Izidor Kürschner, le précurseur oublié de la révolution du football brésilien

Tristan Trasca - Publié le 10 avril 2014

De grands hommes passent parfois à travers les mailles de la postérité. Si certains comme Galilée ou Van Gogh ont pu voir leurs travaux et œuvres reconnus post-mortem, d’autres restent à jamais des inconnus du grand public malgré leur réelle plus-value passée. Izidor Kürschner est l’un d’entre eux.

Une belle carrière en Europe

Plonger dans la vie d’Izidor, c’est avant tout faire un saut vers le début du XXe siècle. De 1904 à 1913, le Hongrois joue pour l’un des plus grands clubs de son pays : le MTK Budapest, qui à l’époque est le grand rival de Ferencvaros. Durant sa carrière de joueur, Kürschner gagne deux titres de champion d’Hongrie ainsi que 3 coupes. Il évolue également sous le maillot de son pays à quelques reprises.

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Le jeune Kürschner, joueur en Hongrie

A l’âge de 33 ans, en 1918, il débute sa carrière d’entraîneur au MTK mais part très vite en Allemagne. Là-bas, il entraîne le Bayern Munich très brièvement mais surtout Nuremberg avec qui il remporte le titre de champion d’Allemagne en 1921 puis accède à la finale du championnat en 1922.

Cette finale reste mythique puisqu’elle a duré plus de 5 heures sur deux matchs sans pouvoir donner de vainqueur final. Le premier match dura trois heures et dix minutes, se terminant sur le score de 2-2 alors que le second match alla aussi jusqu’aux prolongations. Alors que le score était de 1-1, l’équipe de Nuremberg se retrouva à sept joueurs et l’arbitre siffla la fin du match. Hambourg fut désigné champion mais refusa le titre. Cette finale de 1922 est connue comme « l’Eternelle Finale »1.

L’entraîneur file ensuite en Suisse, où il mène la sélection nationale en 1924 aux Jeux Olympiques de Paris en compagnie de deux entraîneurs britanniques Jimmy Hogan – un des grands pionniers du football en Europe au début du XXe – et Edward Duckworth. La Suisse termine vice-championne olympique et la rencontre avec les deux techniciens anglais s’avère importante pour Izidor, qui s’enrichit de nouvelles méthodes d’entraînement.

Kürschner entraîne ensuite les Grasshopper Zurich de 1925 à 1934. Sous sa conduite, le club gagne 3 titres de champion et 4 coupes nationales. Il entraînera encore les Young Boys, pour sa dernière étape européenne.

Deux révolutions importantes pour le technicien et l’homme

La première révolution pour Kürschner est footballistique. En 1925, la loi du hors-jeu évolue. Alors qu’il fallait 3 défenseurs entre l’attaquant et la ligne de but adverse pour qu’il ne soit pas hors-jeu, le nombre de défenseurs nécessaires passe à deux. Dans les années 1920 et 1930, cela entraîne un réel bouleversement tactique avec un passage progressif du 2-3-5 au WM, sous l’impulsion notable de l’entraîneur d’Arsenal Herbert Chapman. Sur le Vieux Continent, Izidor est le témoin de cette révolution et la met en pratique avec ses équipes en Suisse.

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La classe désuète de l’entraîneur d’antan

L’autre évolution pour Kürschner provient du contexte en Europe à l’époque. La montée du nazisme dans les années 1930 est bien entendu perçue comme une menace pour le Juif Hongrois qu’il est. Même s’il n’y a pas de version certaine, beaucoup pensent que le départ d’Izidor du Vieux Continent vers le Brésil était avant tout dicté par cette pression sociale, de plus en plus importante. En 1937, Izidor Kürschner débarque au Brésil et une nouvelle vie commence pour lui. Il laisse derrière lui ses succès européens mais arrive fort de nombreuses idées novatrices en Amérique du Sud.

Izidor au Flamengo : « coudre le manteau sur les boutons »

En 1937, le Hongrois prend en main le grand Flamengo. Il débarque dans un club très ambitieux avec le président Padilla à sa tête. A l’époque, le club construit son stade et a dans ses rangs certains des meilleurs joueurs sud-américains comme le Brésilien Leonidas da Silva dit le « Diamant Noir »2.

Kürschner doit apporter la dernière pièce du puzzle en étant cet entraîneur qui arrive auréolé de succès d’Europe et doit emmener l’équipe vers la modernité et un style plus européen. Il prend la place de Flavio Costa, qui devient son adjoint. Le Hongrois tente de mettre en place quelques nouveautés dont le WM, totalement novateur à l’époque au Brésil. Cependant, le passage du 2-3-5 au WM est perçu comme trop défensif au Brésil. Izidor propose aussi des méthodes d’entraînement novatrices, dont le travail sans ballon.

Malheureusement, il se heurte au rejet des joueurs, qui ne pensent pas qu’ils ont besoin d’un Européen pour apprendre à jouer au football, mais aussi aux critiques incessantes de son adjoint Flavio Costa qui moque les considérations tactiques du Hongrois. Il faut aussi reconnaître que le Hongrois est victime de son incapacité à parler portugais, qui le prive de contacts directs avec ses joueurs. Kürschner ne restera finalement qu’une petite année à Flamengo, devant céder sa place suite à une défaite contre le Vasco pour l’inauguration du nouveau stade de Flamengo.

Comme le dit le proverbe hongrois « a gombhoz varrja a kabátot », Izidor Kürschner aura sans doute voulu « coudre le manteau sur les boutons » sans se laisser le temps et la possibilité de voir si les boutons, en l’occurrence les joueurs et leur mentalité, pouvaient s’adapter rapidement à ses idées et principes.

Izidor aura malgré tout également travaillé avec l’encadrement technique du Brésil en préparation de la Coupe du Monde 1938, les mettant au fait de l’approche différente du football en Europe et de l’évolution tactique du jeu sur le Vieux Continent. Kürschner entraînera ensuite brièvement Botafogo. Le Hongrois meurt en 1941 au Brésil, sans doute d’un virus.

L’héritage de Dori au Brésil

La mort prématurée de celui connu comme « Dori » au Brésil ne lui aura pas permis de voir les fruits de sa pensée sur l’évolution du football brésilien. Car bien que l’ayant fortement moqué, Flavio Costa a su tirer profit de son année passée aux côtés du Hongrois pour faire évoluer sa mentalité tactique.

Flavio Costa reste un grand nom du football brésilien, aussi bien pour sa carrière d’entraîneur à Flamengo que pour son passage sur le banc de la Selecao. Après le départ de Kürschner, Flavio Costa gagne 4 Campeonato Carioca avec Flamengo entre 1939 et 1944 puis trois autres avec Vasco de Gama à la fin des années 40. Bien entendu, Costa ne copie pas complètement le système du WM qu’il a ouvertement critiqué lors du passage de Kürschner. Mais il s’en inspire pour créer une évolution du système appelée « la diagonale ». Le carré rigide au milieu du WM devient un losange, avec plus de liberté offensive pour un inter et plus de responsabilités défensives pour un des deux demis.

Aux commandes du Brésil, Flavio Costa gagna la Copa America en 1949, vingt-sept ans après la dernière victoire de la sélection brésilienne. Bien entendu, il était aussi de l’historique finale de 1950 au Maracana lors du Mondial organisé au Brésil. Si cette défaite reste ancrée dans la conscience collective brésilienne, il ne faut pas oublier que c’était à l’époque la meilleure performance de la sélection brésilienne.

S’il n’a jamais utilisé lui-même le 4-2-4, nombreux sont ceux à reconnaître que les évolutions tactiques apportées par Flavio Costa ont permis d’arriver au glorieux système tactique qui permit au Brésil de remporter la Coupe du Monde en 1958. Flavio Costa reviendra d’ailleurs sur le banc de la Selecao de 1955 à 1956. A l’époque, sur le Vieux Continent, ce sont les Magyars qui écrasent tout, grâce à un nouveau système prôné par Gustav Sebes en 4-2-4. Le mouvement permanent et les permutations dans ce schéma mettaient à mal les systèmes désuets comme le WM.

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Flavio Costa, digne d’une pochette de 33 tours

Kürschner fait partie de cette kyrielle d’entraîneurs hongrois qui ont révolutionné le football, à l’image d’un Gustav Sebes ou de Bela Guttman, qui a aussi eu son heure de gloire au Brésil. Malheureusement, son nom a disparu des livres et sa prodigieuse influence sur l’évolution du football brésilien a été oubliée. Mais comme le dit le proverbe hongrois, « il n’y a d’heureux sur la terre que l’homme dont les travaux viennent à bien » et peut-être qu’Izidor savait avant sa mort que ses quelques mois en Brésil porteraient leurs fruits sur le football local.

 

Tristan Trasca

1 Voir l’article des Cahiers du Foot : http://www.cahiersdufootball.net/article-la-finale-sans-fin-5213

2 Leonidas da Silva est resté connu pour avoir été un des premiers à effectuer régulièrement des bicyclettes en temps qu’avant-centre : https://www.youtube.com/watch?v=72Vi1bMBSeY

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