Pour un bon nombre de personnes nées au-delà du Rideau de Fer, la question de l’exil se pose à un moment ou un autre. Les illusions, la quête d’une meilleure vie, d’un salaire plus confortable laissent fatalement envisager la possibilité d’un départ. Quand on est, comme Janis Ikaunieks, le meilleur joueur du championnat de son pays à seulement 19 ans, l’exil n’est plus seulement une possibilité, c’est une nécessité. Mais l’aventure peut parfois se révéler amère.

Les premiers exploits en Lettonie

Le début de carrière de Janis Ikaunieks est un véritable rêve éveillé. Ce jeune milieu offensif à la classe innée impressionne dès sa première saison en Virsliga, le championnat letton.

Edmunds Novickis, journaliste letton de sportacentrs.com (1), se rappelle de ces heures bénies : « En 2014, il est devenu titulaire à Liepaja et a inscrit 23 buts en 32 matches. Quand un joueur de 18 ans montre de telles promesses, les attentes sont bien entendu énormes. »

Très vite, Ikaunieks porte le maillot de la sélection A de la Lettonie. Tous les journaux parlent de lui. Ses buts, ses coups-francs directs, ses gestes techniques et son merveilleux pied gauche envoûtent tous les amoureux du football local, qui veulent trouver une nouvelle star après le départ de Valerijs Sabala en Belgique.

Bien entendu, la réputation naissante du prodige letton dépasse rapidement les frontières de ce pays balte. Le joueur est notamment annoncé sur les tablettes de l’Ajax Amsterdam, de Stuttgart et de l’Udinese.

Finalement, c’est le FC Metz qui convainc le joueur, ses représentants et le président du club de Liepaja, la légende Maris Verpakovskis. Edmunds Novickis avoue qu’il n’était « pas surpris que la Ligue 1 s’intéresse à lui. » Cependant, Novickis reconnaît que des doutes existaient sur la faculté d’Ikaunieks à percer en France : « Janis est un joueur très technique mais nous avions quelques questions sur ses capacités physiques, surtout dans un championnat comme la Ligue 1. »

Le dur apprentissage du très haut niveau et de la solitude

A Metz, Ikaunieks arrive sur la pointe des pieds. S’il est le meilleur joueur dans son pays, il n’est qu’une recrue parmi d’autres en Lorraine.

Malgré tout, comme l’explique Klass&Deusch, supporter messin et académicien pour HorsJeu.net (2), les dirigeants messins pensaient avoir tiré le gros lot : « Philippe Gaillot (chargé du recrutement, ndlr) croyait beaucoup en lui, en se basant surtout sur le fait qu’il soit international à 19 ans. Il l’avait supervisé lors d’un Lettonie – Turquie et Ikaunieks avait été très bon. »

Le contexte est cependant difficile pour le Letton. Il ne joue que quatre matches en Ligue 1 lors de sa première saison puis huit en Ligue 2 lors de l’exercice suivant. Des explications footballistiques sont avancées par Klass&Deusch : « Il n’a jamais vraiment réussi à s’imposer dans le milieu athlétique du club. On va dire que son physique ne s’inscrit pas bien dans la manière de jouer du club. De plus, il n’était pas suffisamment technique pour hausser le niveau, ni endurant pour courir derrière le ballon. »

Ikaunieks reconnaissait lui-même en 2015 que les entraînements en France l’avaient surpris : « Avant ou après l’entraînement, les gars rigolent et sont amicaux mais une fois sur le terrain, l’entraîneur aime que les contacts soient rudes. Personne n’est désolé et vous pouvez beaucoup souffrir pendant l’entraînement. Chacun se bat pour soi-même et pense peu aux autres. Vous êtes présent ou pas. »

© fcmetz.com

Pour Janis Ikaunieks, cette relative solitude sur le terrain s’accompagne par un vrai spleen en dehors. A 19 ans, il est pour la première fois très loin des siens. Il a ainsi rencontré de grandes difficultés avec « la langue, le fait de vivre seul, l’ennui et la solitude parfois. » (3)

Novickis, qui a souvent interviewé Ikaunieks, décrit un personnage pour qui la famille est très importante : « Cétait dur d’être loin de chez lui. C’est vrai pour chaque jeune qui vit à l’étranger mais Ikaunieks était, je pense, encore plus dépendant de sa famille, son cocon. Certains entraîneurs ont dit qu’il n’était pas devenu mûr assez vite, non pas au niveau de son attitude, qui est bonne, mais au niveau mental. »

D’un commun accord, verbalisé ou non, le FC Metz et Ikaunieks comprennent que le Letton ne percera sans doute jamais en Lorraine. Le joueur est barré par des entraîneurs pas forcément assez patients et un club qui « na pas énormément de temps et de moyens à accorder à un diamant trop brut, » comme l’explique Klass&Deusch. De son côté, le joueur n’est sans doute pas prêt pour un tel challenge et ce que cela implique.

Quelques mois de plaisir en Grèce

Après deux ans en France, le Letton est prêté à l’AE Larissa en Grèce. Michael, supporter de l’AEL (4), se rappelle des prestations de ce gaucher magnifique : « Il est arrivé en prêt en janvier et a beaucoup joué. C’était la saison où nous revenions en première division. Il y a eu beaucoup de changements d’entraîneurs mais l’équipe a malgré tout réussi à se sauver. »

Ikaunieks n’a pas été étranger à cette performance selon Michael : « Il a bien joué. Il a amené cette once de créativité au milieu qui nous faisait défaut. Malheureusement, il s’est blessé face au PAOK et n’a pu jouer le dernier match décisif. »

Si les supporters de l’AEL gardent un bon souvenir d’Ikaunieks, le Letton a également apprécié cette parenthèse grecque, soulignant notamment les différences avec ses années en Lorraine (5) : « Dès le début, j’ai été bien accepté et tout de suite titulaire. Avec mes coéquipiers, on sortait en ville de temps en temps pour boire un café ou discuter. Si je dois comparer la communication dans le club grec avec celle dans le club français, je dirais que les Grecs sont plus amicaux et ouverts que les Français. »

Malheureusement pour lui, l’aventure grecque ne dure que six mois : Ikaunieks doit retourner en France, au moins quelques semaines. L’aventure avec le FC Metz est malgré tout bien terminée, le Letton est rapidement prêté à Liepaja, son club d’origine.

Retour au pays natal

Depuis juillet 2017, Janis Ikaunieks évolue donc à nouveau en Virsliga. Si sa technique, sa vista et son élégance en font toujours un des meilleurs joueurs du championnat et un plaisir pour les yeux, ses statistiques n’ont pas retrouvé la flamboyance de la saison 2014.

Bien entendu, Ikaunieks retrouve une certaine qualité de vie. Il est de retour chez lui, à Liepaja, cette ville posée sur la Baltique où la nature est reine. Cet îlot de quiétude où les sportifs de haut niveau poussent aux quatre coins des rues à l’image de Valdemars Baumanis ou de Kristaps Porzingis.

Mais le footballeur letton retrouve également un championnat peu emballant, où la morosité a pris racine. Pour Edmunds Novickis, le contexte de la Virsliga empêche d’ailleurs ses meilleurs joueurs d’être performants à l’étranger : « Ils ne sont pas habitués aux saisons longues et dures (la Virsliga se dispute en 24 ou 28 matchs, avec 4 mois de trêve, ndlr). Le public est clairsemé, il n’y a pas de pression, peu d’intérêt médiatique. »

Ces dernières années, Janis Ikaunieks n’est ainsi pas le seul à avoir dominé très largement le football letton pendant une saison ou deux sans réussir à s’imposer à l’Ouest.

Karasausks, Sabala, Ikaunieks, gros poissons dans une petite mare

Bien entendu, Valerijs Sabala est sans doute l’autre exemple notable. En 2013, alors âgé de 18 ans, l’attaquant inscrit quinze buts avec le Skonto Riga en Virsliga. Il est très vite transféré au Club Bruges mais n’y joue finalement jamais, étant trimbalé de prêt en prêt.

Pour Novickis, le cas Sabala peut aussi être considéré comme emblématique : « Il a beaucoup progressé à un très jeune âge. A un moment (quand il a quitté la Lettonie, ndlr), sa progression s’est stoppée net et il a sans doute été victime d’un complexe de supériorité. »

Cette problématique semble ainsi résumer le phénomène mental auquel sont confrontés tous ces très grands espoirs lettons, trop rapidement au-dessus du lot dans leur pays. Comment opérer la bascule mentale entre le fait d’être considéré comme le meilleur joueur de son pays et l’arrivée dans un nouveau club où vous n’êtes qu’un individu lambda dans un groupe et où vous devez prouver encore plus car personne n’a jamais entendu parler de la Lettonie ?

Ce pays balte a pourtant exporté quelques joueurs vers les grands championnats dans les années 2000, notamment en Angleterre. C’était l’époque de la génération dorée de 2004, la seule à s’être qualifiée pour la phase finale d’une compétition internationale. Mais le football letton n’a jamais su bâtir sur les exploits des Verpakovskis, Pahars ou encore Stepanovs.

Pour Ikaunieks, aujourd’hui âgé de 24 ans, le rêve d’un très grand championnat européen semble passé. Mais ce milieu offensif peut sans doute toujours réussir dans un championnat européen de seconde zone, à l’image des souvenirs qu’il a laissés en Grèce. Ikaunieks veut-il cependant sacrifier une partie de sa vie et de son confort pour cette quête footballistique ? Lui seul a la réponse, mais tous ceux qui l’ont vu jouer espèrent qu’il réussira dans un championnat à la hauteur de son talent.

  1. https://twitter.com/LV_futbols
  2. http://horsjeu.net/category/france/lelite/la-metz-que-un-club-academie/
  3. http://sportacentrs.com/futbols/legionari/24052015-janis_ikaunieks_par_pirmo_sezonu_francija
  4. https://twitter.com/Michael_AEL_LFC
  5. https://skaties.lv/sports/futbols/intervija-janis-ikaunieks-liepaja-ir-un-bus-vismilaka-vieta-uz-pasaules/

Tristan Trasca

Image à la Une : © AFP – Andrew Surma/NurPhoto

Janis Ikaunieks, quand l’exil est une nécessité et une souffrance
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1 Comment

  1. Avatar Jaseur Boreal 27 mars 2019 at 15 h 00 min

    Bonjour,
    Il y a lieu de se poser aussi la question de la capacité des mosellans à accueillir les personnes venant d’ailleurs.
    En travaillant en Moselle pendant plusieurs années, j’ai rencontré des mosellans habitués à développer une certaine méfiance vis à vis de ceux venus d’ailleurs. Quelques générations de mosellans ont vécu l’occupation allemande. Dans la Vallée des Anges, les barons du fer ont enraciné dans l’esprit et les comportements une culture particulière fermée aux changements : Les cadres en poste dans les usines de sidérurgie, venaient souvent du Nord ou de Bretagne, alors que les mosellans occupaient les postes d’ouvriers.
    En Moselle il m’a fallu quatre années et des circonstances très exceptionnelles et particulières pour être invité à partager un repas dans une famille mosellane. Quand on vient des villes du Nord, ce n’est pas habituel : A Lille-Roubaix-Tourcoing, quand on arrive dans un quartier, pas besoin d’attendre trois semaines pour se faire inviter chez les voisins, c’est rapide, chaleureux et naturel.
    J’imagine que ce trait de caractère et de comportement mosellan n’a pas facilité l’accueil de Janis Ikaunieks.

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