Hongrie-Roumanie : Plus qu’une rivalité, une haine féroce.

Hadrien François
Hadrien François - Publié le 8 septembre 2015

En cette nouvelle journée de poules de qualification pour l’Euro 2016, la Hongrie recevait la Roumanie. Le stade Ferenc-Puskas qui abrite l’équipe nationale hongroise était plein à craquer pour ce match sous haute tension, sûrement l’un des derby nationaux les plus tendus. Première de son groupe, la Roumanie pouvait être rejointe par la Hongrie en cas de défaite. Mais au delà de l’enjeu sportif présent, un enjeu bien plus fort se dispute lors des matchs opposant ces deux pays voisins. Voyons pourquoi l’adage populaire roumain dit que face à la Hongrie, même une partie d’échec pourrait remplir tout un stade.

Une opposition historique.

Si les politiques ayant régi ces deux pays n’ont aujourd’hui plus cours, elles ont pu construire dans l’imaginaire collectif une détestation et une stigmatisation l’un de l’autre. Dans l’histoire contemporaine, cela prend sa source à la fin de la Première Guerre mondiale. L’Autriche-Hongrie se retrouve alors démembrée, et voit sa partie transylvaine rattachée à la Roumanie. Amputée d’une partie majeure de son territoire, la Hongrie ne peut l’accepter et voit son gouvernement démissionner. Le pouvoir est pris par les bolcheviks, avec pour promesse principale de rétablir le territoire hongrois tel qu’il était avant la Première Guerre mondiale.

T-shirt actuels séparatistes pro-hongrois montrant la Roumanie amputée de la Transylvanie et comportant la mention « Roumanie, c’est comme ça que je t’aime ! 1914 » écrit en hongrois.

Après de nombreux conflits aux frontières, notamment avec la Slovaquie, l’armée hongroise tente une offensive en Roumanie en 1919. Mais manquant de matériel militaire, elle est écrasée par la coalition franco-roumaine, qui prend la petite république de Karoly Kos et atteint la rivière Tisza avant que le gouvernement hongrois ne soit contraint à demander une trêve.

En août 1919, après une nouvelle tentative hongroise ayant tourné au désastre, les troupes roumaines ravitaillées par la France enfoncent les lignes hongroises et occupent Budapest, chassant le gouvernement précédent.

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L’armée roumaine devant le parlement de Budapest

 

L’occupation prend fin avec le Traité de Trianon, qui ampute fortement la Hongrie, passant de 325 441 km² de territoire à seulement 92 962 km² en 1920. De plus, les parties amputées sont celles possédant les plus grandes ressources. La Hongrie perd ses mines d’or, d’argent, de mercure, de cuivre et de sel, cinq de ces dix principales villes, ses canaux, ses usines, ses voies ferrées, ses minerais de fer, ses banques et ses terres cultivables. Le Traité de Trianon est un traumatisme fort dans la pensée collective hongroise, qui le vit encore aujourd’hui comme un véritable diktat.

Ainsi, le sentiment de revanche anti-roumain est-il récent et présent dans de nombreux esprits, cristallisé dans le sport et donc le football.

Ce traité stipule un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Droit qui va permettre aux zones à majorité roumaine ou slovaque de se rattacher à leurs pays respectifs et va pousser des millions de Hongrois à se retrouver minoritaires dans des zones ayant quitté l’enclave hongroise. Cela ne sera pas sans conséquence.

Hongrie – Roumanie : du football sur fond de communautarisme

En effet, les joueurs issus de communautés « exilées » en Roumanie ou en Hongrie vont connaître des carrières et des vies mouvementées. Gyula Baratky est l’un d’entre eux. Surnommé « la merveille blonde, » il a marqué profondément l’équipe nationale roumaine. C’est pourtant sous le maillot hongrois, qu’il porte à neuf reprises au début des années 1930, qu’il démarre sa carrière internationale. Rebaptisé Iuliu, il joue ensuite dès 1933 pour la Roumanie, pour qui il marque treize buts en vingt rencontres. Malheureusement le vent tourne rapidement pour lui lorsque le Mouvement Légionnaire, parti d’extrême droite, prend le pouvoir dans le pays. Il est menacé et écarté de la sélection roumaine. Sa nomination comme sélectionneur en 1948 fera polémique tant elle ravive des souvenirs funestes à un pays passé alors au régime communiste. De manière générale, les joueurs issus de la minorité hongroise mais de nationalité roumaine sont considérés comme des traîtres et sont malmenés par les supporters roumains.

Si sous la période communiste la propagande tente de calmer les ardeurs en qualifiant le match de rencontre entre « frères socialistes », les insultes et les objets pleuvent dans le stade, et les tentatives pour déstabiliser l’adversaire avant le match (nourriture empoisonnée, groupe de musiciens devant l’hôtel des joueurs…) sont courantes et de notoriété publique. De plus, le nationalisme dans le football roumain vis-à-vis du football hongrois s’exporte entre les clubs, notamment en Transylvanie, comme expliqué dans cet article.

Si dans l’histoire, la supériorité a plutôt été du côté roumain, ce n’est pas le cas dans les premières rencontres entre la Roumanie et la Hongrie. Bien moins avancés que leurs homologues, les Roumains s’inclinent en 1931 sur le score lourd de 4-0. Les Roumains demandent une revanche, qui est acceptée et qui est jouée sur le terrain de Timişoara. L’équipe amateur de Roumanie fait bonne figure et mène à la mi-temps face à l’ogre hongrois, mais Deri Karoly retourne à lui seul le score à l’avantage de ces derniers. 2-3 score final. La Roumanie est surclassée. Et cela n’ira pas en s’améliorant. En 1948, les deux pays sous domination communiste se rencontrent dans le cadre des Jeux d’Europe Centrale et des Balkans. Rencontre très attendue par les supporters des deux équipes pour qui la rivalité est toujours aussi forte. La Hongrie s’inscrit dans l’histoire de l’équipe de Roumanie cette année-là en lui infligeant une défaite 9-0, ce qui est aujourd’hui encore sa plus large défaite jamais subie. La Hongrie présente à cette époque une préfiguration de sa meilleure équipe de tous les temps : Ferenc Puskas, Sandor Kocsis ou encore Egresi Bela sont buteurs ce soir-là.

Un autre match opposant les deux équipes a lieu la même année, et les espoirs roumains de retrouver leur honneur bafoué sont omniprésents. Le match se termine cependant sur une nouvelle humiliation, avec un score fleuve de cinq buts à un. La Roumanie peine à se consoler avec la belle victoire de son équipe de jeunes, qui bat les joueurs hongrois 5-0, un résultat très surprenant à l’époque.

Après une défaite 2-1 relativement flatteuse pour les Roumains face à une équipe de Hongrie qui domine le football mondial entre 1950 et 1954, la tendance va commence à s’inverser vingt ans plus tard. Anghel Iordănescu et Mircea Lucescu améliorent considérablement le niveau du football roumain quand l’équipe de Hongrie peine à retrouver sa gloire d’antan. Et lors de la qualification pour la Coupe du Monde 1974, la Hongrie et la Roumanie sont réunies par le tirage au sort en play-offs. Les roumains arrachent le nul 1-1 à Budapest, le match est donc à rejouer en Roumanie. Mais l’inverse se produit et ce sont cette fois les Hongrois qui obtiennent le nul 2-2. Un dernier match devra donc départager les deux équipes sur terrain neutre, à Belgrade. 50 000 supporters en furie sont là pour voir leur équipe, et le but de Szoke pour la Hongrie inscrit à la 88ème minute envoie les hongrois en Coupe du Monde, quand les Roumains peuvent nourrir des regrets à Bucarest.

Si dans les années 80 et 90 l’équipe de Roumanie surclasse l’équipe de Hongrie par son palmarès et ses joueurs de classe mondiale (Hagi, Bölöni…), les rencontres directes ne tournent que rarement à l’avantage des Roumains, qui ne vont aller chercher qu’un décevant 1-1 à Budapest lors des qualifications pour l’Euro 2000 après avoir battu les Portugais 1-0. Le match retour est donc très attendu, surtout que l’équipe de Roumanie a besoin de cette victoire pour assurer sa qualification. Et là, la Roumanie marche sur l’eau. Menant 2-0 après 45 minutes de jeu, la victoire est ensuite préservée. La blessure dans un contact rugueux avec Sebok oblige Hagi à sortir, mais il revient ensuite célébrer, le bras bandé, avec ses coéquipiers cette victoire tant attendue.

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Hagi éclopé, mais Hagi content (1999)

Aujourd’hui, l’intensité de ces rencontres n’a pas baissé. Pour vous le prouver, un petit retour sur Hongrie/Roumanie, cru 2015.

Hongrie 0-0 Roumanie : Le match en tribune

Pour le compte de cette journée de qualification, les Roumains sont venus en masse à Budapest. Nous ne parlerons pas du match tant il a été vide, en but comme en jeu. Mais ce qui s’est passé avant et dans le stade mérite toute notre attention.

En marge du match, des supporters hongrois ont étés aperçus agressant arbitrairement des migrants près de leur bus lors de leur conduite à la frontière. Inquiétante montée d’une extrême-droite de plus en plus radicale et de moins en moins contrôlée dans le pays.

Les affrontements entre Roumains et Hongrois ont étés très marginaux : le dispositif policier était visiblement suffisant, et les hordes d’ultras roumains regroupés par leurs clubs d’origine (mis à part des initiatives nationales comme Uniţi Sub Tricolor) n’ont pas eu de heurts trop virulents avec les Hongrois. Néanmoins, c’est un affrontement entre Roumains qui aujourd’hui tend encore plus les relations entre le Steaua Bucarest et son ennemi juré, le Dinamo Bucarest. En effet, les Peluza Sud (groupe ultra du Steaua) ont eu des affrontements violents au sein du stade avec les supporters du Dinamo, comme le montre cette vidéo :

Par la suite, le groupe Peluza Sud a nié toute provocation et toute responsabilité dans le déclenchement de ces affrontements, ce que les images semblent pourtant montrer. De plus, ils appellent les ultras du Dinamo à accepter leur invitation à un « fair-fight » pour régler ce différend. Rien que cela.
Si les affrontements n’ont pas été direct, Budapest n’a pas été calme cette nuit, en témoignent ces quelques photos et les sanctions prises par la suite. Passés devant la Justice, trois Hongrois ont écopé respectivement de deux ans, deux ans et six mois et trois ans et quatre mois de prison ferme pour leur participation aux échauffourées.

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Les matchs opposant la Hongrie à la Roumanie sont toujours le théâtre de l’exacerbation d’un nationalisme prenant sa source dans l’histoire commune de ces pays. Le derby sera-t-il vraiment éternel?

 

Hadrian Stoian (merci à Pierre-Julien Pera)

Hongrie-Roumanie : Plus qu’une rivalité, une haine féroce.
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A propos de l'auteur

Hadrien François

Hadrien François

Roumain d'adoption, souvent aperçu une Timișoreana à la main près de Ghencea. Stelist convaincu, amoureux d'un football roumain authentique et désuet. Jamais objectif vis à vis du Dinamo.

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