôt aléatoires, d’autant plus que les clubs roumains doivent passer de nombreux tours qualificatifs en coupes d’Europe avant de pouvoir accrocher les fonds de l’UEFA et faire d’une aventure européenne une épopée rentable.

Vous l’aurez ainsi compris, pour boucler leurs budgets (ridicules à l’échelon européen, celui du Pandurii en 2015 était 4 à 5 fois inférieur à celui de Troyes ou Angers), les clubs roumains sont ainsi fortement dépendants de sponsors aux reins solides ou d’hommes providentiels aux portefeuilles épais. Aucun club en Roumanie ne peut subsister à long terme sans l’un ou l’autre. Certes le FC Viitorul, leader actuel, semble dessiner une possible nouvelle voie avec un travail en profondeur sur la formation pouvant aboutir sur des ventes de joueurs à l’étranger, mais cette vision à long terme n’est également possible qu’avec un investisseur de premier rang, dans ce cas Gheorghe Hagi.

Et maintenant à Targu Jiu ?

Aujourd’hui, une équipe de basketball se reconstruit en quatrième division sur les cendres encore fumantes du CS Energia. Le Pandurii accumule les mauvaises performances depuis le début de la phase retour et semble se diriger vers la relégation sportive. Dans son malheur, l’équipe ne peut même pas compter sur ses supporters puisque le gouvernement roumain construit un nouveau stade à Targu Jiu (enceinte de 12 400 places qui coûtera 21,8 millions d’euros dont 90% payés par le gouvernement et 10% par les collectivités locales). Ainsi le Pandurii « reçoit » actuellement à une centaine de kilomètres de Targu Jiu ; le week-end dernier, seuls 19 spectateurs ont assisté à la rencontre contre Concordia Chiajna.

Catalin Pasare « craint qu’il soit trop tard. La procédure d’insolvabilité n’est de toute façon pas arrivée comme une surprise, mais plutôt un soulagement. » Au mois de mars, la cour de justice devra statuer sur l’avenir du Pandurii Targu Jiu. Si le plan de redressement financier n’est pas approuvé, « le club serait mis en banqueroute et pourrait disparaitre. »

Les supporters connaîtront donc dans quelques semaines quel sera l’avenir de leur club. Pourront-ils repartir en deuxième division après une probable relégation sportive ? Le club disparaitra-t-il complément ? Au-delà de cette question sportive, Catalin souligne le désastre qui se déroule dans cette région : « Le Complexul Energetic Oltenia est le facteur principal de croissance économique dans la région. La vie des gens dépend de cette entreprise qui emploie 15000 personnes. » Des centaines de personnes ont ainsi été licenciées et la suspension du sponsorat a violemment secoué le tissu associatif local, que ce soit au niveau scolaire, culturel ou sportif. Des dizaines de projets et organisations vivaient principalement grâce aux deniers du Complexul Energetic Oltenia. Ainsi si la situation du Pandurii est triste, elle est aussi le symbole d’un désastre qui va bien au-delà du sport professionnel. Parfois en Roumanie, quand un club professionnel se meurt, il n’est que le symptôme visible d’une maladie beaucoup plus profonde.

Tristan Trasca


Image à la une : © Dantesoft

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