Kamil Glik, le roc polonais

Jordan Berndt
Jordan Berndt - Publié le 4 octobre 2016

Ils sont cinq Polonais à rejoindre la Ligue 1 cet été. Alors qu’on attendait Grzegorz Krychowiak en tant que meneur de bande, c’est Kamil Glik qui, pour l’instant, lui vole la vedette. Portrait du défenseur monégasque, déjà incontournable au sein du bloc défensif de Leonardo Jardim.

La Silésie, terre de football

Le héros monégasque de ces dernières semaines porte un nom bien connu de l’autre côté des Alpes. Celui qui a fait le bonheur des supporters du FC Torino pendant les dernières cinq saisons a rejoint cet été le Rocher contre onze millions d’euros. Glik, un nom dérivé de l’allemand Glück (chance, bonheur), est un pur produit de la Silésie polonaise. Une région minière, qui fut autrefois pointée de discorde entre les deux pays voisins. Au fil des siècles, les changements de frontières et nombreux brassages ethniques ont façonné cette terre, qui fait office de vitrine du football polonais depuis plusieurs décennies. Comme Glik, de nombreux habitants de la Silésie bénéficient de la double nationalité polonaise allemande. Comme Glik, de nombreux internationaux des blancs et rouges sont originaires de cette région qui fut, pendant l’époque communiste, le fleuron de l’industrie polonaise. Ernest Wilimowski, Włodzimierz Lubański, Lucjan Brychczy, Joachim Marx ou dernièrement Arkadiusz Milik – les exemples ne manquent pas pour illustrer la richesse du football local. L’histoire de Kamil Glik dépasse cependant ce simple contexte régional, c’est une histoire d’humilité et de persévérance bien loin des strass et paillettes des casinos monégasques.

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© JasNet.pl

L’histoire débute le 3 février 1988 à Jastrzębie Zdrój, ville de 90 000 habitants non loin de la frontière tchèque. Comme la majorité des communes du coin, ce sont les nombreuses mines voisines, qui pendant des décennies, ont fait tourner l’économie locale. Le schéma s’écroule avec la chute du communisme et la transformation économique au début des années 90. Dépourvues des subventions d’état, les mines subissent la rude concurrence du capitalisme. Le taux de chômage explose et frappe directement la famille Glik. « J’avais une enfance difficile. Mon père travaillait à la mine et je ne le voyais pas souvent. Quand j’étais en primaire, il partait souvent travailler en Allemagne, car il pouvait espérer un meilleur salaire. On le voyait une fois tous les deux mois » – a notamment déclaré Glik à un journaliste du Przegląd Sportowy.

Le football devient alors un moyen d’échapper au marasme social pour cette jeunesse laissée sans repères. Comme ses camarades du quartier Przyjażń (Amitié), Glik tape dans le ballon au milieu des tours environnantes et finit par rejoindre le club du coin à l’âge de dix ans. Jeune, il rêve du Bayern Munich, qu’il voit perdre la finale de la Ligue des Champions en 1999 contre Manchester United. Cet amour pour le club bavarois est transmis par son père, quii part travailler régulièrement dans les mines allemandes pour pourvoir aux besoins de la famille. « Un jour, au retour d’un déplacement en Allemagne, près de Munich, où il travaillait dans des mines, mon père m’avait offert un maillot de ce club. C’est la que j’ai commencé à le suivre et a le soutenir. Mon père me ramenait de temps en temps des équipements du Bayern » – racontait-il dernièrement dans les colonnes du journal L’Equipe.

Un père qui ne verra pas le succès de son fils, bien qu’il soit a l’origine de sa passion pour le football. L’ancien capitaine du FC Torino n’a jamais caché les soucis d’alcoolisme de son papa, emporté par un infarctus il y a presque dix ans. « Si cela se passait maintenant, je pourrais faire plus de choses pour lui, parce que je suis plus âgé. A l’époque, j’étais petit, et c’était difficile à cause de ça. Mais oui, moi comme toute ma famille, nous avons cherché à l’aider, à le soutenir. Mais ceux qui savent ce qu’est ce problème ont conscience que ce n’est pas une chose facile. Ma maman était très triste. Elle faisait tout pour l’aider, mais c’est une maladie lourde, pesante. S’il n’y a pas la volonté de la personne malade de se faire aider… » – a-t-il ajouté dans L’Equipe.

Galactique

A ses débuts, Kamil se voit positionné dans les cages, mais avec le temps il se construit une position en tant que défenseur central. Glik fait ses classes au WSP Wodzisław Śląski, un club régional fondé par Janusz Pontus ancien joueur du Lech Poznań, Górnik Zabrze et Odra Opole. Après s’être reconverti en homme d’affaires, ce dernier dirige aussi une entreprise spécialisée dans l’import de fruits et légumes en provenance d’Espagne. Le réseau du président du club va avoir une grande influence sur la carrière du jeune défenseur. En effet, après s’être vu refusé par le Lech Poznań et le Cracovia, Pontus décide de mobiliser ses contacts espagnols pour créer des opportunités aux joueurs les plus talentueux de son académie. Par l’intermédiaire de l’agent Felix Moneo, Gil, Kamil débarque en Espagne en décembre 2005. A seulement 17 ans, le polonais intègre le club du UD Horadada en quatrième division espagnole. Ils sont plusieurs joueurs à faire le voyage avec lui, comme Kamil Wilczek, Szymon Matuszek et Marcin Pontus – tous anciens pensionnaires du WSP Wodzisław Śląski.

« Pendant les premiers mois, je jouais en juniors avec Szymon. Marcin, qui était le plus âgé d’entre nous, disputait des matchs avec l’équipe première. Il s’occupait de nous, c’était comme un père. Le coach aussi venait nous voir jouer régulièrement » – raconte Kamil dans son autobiographie.

L’expérience espagnole est rapidement une réussite et d’autres joueurs de Jastrzębie arrivent sur la Costa Blanca. Au summum des échanges polono-espagnols, à l’été 2006, ils sont dix footballeurs polonais à jouer au sein du modeste UD Horadada. Rapidement, le rugueux défenseur franchit les paliers et se fait remarquer par les recruteurs. Glik enchaine les essais à Liverpool et Valence, qui ne donneront cependant pas suite. Après quelques mois au bas niveau, la chance lui sourit enfin et Kamil tape dans l’œil des recruteurs du Real Madrid. Ces derniers l’invitent à rejoindre la capitale espagnole pour intégrer l’équipe C des Galactiques. Deux autres Polonais le suivent dans cette aventure madrilène, le milieu défensif Szymon Matuszek et le défenseur Krzysztof Król. Les Polonais débarquent au Real Madrid en 2007 et intègrent l’équipe entraînée par Michel, qui n’est alors pas encore le cauchemar des supporters marseillais.

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Les trois compères à Madrid. – © realmadryt.pl

Dans la capitale espagnole, Kamil côtoie les plus grands: Raul, David Beckham, Iker Casillas et cie… Le centre d’entrainement flambant neuf du Real accueille toutes les équipes, sans exception. À peine majeur, le défenseur polonais découvre enfin le haut niveau et bénéficie des meilleures installations au monde. Une aubaine pour ce jeune joueur issu d’un milieu défavorisé. Au sein de la troisième équipe madrilène, Glik joue notamment aux cotes de Dani Parejo, Denis Cheryshev et des frères Callejon. « Les installations étaient les mêmes pour les trois équipes du Real. Ce qui m’a frappé, c’est surtout la simplicité de toutes ces personnes que j’admirais jusqu’à présent sur les posters et devant ma télé. Raul était très particulier. Je me souviens qu’une fois il est venu nous voir pour demander si nous avions besoin de quelque chose: équipement de football ou autres. Lui, Guti et Casillas faisaient attention aux jeunes » – s’est-il souvenu dans son autobiographie.

Retour au charbon

Après deux saisons, alors que les dirigeants madrilènes lui proposent un nouveau contrat, Kamil décide de franchir une nouvelle étape. Reculer pour mieux avancer. Le retour au pays devient une évidence pour se faire un nom dans le milieu professionnel. En 2009, malgré un bref intérêt de la part du Legia Warszawa, Stoke City et du Wisła Kraków, Glik signe au Piast Gliwice, tout juste promu en première division polonaise. Avec le club silésien, le défenseur central se fait une place au sein de l’équipe de Dariusz Fornalak et devient rapidement incontournable.

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© piast.gliwice.pl

A seulement 20 ans, Kamil Glik et ses coéquipiers parviennent à se maintenir en Ekstraklasa. Toutefois les choses se compliquent lors de l’exercice 2009/10. Glik est le patron d’une défense qui prend l’eau et termine la saison avec cinquante buts encaissés. Les entraîneurs n’ont pas su trouver de solution miracle et le Piast Gliwice est logiquement relégué. Parmi les défenseurs du Piast, Kamil est celui qui n’a rien à se reprocher. Malgré ce contexte difficile, il se voit tout de même appeler en équipe nationale par le sélectionneur Franciszek Smuda. Glik fait ses débuts en janvier 2010, lors d’un tournoi amical en Thaïlande. « Je savais que ce tournoi serait une grande chance pour moi. C’était une grande fierté d’être appelé, même si le groupe était composé uniquement de joueurs issus du championnat polonais. En plus, j’étais le premier joueur du Piast Gliwice à être sélectionné en équipe nationale » – raconte-t-il dans son autobiographie.

Les deux saisons passées en Pologne lui permettent de se faire un nom. En effet, l’épisode au Real Madrid n’était pas jusqu’alors perçu comme sérieux et valorisant par ses pairs. Avec le Piast Gliwice il dispute 56 matches et marque deux buts – un bilan plus que correct pour un défenseur de 21 ans. Pour Glik le retour au pays se révèle donc gagnant puisqu’il trouve un temps de jeu régulier au plus haut niveau. Des prestations qui lui permettent aussi de songer à un nouveau départ pour l’étranger.

Glik n’a jamais été un virtuose technique. Son principal atout? La hargne et la combativité…

La dolce vita

A l’aube de la saison 2010/11 la situation semble claire: pour Glik et son entourage, il n’est pas question de s’enterrer au Piast Gliwice en deuxième division. Il est temps de franchir un palier, de quitter la Pologne et retenter sa chance à l’étranger. Des clubs polonais et allemands semblent intéressés, mais c’est finalement Palerme qui décroche sa signature. Les Siciliens déboursent un million d’euros. Une indemnité qui fait beaucoup parler au bord de la Vistule, surtout concernant un joueur d’un club fraîchement relégué. Janusz Filipiak, président du Cracovia, compare même Glik à une ancienne Skoda habilement refourguée aux Italiens. Palerme vient alors de vendre un certain Edinson Cavani à Naples et n’a aucun souci pour se payer le jeune défenseur polonais, qui paraphe un contrat de cinq ans.

En Serie A, dans un championnat ou la défense est un art, Kamil doit repartir à zéro. Bien qu’il fasse rapidement ses débuts avec Palerme lors d’un tour préliminaire de l’Europa League, Glik ne dispute que quatre matches en six mois. C’est donc sans surprise qu’il se voit proposer un prêt dès le mois de janvier. L’offre de Bari, alors en difficulté en championnat, est acceptée et le Polonais retrouve un temps de jeu régulier. Avec les Biancorossi, ce dernier dispute 16 matches en Serie A, mais ne peut éviter la relégation, sa deuxième en deux ans. Plus tard le Polonais apprendra que certains de ses coéquipiers, dont le capitaine Antonio Bellavista, étaient inculpés dans un scandale de matches truqués: le Calcio Scommesse. Au printemps 2011, neuf joueurs de Bari sont arrêtés par la police italienne pour trafic de matches et se voient suspendus pour plusieurs mois, voire plusieurs années.

« Je n’ai rien vu venir. Pour moi, tout ce qui se passait sur le terrain semblait totalement normal. Après, quand toute cette affaire a éclaté, j’ai commencé a réfléchir et analyser certains matches… » – déclare-t-il dans son autobiographie. L’aventure italienne semble donc prendre une mauvaise tournure pour Kamil. La donne change complètement lors du mercato estival de 2011 quand le FC Torino, alors en Serie B, décide de mettre 2,5 millions d’euros sur la table pour racheter son contrat avec Palerme. Glik quitte la Sicile et rejoint l’équipe menée par Giampiero Ventura . Une rencontre qui changera à jamais sa carrière de footballeur. « J’ai croisé Ventura pendant mon court séjour a Bari. Je crois que j’ai du lui faire bonne impression, car c’est lui qui m’a fait venir dans son nouveau club. C’est un entraîneur a qui je dois le plus. Il a beaucoup fait pour moi et c’est grâce à lui que je suis aujourd’hui à ce niveau » – complimente Glik dans son autobiographie.

Sous les commandes de Giampiero Ventura, Kamil grandit progressivement au rythme de son équipe. Lors de la saison 2011/12, le Torino retrouve la Serie A. L’ascension est fulgurante, en 2014/15 le club se qualifie en Europa League, dont il atteint les huitièmes de finales. Avec le maillot grenat, Glik franchit les paliers et gagne le respect de ses pairs. En juillet 2013, il devient le premier capitaine étranger du FC Torino. Les supporters turinois l’adoptent et le vénèrent, jusqu’à composer des chansons à son effigie.

Glik demeure capitaine pendant trois saisons, jusqu’à son départ pour Monaco en juillet dernier. C’est donc lui, qui est chargé chaque année de lire les noms des joueurs de la grande équipe du FC Torino morts dans un accident d’avion le 4 mai 1949 sur le mont Superga. Une cérémonie émouvante et essentielle pour tout supporter des Grenats.

Vidéo de la cérémonie au Superga

« J’ai appris que je serai capitaine la veille de notre première rencontre amicale en juillet 2013. D’Ambrosio était alors le joueur le plus cape de tout notre effectif, mais il avait des soucis avec les dirigeants et il voulait quitter le club. Les supporters exigeaient que ce soit moi qui récupère le brassard. J’avais donc le soutien du club, de entraîneur et des supporters. » – raconte-t-il dans son autobiographie. Au total, Il Capitano, comme l’appellent les supporters turinois, dispute 171 matches et marque 13 buts. Glik gagne non seulement le respect des supporters, mais il devient une légende du club italien. C’est avec ce statut qu’il entame les préparations pour l’Euro 2016 – le tournoi qui doit confirmer son nouveau rôle au sein de l’équipe nationale.

Le roc

La France le découvre en juin dernier pendant l’Euro 2016, sous le maillot de la sélection polonaise. Glik est alors le patron de cette solide défense polonaise qui n’encaisse que deux buts pendant toute la compétition. Bien qu’elle ne soit jamais menée tout au long du tournoi, la Pologne échoue malheureusement en quarts contre le Portugal après tirs au but. L’Euro 2016 marque le changement de statut de Kamil Glik. En effet, bien qu’il réalise quelques coups d’éclat comme le but ci-dessous marque contre l’Angleterre, le défenseur ne bénéficie pas d’un statut d’incontournable en sélection. Tout cela change avec l’arrivée d’Adam Nawałka.

Sous l’œil du nouveau sélectionneur, Kamil grimpe les échelons au niveau international qui lui font oublier les désillusions du passé. En effet, en 2012, a quelques jours de l’Euro organisé en Pologne et en Ukraine, le défenseur s’était vu recalé du groupe des 23 joueurs retenus. Cette fois Glik est bien présent et dispute enfin son premier grand tournoi avec l’équipe nationale polonaise. Sur les terrains français, le grand blond montre de belles choses et participe grandement au bon parcours des Biało-Czerwoni. Aux cotes de Michał Pazdan, Glik joue avec son cœur et ses tripes et fait barrage aux plus grands joueurs d’Europe. Sa prestation contre l’Allemagne confirme son statut et montre qu’il fait désormais partie des meilleurs défenseurs du tournoi.

L’été 2016 marque le début d’une nouvelle étape – bien qu’il soit courtisé par de nombreux clubs européens, Glik rejoint l’AS Monaco contre 11 millions d’euros. Au sein du club de la Principauté il croise Leonardo Jardim, comme lui un amoureux de la belle défense. Avec le club monégasque Kamil découvre enfin la Ligue des Champions, et prend déjà la peine d’y briller avec son magnifique but salvateur face au Bayer Leverkusen cette semaine. En attendant de connaître la suite…

https://www.youtube.com/watch?v=yHmmm2szuqY

Jordan Berndt / Citations tirées de L’Equipe du 27 septembre (numéro 22713), article par Yoann Riou ; traduites du polonais de la biographie autorisée « Kamil Glik: Liczy się charakter » par Michał Zichlarz


Image à la Une: © VALERY HACHE / AFP

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A propos de l'auteur

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Journaliste, correspondant Ligue 1 pour l'hebdo. Piłka-Nożna (PL).

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