La Chronis d’un enfer grec

Martial Debeaux
Martial Debeaux - Aujourd'hui à 14h30

En naissant à la mi-avril 1989, dans l’état de New York, Andreas Chronis ne se doutait certainement pas qu’une quinzaine d’années plus tard, il allait vivre à peu près tout ce que peut espérer de pire un jeune footballeur en herbe qui rêve d’une grande carrière. Et encore, il faut aller bien au-delà de l’imaginable pour se rendre compte de ce qu’a pu endurer l’Américain dans le pays de ses racines. Un récit fait d’espoir, de choix désastreux, d’agents véreux, de corruption, d’impayés et de pauvreté. 

Bayside, Queens, à New York. C’est dans ce cadre qu’Andreas Chronis voit le jour. Là même où l’on retrouve la trace de nombreux Grecs venus chercher fortune chez l’oncle Sam, ou tout simplement une autre vie loin de la terre mère. Andreas, avec ce patronyme, est l’un d’entre eux. « Mon père est né et a grandi à Athènes. Ma mère, elle, est née à Limassol, à Chypre. J’étais la première génération née en Amérique », raconte l’intéressé à l’autre bout du fil. Le paternel, comme la quasi-totalité des Grecs ici et là, est un gros fan de foot, même dans un pays où le soccer est encore bien loin du niveau de développement que l’on peut observer ces derniers temps.

D’une équipe en particulier : l’AEK Athènes et ses fameuses couleurs jaunes et noires. L’une des institutions du football grec, connue et reconnue dans le monde entier. « J’ai toujours été supporter depuis l’enfance, raconte Andreas. On a grandi en regardant l’équipe. » Et l’une des premières décisions parentales fut de mettre le gamin au foot. Tout à fait logiquement. « Mon père a joué en Grèce, pas à un niveau professionnel, certes, mais de manière assez compétitive. Il nous a mis dans des équipes quand on était enfants. Au final, il s’est avéré qu’assez jeune, j’avais des capacités. J’ai continué au lycée, et toutes les équipes des états, au niveau régional et même national des États-Unis dans ma catégorie d’âge », rembobine-t-il.

Chypre, AEK, et premier contrat

Mais arrive ce qu’Andreas appelle un « vrai carrefour dans sa vie ». Le premier vrai choix à faire, et pas des moindres. Celui qui marque une vie. « J’avais 17 ans, et je m’étais déjà engagé avec l’université Colombia, à New York, durant mon junior year (16-17 ans). Il me restait encore un an avant de finir le lycée, et après j’allais à Colombia University », retrace Andreas. Sauf qu’en même temps, le jeune joueur, qui évolue sur l’aile gauche de la défense, se fait remarquer à Chypre, pays de sa mère, lors d’un tournoi en mars. « C’était avec une des équipes grecques d’ici avec laquelle je jouais, qui s’appelait Eleftheria. Chaque année, ils vont là-bas, et c’est payé par le gouvernement de Chypre pour faire venir les Américains d’origine chypriote dans leur pays et leur faire faire le sport qu’ils aiment. »

Là-bas, face aux « académies des clubs de première division », le jeune Chronis, c’est peu dire, se fait remarquer. « J’ai très bien joué, marqué plein de buts et on a gagné tous nos matchs », glisse-t-il. Ce qui, logiquement, n’a pas manqué de créer un certain enthousiasme. Et des intérêts. « Une équipe en particulier voulait que je reste : l’APOEL. » Le paternel, qui a conservé quelques relations utiles dans son pays natal, décide d’y mettre son grain de sel. « Quand je l’ai dit à mon père, il a parlé avec un de ses amis, qui est un journaliste en Grèce, dédié à l’AEK. Il le connaissait, parce qu’il est ami avec sa mère ici, à New York, précise Andreas. Il l’a appelé, et lui a raconté le truc. Le journaliste a répondu : « Je sais que l’AEK est son équipe préférée. Pourquoi ne verrait-on pas si on pourrait l’amener ici ? « 

Au début, tout se passe bien. Mais ça, c’était avant… | © Gazzetta.gr

La suite ? Un crochet par la Grèce après Chypre, 3 jours d’entraînement avec la réserve, et un premier amical face à un club de quatrième division. « Tout le monde était venu pour voir : le staff, les entraîneurs, tout ça. J’ai fait un gros match, en marquant un but. Du coup, je me suis retrouvé à m’entraîner avec l’équipe première », se rappelle-t-il. À ce moment, et comme souvent dans son histoire, l’AEK est un véritable épouvantail du football grec, avec un effectif mêlant l’ossature de l’équipe nationale championne d’Europe en 2004, et quelques stars, comme Rivaldo, fraîchement débarqué du rival du Pirée, l’Olympiakos. En d’autres termes : du lourd, du très lourd même. Andreas Chronis, lui, obtiendra deux jours plus tard son précieux sésame : un contrat de 4 ans avec le club qui l’a toujours fait rêver. Jusqu’ici, tout va bien.

De Benfica à la quatrième division

Les débuts dans sa nouvelle vie de footballeur pro sont idylliques. Le petit garçon qui rêvait de jouer dans ce club y est parvenu, et en prend plein les yeux, lui qui portait des maillots de Nikolaidis étant môme : « J’étais en admiration quand j’ai pu rencontrer tout le monde, mettre un pied sur la pelouse. Lorenzo Serra Ferrer était l’entraîneur à cette époque. » Et ce choix, finalement, n’a pas été si dur pour le jeune garçon, habité par son rêve. Qu’importe les études déjà payées. « J’ai dû décider entre renoncer à ma scolarité dans l’une des meilleures universités du monde, ou être pro en football. Pour moi, à cette époque, ce n’était pas une si grande décision. Il n’y en n’avait même pas : je voulais juste être professionnel, c’était mon rêve depuis que je suis enfant. » 

Signe du destin : sa nouvelle équipe de l’AEK part en tournée estivale à …New York, sa ville, à l’été 2007. Là même où il a tapé dans ses premiers ballons, et où lui est venue cette passion du football. Un moment inoubliable, forcément. Et cela se ressent presque dans sa voix, au moment d’en reparler. « On est venu, on a signé des autographes, et tout le monde me connaissait, parce qu’on était dans ma ville et ça écrivait beaucoup dans la presse par rapport à ça », sourit-il. Mais le conte de fées ne s’arrête pas là. Son nouveau club affronte le grand Benfica, où figure un certain Rui Costa à l’époque, en amical, dans l’antre des Giants, la franchise de football américain de la ville. « J’avais entre 200 à 300 personnes de mes supporters ou de ma famille qui sont venues pour ce match contre Benfica. J’ai joué à peu près 35 minutes, et c’était vraiment incroyable. »

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Une star à New-York | © Gazzetta.gr

Mais d’incroyable, son aventure en Grèce n’en aura que peu de choses après ce moment-là. Ou alors de l’autre côté de l’échiquier. Loin des siens, le jeune Andreas doit, dans un premier temps, s’acclimater à son nouveau cadre de travail. Loin d’être une tâche facile, face à cet effectif rempli de joueurs bien plus âgés. « J’étais un enfant de 17 ans. Certes, j’avais une expérience à haut niveau, mais je n’en n’avais pas réellement au niveau professionnel, évoque-t-il. Et je ne savais pas comment me comporter, comment approcher ces joueurs qui jouaient à un niveau international depuis des années. » L’AEK, de son côté, ne fait pas grand-chose pour aider sa jeune trouvaille, un peu livrée à elle-même, et qui doit apprendre à vivre pour la première fois hors du domicile familial. « Personne ne voulait vraiment traîner avec moi, ils ne savaient pas très bien qui j’étais. L’une des choses les plus importantes, c’est la compagnie. Quand tu vis seul à un âge aussi jeune, aussi loin de ta maison, c’est vraiment important de trouver des amis dans l’équipe qui vont s’ouvrir à toi, passer du temps avec toi, te dire comment les choses sont. Même quelqu’un avec qui déjeuner ou dîner, juste après l’entraînement. » Difficile, donc, mais le jeune homme ne baisse pas les bras.

Arrive pourtant un autre tournant dans sa carrière, et pas forcément dans le bon sens là encore. Comme tout bon club grec qui se respecte, l’AEK est instable. Tout peut changer très vite. Trop vite, pour le jeune Andreas. « On était en Hollande pour la présaison, et après ça, on est revenu en Grèce. Environ une semaine avant la fin de la fenêtre de transfert estival, ils ont fait signer Arrabarruena, un défenseur gauche argentin. Ils m’ont dit que je n’allais pas avoir beaucoup de temps de jeu, parce qu’ils venaient de signer LA star », remet-il. La solution ? Le club lui propose un prêt en 4e division grecque, histoire de gratter du temps de jeu. Chronis ne le sait pas, mais il vient de mettre le doigt dans un engrenage fatal. « C’était l’un des problèmes d’être à ce moment-là un jeune joueur sans expérience : je ne savais pas que j’avais le choix. Que je pouvais dire : non, je ne veux pas y aller. J’ai signé un contrat avec vous, je veux rester ici et prouver. Je n’avais pas que j’avais cette option, et, à cette époque, je ne disposais pas d’un agent », regrette-t-il.

Agent véreux, rupture de contrat et 3e division

Il finit donc par être prêté au club de Nea Ionia, au quatrième échelon national, pour la saison 2007-2008. Pas forcément ce qu’il espérait après être venu tout droit des USA, et avoir réalisé une présaison plus qu’intéressante. « Je sais que dans d’autres pays, c’est un niveau dans lequel vous pouvez acquérir de l’expérience. Mais en Grèce, vous jouez sur des synthétiques, avec personne dans le stade, ou alors 20 spectateurs maximum, précise-t-il. Bien qu’on s’entraîne tous les jours, il n’y a pas les choses nécessaires pour le joueur pour qu’il puisse continuer à se développer. » Et par-dessus ça, l’AEK l’oublie un peu. Loin des radars du monde professionnel, Andreas Chronis n’existe déjà presque plus aux yeux du club athénien, qui ne prend même pas la peine de venir l’observer, malgré des performances tout à fait intéressantes. À peine savent-ils qu’il fait encore partie de l’effectif, où se succèdent toujours plus de joueurs et d’entraîneurs. « Ils m’ont oublié en quatrième division », assène-t-il, comme un constat implacable.

En parallèle, il s’en va obtenir un passeport grec – que ses origines lui facilitent grandement -, sur demande de l’AEK, histoire de ne pas prendre une place extracommunautaire, si importante dans un pays où le recours à ce genre de profils étrangers est largement sur-développé. Mais ce ne sera malheureusement pas ça qui lui donnera plus de temps de jeu à l’AEK, qui « ne faisait pas vraiment attention aux jeunes joueurs ». Soucieux de ne pas revivre l’expérience de l’été précédent, Andreas prend un agent. Et se retrouve dans une drôle de situation : il est informé qu’il doit rester une saison de plus dans cette même formation de quatrième division. Sans discussion possible. « Le président était un sponsor de l’AEK, il donnait de l’argent. Il voulait que je reste, parce que j’avais plutôt très bien joué, et que l’équipe avait besoin de moi ». Là encore, trop naïf, il se laisse embarquer dans un bourbier sans nom. « J’avais le choix, mais je ne le savais pas. J’aurais pu leur dire : les gars, non. Je reviens dans l’équipe, et si vous ne voulez pas que je m’entraîne avec le groupe, vous devez me laisser partir », raconte-t-il, posément.

Malgré ses efforts, difficile de se faire une place à l’AEK | © Gazzetta.gr

Et l’agent dans tout ça ? Peu utile, malheureusement. Incapable de l’empêcher de repartir pour une deuxième saison de suite dans une division où il est bien difficile de briller, même en claquant un triplé par match. Imaginez alors quand on est latéral gauche. Forcément, le retard sur la progression est énorme. Irrémédiable, même, par rapport à ses anciens camarades. « Beaucoup de jeunes avec qui j’ai joué ont finir par aller jouer en première division dans d’autres pays, avec un bon salaire. On était au même niveau, et je pensais même que j’étais meilleur, déplore Andreas. J’étais triste de voir que j’ai perdu les premiers 4 ans de ma carrière juste comme ça. Personne ne se souciait d’où j’étais, ni de ce que je faisais. Du coup, c’était bien plus dur de gravir les échelons et de jouer en première division. »

Rompre son contrat en payant ? Bienvenue en Grèce !

Andreas Chronis, comme vous avez pu le lire ci-dessus, et comme vous le lirez ci-dessous, a vécu des choses qu’on peut aisément qualifier d’incroyables, et sans doute inimaginables pour 90% des footballeurs. Mais celle qui se produit après son deuxième retour de prêt de Nea Iona, elle, dépasse presque toutes les autres. « Suite à cette saison, ils m’ont dit que je devais rester pour une troisième année ! Là, j’ai décidé de moi-même que j’allais dire : absolument pas. Il n’y a aucune chance. L’AEK me disait : « Tu ne peux pas revenir à l’entraînement. On ne veut pas que tu le fasses. » J’ai répondu que je n’allais pas jouer dans un club de 4e division, donc j’ai fini par ne pas jouer du tout de l’été », retrace-t-il. Il refuse donc de retourner là-bas, boude la présaison et finit par s’entraîneur seul, de son côté, comme prisonnier d’une situation ubuesque.

Là, à une semaine de la fin du mercato estival, une seule solution s’offre à lui : résilier. Mais pas résilier comme on pourrait le voir en France, avec une rupture à l’amiable et le petit communiqué qui va bien. Non. Plutôt à la grecque. « L’AEK me convoque dans le bureau, avec mon agent, et ils me disent que je dois donner de l’argent pour être libéré. J’ai payé 18.500€. Je ne gagnais tant d’argent que ça, même s’ils me payaient le logement. Donc, poser ce prix-là, ce n’était pas quelque chose de simple. » Au-delà de l’aspect ridicule, voire humiliant, de la chose, le coup est rude. Ne serait-ce que par rapport aux sacrifices faits pour en arriver jusque-là. « Je suis quelqu’un de déterminé, donc c’est ce qui m’a permis de tenir. Je ne peux pas dire que je n’étais pas déçu, mais je voulais juste l’opportunité de me montrer, de montrer aux gens ce que je peux faire. » Mais l’histoire d’Andreas Chronis est un éternel recommencement : à chaque moment où l’on pourrait croire que l’issue est sur la bonne voie, le pire arrive.

Le pire, après cette résiliation, sera personnifié par un agent véreux. Un de plus, parmi les nombreux qui peuplent ce monde, et notamment en Grèce. Pourtant, au début, tout ne va pas si mal. « Je suis allé dans une équipe de 3e division, en signant un contrat d’un an seulement. J’allais sur mes 19 ans, et c’était bien mieux à ce niveau-là, parce que tu voyages dans toute la Grèce, et c’est bien plus professionnel », rembobine celui qui évolue alors à Agia Paraskevi. Pourtant, en janvier, des intérêts apparaissent. Le joueur, lui, se questionne. « À ce moment, j’aurais pu signer un contrat en janvier pour l’été avec une autre équipe, six mois à l’avance. Ce n’était pas que je voulais vraiment partir, mais je voulais juste que l’agent m’apporte des équipes pour que j’aie des offres une fois l’été arrivé », évoque-t-il, alors qu’avec son salaire de 700e par mois, et le logement à payer, il est en train de « perdre de l’argent ». Seules les économies réalisées lors de son passage à l’AEK lui permettent de tenir.

L’agent en question, donc, arrive avec deux pistes sur la table : celle menant à l’Atromitos, club bien connu de Superleague, le plus haut échelon du football grec. L’autre, de Panachaiki, alors en D3. « Je lui demande son opinion. Il me dit que l’Atromitos n’est pas certain de me vouloir à 100%, et que la seule offre qu’il a est celle de Panachaiki, mais ils souhaitaient que je vienne immédiatement, et non pas attendre l’été », explique-t-il. Vous la sentez venir, la douille ? Elle arrive. « En tenant compte des soucis d’argent, du fait que le Panachaiki soit une équipe historique, avec une grosse base de fans, et que l’agent me disait sans cesse à quel point l’équipe était bonne pour pousser le transfert, j’ai décidé d’y aller en janvier. Le proprio a payé 50 ou 75.000e pour m’acheter », embraye Andreas. Sauf que, comme il l’apprendra plus tard, l’agent en question touchait des pots-de-vin pour pousser son poulain à signer là-bas, malgré l’intérêt bel et bien concret de l’Atromitos. Même son club de l’époque, ravi de pouvoir toucher une indemnité, le poussait à s’y rendre, par le biais de l’entraîneur. Quand tous les éléments sont réunis, difficile de résister.

Panachaiki, le fond du fond

« Je ne sais pas comment un joueur aurait pu aller dans ce club-là et faire carrière. » Le genre de phrase qui n’augure pas forcément grand-chose de bon. En débarquant à Patras, cette ville du nord où les connaisseurs du tourisme hellène se souviendront être arrivés en bateau d’Italie pour aller en vacances dans le Péloponnèse, Andreas Chronis découvre ce qui peut s’apparenter à un sacré bordel. « Le propriétaire était un psychopathe. Juste un riche avocat, qui croit qu’il est au-dessus de la loi. Et il l’était. Il savait ce qu’il était capable de faire avec le contrat, et de ne pas faire. Quand j’y suis allé, il a directement commencé à ne pas payer », décrit-il. Supposé toucher 4.000€ mensuels, il n’en verra jamais la couleur. 500€, ou 1.000, parfois, quand le proprio décidait de se montrer généreux. Famélique.

La prime à la signature ? Envolée. « Il a dit à mon agent : OK, signons le truc maintenant, parce qu’on doit faire une conférence de presse, et je le paierai après. Sauf qu’il s’est avéré qu’il ne m’a jamais donné ce montant-là. Il a dit : Tu as signé, tu aurais dû prendre l’argent avant. » Surréaliste, mais malheureusement courant en Grèce. Et autant dire que le bien être de l’équipe est le dernier des soucis de ce président, qui ne fait absolument rien pour mettre tout ce beau monde dans les meilleures conditions. Les entraîneurs s’enchaînent. Beaucoup de joueurs craquent, faute de paiements. Le va-et-vient est permanent. Tout en sachant, histoire de rajouter un peu de piment à l’histoire, que tout dialogue avec ce genre de personnage est voué à l’échec. Dans ces conditions, forcément, difficile (voire impossible) de briller.

Ah, les joies des divisions inférieures en Grèce … | © Gazzetta.gr

Andreas, lui, attendra un an et demi avant de faire bouger les choses. À 21 ans, il sent que sa carrière lui échappe encore plus. Qu’il prend du retard, beaucoup de retard. Qu’il ne doit plus rester dans ce club de Panachaiki, fatigué psychologiquement de savoir quel argent il aurait à disposition chaque mois. « J’ai décidé de l’amener au tribunal pour récupérer ce qu’il me devait, souffle-t-il. C’était aussi une erreur. » Le natif de l’outre-Atlantique y découvre alors un « système corrompu », où le président en question est discrètement notifié de sa démarche. Les conséquences seront bien pires qu’escomptées : « Non seulement il ne m’a plus jamais rien filé, même pas un centime, mais il m’a jeté hors de l’équipe pour que je m’entraîne avec la réserve. Et je n’ai plus jamais joué après ça. » 6 mois durant, sans être payé, Andreas Chronis regarde ses ex-coéquipiers et sa carrière mourir depuis les tribunes. Le tribunal avait bien ordonné au président de le payer, mais sans effet. Et pas de syndicat pour protéger les joueurs en Grèce, malheureusement. Il y en a bien un, pourtant, mais son effet est aussi utile qu’un parapluie à Athènes à la mi-juillet.

Au fur et à mesure qu’il décrit son histoire à Panachaiki, Andreas décrit aussi un monde qu’on n’aurait pas forcément soupçonné : celui de joueurs professionnels obligés de vivre avec leurs familles, pour pouvoir avoir un toit et quelque chose dans l’assiette. « Mais ils y en avaient d’autres qui n’avaient rien, tout comme moi », réplique le New-Yorkais. Un de ses amis joueurs, un certain Panos Fontas, se fera d’ailleurs virer de chez lui, faute de s’être acquitté de son loyer. De quoi tisser des liens forts, aussi loin dans la difficulté. « Il est venu vivre avec moi. Non pas que j’avais de l’argent, mais mes parents m’aidaient un peu, et des amis proches de la famille m’envoyaient de l’argent, avec Western Union, pour au moins être en mesure de payer le loyer et manger quelque chose », continue-t-il. Les deux compères élaborent même une combine assez incroyable pour subvenir à leurs besoins culinaires : « Sa mère travaillait dans un supermarché, à deux heures et demie de route environ. Elle récupérait de la nourriture là-bas, la congelait et la mettait dans le bus pour nous l’envoyer. Chaque semaine, on allait récupérer ça. C’est comme ça qu’on mangeait la semaine, sans rien dépenser ailleurs. »

« Quand vous êtes dans son bureau, vous êtes presque en train de le supplier »

À la presse grecque, Andreas avait un jour déclaré que les joueurs en Grèce étaient des animaux qui attendaient d’être nourris par des présidents ultra-puissants, et au-dessus des lois. Une métaphore choc, mais qui illustre bien, finalement, la situation d’impuissance que vivent chaque année, même en Superleague, des éléments venus garnis les effectifs des équipes du pays. « Quand vous travaillez pour quelqu’un, vous n’attendez pas de lui qu’il vous donne du cash. Soit un virement, ou un chèque. Il n’y avait pas de jour de paye. Quand il en avait envie, il faisait venir les joueurs au bureau. Imaginez que vous n’avez pas d’argent, et vous savez que quand il fait venir des gens au bureau, il y une chance, juste une possibilité, pas une certitude, qu’il paye. Donc vous êtes en émoi, parce que vous n’avez rien et vous espérez qu’il vous file un truc. Quand vous êtes dans son bureau, vous êtes presque en train de le supplier », enchaîne-t-il.

Et perdu dans sa 3e division, évidemment, son cas n’intéresse pas grand monde. Pas assez médiatique, sans doute. « En Grèce, il y a trois divisions professionnelles, avec le nombre de joueurs que ça suppose, donc pourquoi le syndicat se soucierait du petit qui joue dans un village avec une centaine de supporters et qui n’est pas payé, soupire-t-il. Quand tu arrives en Première Divison, là où sont les projecteurs, où les gens regardent et où les journaux écrivent à propos de ça, et qu’il y a un problème, alors ils vont faire les démarches pour le résoudre. » Finalement, au bout du bout du calvaire, il finit par se libérer. Avec une manière, là encore, assez particulière : « Je lui ai dit que j’abandonnais les poursuites s’il me donnait de l’argent qu’il me devait. Il savait ma situation financière, et qu’il n’avait pas besoin de me donner de l’argent pour que je parte. Il m’a proposé un montant ridicule, du genre 5.000€ alors qu’il m’en devait 50.000, et à ce moment, je n’avais pas d’autre choix. Au moins, je pouvais prendre cette somme et quitter cette équipe. »

Chronis à l’AEK, un rêve brisé | © Gazzetta.gr

Le tableau ne serait pas fini si on n’y ajoutait pas un dernier élément, histoire de relever le goût : les matchs truqués. Ce phénomène bien connu en Grèce, qui a fait, fait, et fera toujours parler. Et auquel Andreas Chronis a été, malheureusement, confronté de très très près. « Il y a eu plusieurs fois où j’ai été approché pour arranger des matchs en Grèce. J’y ai joué trois ans et demi, presque quatre ans, et je dirais qu’on m’a approché personnellement quatre fois pour ça, et six ou sept fois au niveau de l’équipe », introduit-il, assurant n’avoir « jamais dit oui ». Jusqu’à ce fameux match de 4e division où il affronte une équipe en course pour la montée. « Ils m’avaient approché, mais j’avais dit non, parce que j’étais en prêt d’une équipe de première division, et je voulais faire mes preuves », rappelle-t-il. Pire encore : alors qu’il est mené 1-0, il fait une passe décisive pour l’égalisation, avant de marquer le but de la victoire à dix minutes du terme. Chaos total.

Là, sa vie défile devant ses yeux. Le récit, lui, est glaçant : « Après le match, les supporters ont d’abord jeté des pierres. D’énormes pierres. Et quand on rentrait aux vestiaires, ils ont vu qu’ils pouvaient nous atteindre. Une centaine d’entre eux sont venus sur la pelouse. Ils étaient tous autour de nous, à nous frapper. Les joueurs de l’autre équipe avaient bloqué l’entrée des vestiaires, donc ils ne nous laissaient pas partir. J’ai été frappé par un tuyau, ou un truc dans le genre, sur le côté de la tête. J’ai dû aller à l’hôpital pour quelques jours, histoire de s’assurer que tout allait bien. La police n’était pas là pour n’aider. À un moment, j’ai vu des fans frapper un de mes coéquipiers au sol. Je me suis senti impuissant. On était juste là à faire notre travail, ce sport qu’on aime, et il y a des gens qui essayent de te tuer parce que tu as gagné une rencontre. » Le plus drôle dans tout ça ? Plus tard, il apprendra que certains de ses coéquipiers avaient accepté l’offre adverse. Sans que cela ne se passe comme prévu, la logique sportive ayant parlé.

Angleterre, essais foireux et abandon

Sorti de son enfer, Andreas Chronis n’a plus vraiment le goût au foot. Éreinté psychologiquement, il essaye tant bien que mal de maintenir un petit fil dans sa carrière professionnelle, qui n’a fait que dégringoler depuis son arrivée à l’AEK. Une de ses connaissances agent lui dégote un essai à Carlisle, en Angleterre, alors en League One. Au début, ça se passe bien. Les entraînements sont bons, le club émet le souhait de le garder. Mais lui demande de patienter un peu. Et le comique de répétition opère : « Arrivé au bout d’un mois, j’ai vu qu’un nouveau joueur était arrivé, à ma position. Et je savais qu’ils avaient signé. J’ai appelé mon agent, en lui disant : « Ils ne peuvent pas être sérieux. Ils ont fait signer un mec à ma place alors que je suis ici depuis un mois. » Ils les appelé, et il a découvert que le club attendait de celui qui venait d’arriver qu’il se décide à rester ou non, et qu’ils n’avaient plus besoin de moi. »

Le coup est rude. Trop, sans doute, pour un joueur qui a déjà vécu tellement de choses qu’il n’a plus vraiment d’énergie dans le réservoir. Et qui n’a plus joué en match officiel depuis deux ans. « J’en avais marre du système, de tout le monde. J’ai quand même fini par faire un autre essai en MLS, au Real Salt Lake, mais ça n’a pas marché non plus. Honnêtement, à cette période, j’aurais pu faire un essai dans un club de septième division, et je n’aurais pas été capable d’être au niveau auquel j’étais avant », souffle Andreas. Retour à la case départ : aux États-Unis, là où tout a commencé. Où le jeune américo-grec était encore plein de rêves et d’espoir au moment de renoncer à son université pour partir à l’AEK suivre son rêve. À 23 ans, à ce moment-là, il sait que le train est déjà passé. Que s’il se voyait jouer dans les gros clubs anglais ou à Barcelone, cela n’arrivera plus.

Pour Andreas, le foot est maintenant un plaisir. Loin, bien loin des rêves professionnels.

La prochaine étape sera une reconversion dans les affaires. « J’ai consacré mon temps et mon énergie sur ça, tout en revenant à l’école pour commencer une vie pour moi. Où je n’aurais plus jamais à me soucier de l’argent. Avoir été dans ma position donne envie de ne plus jamais avoir à se préoccuper de ça », souligne celui qui bosse désormais dans les différents magasins d’habits que possèdent ses parents depuis 6 ans. Loin, bien loin de sa vie en Grèce, où rien n’allait dans le bon sens. Mais du haut de ses 28 ans désormais, Andreas arrive à ressortir un peu de positif, quand même, de son passage dans le pays de ses racines : « Je suis capable de me protéger de personnes qui voudraient m’abuser, ou ne pas me payer. Quand je vois d’autres gens essayer de profiter d’autres, je suis capable de le reconnaître et de les aider. » Et il confie tout de même qu’il s’agit sans doute du « meilleur endroit pour passer ses vacances », lui qui s’est fiancé à Santorin. « Je ne recommanderais juste pas d’aller y vivre », s’empresse-t-il d’ajouter.

Alors, maintenant, avec son expérience, Andreas conseille un peu. Aiguille, aussi. Notamment les Grecs d’Amérique, qui rêvent encore d’envoyer leurs enfants au pays pour faire carrière dans le foot. « Parfois, je leur dis : après savoir tout ça, pourquoi voudriez-vous envoyer votre enfant là-bas ? Ce serait comme envoyer un mouton se faire égorger. Mais si votre fils est si bon, et que vous croyez qu’il est prêt à jouer en pro à 16-17 ans, envoyez-le partout, mais pas en Grèce », lâche-t-il, insistant sur le volet éducatif. Et notamment ces passerelles où un bon niveau scolaire permet d’obtenir une scolarité complète gratuitement dans des établissements souvent hors de prix, y compris pour des Français qui souhaiteraient tenter l’aventure (sait-on jamais). Son père, dans l’histoire, est resté fan de l’AEK. « Malheureusement, quand tu es fan d’un club, tu ne l’associes pas vraiment avec les mauvaises choses. Seulement les bonnes », rigole le fils. Avant de terminer, philosophique : « Je pense que le club, maintenant, est dans une bien meilleure situation qu’au moment où j’y étais. Ce n’était juste pas le bon moment pour aller à l’AEK, ni en Grèce de manière plus générale. » Un bien bel euphémisme.

Martial Debeaux


Image à la une : © Gazzetta.gr

La Chronis d’un enfer grec
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Le pied gauche d'Holebas, la hargne de Karagounis, la technique de Fortounis, la classe de Nikopolidis & le jeu de tête de Charisteas.
04/07/2004 à tout jamais.

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