Histoire de Derbys – Levski Sofia vs. CSKA Sofia

Raphaël Brosse
Raphaël Brosse - Publié le 13 octobre 2016

À l’instar de la Croatie et de la Serbie, la Bulgarie possède également son « Derby éternel », entre le Levski et le CSKA Sofia. Une rivalité qui s’est longtemps exprimée devant des spectateurs certes passionnés, mais peu enclins à provoquer des incidents. La situation a radicalement changé, puisque chaque opposition entre les deux clubs se déroule désormais dans un stade qui sonne creux, seulement animé par des groupes de supporters qui se haïssent et en viennent régulièrement aux mains. Histoire d’un derby qui, depuis la fin de la Guerre froide, n’a cessé de perdre de sa superbe.

« Ce n’est pas la première, ni la deuxième, ni la troisième fois que des supporters du Levski se montrent dangereux. Il faut se débarrasser de ces fauteurs de troubles ! Tôt ou tard, ils finiront par tuer quelqu’un. » En s’adressant aux journalistes ce 25 octobre 2014, Stoycho Mladenov, l’entraîneur du CSKA Sofia, ne cache pas son mécontentement. Pourtant, son équipe vient de brillamment remporter le derby face à l’ennemi juré, le Levski Sofia (3-0). Mais l’essentiel est ailleurs. En tout début de match, Mladenov s’est écroulé après avoir reçu une boule de neige en plein visage. Ce projectile a été lancé depuis la tribune accueillant les ultras des Bleus qui, après coup, se sont moqués du coach adverse, auteur selon certains d’une simulation grotesque. Un incident presque insolite, qui pourrait même prêter à sourire si les débordements n’étaient pas devenus monnaie courante lors de chaque Derby éternel.

© Mathilde Mandelli / Footballski

© Mathilde Mandelli / Footballski

Le premier affrontement entre les deux clubs a lieu le 5 mai 1948, juste après la création du CSKA Sofia. Le Levski – fondé en 1914 et nommé ainsi en l’honneur de Vassil Levski, un révolutionnaire bulgare du XIXe siècle – s’impose alors 1-0, mais ce sont bien les Rouges qui remportent le titre cette année-là. La rivalité prend vite forme : d’un côté le Levski, club du peuple besogneux, des ouvriers, et de l’autre le CSKA, club de l’Armée et donc favorisé par le régime communiste, ce qui lui permet d’attirer les meilleurs joueurs du pays. Les voisins sofiotes se partagent le devant de la scène nationale, remportant tantôt le championnat, tantôt la coupe de Bulgarie. Dès le début des années 1950, leurs rencontres se déroulent dans le stade national Vassil-Levski, qui accueille régulièrement plus de 50 000 spectateurs, dont des hauts dignitaires du Parti. Bien que suivies avec passion par des dizaines de milliers de personnes, ces oppositions ne sont, alors, absolument pas gangrenées par des problèmes de comportement dans les gradins.

Interdiction de jouer au football pour Stoichkov

Une situation qui change brutalement suite à une finale de coupe de Bulgarie, disputée le 19 juin 1985.  Lors de ce match, remporté 2-1 par le CSKA, plusieurs bagarres éclatent sur la pelouse. A l’origine de décisions pour le moins douteuses, l’arbitre est même pris à partie par des joueurs du Levski après le coup de sifflet final. Un climat houleux qui se propage jusqu’en tribunes. Furieux d’avoir assisté à un tel désordre, le gouvernement communiste décide de sanctionner les fautifs. Des joueurs et membres du staff sont suspendus, pour une durée allant de trois mois à un an. Certains sont même interdits de football à vie. C’est notamment le cas de Borislav Mikhailov et Hristo Stoichkov. Ces sanctions sont finalement levées quelque temps plus tard. Enfin, les deux clubs doivent changer de nom : le Levski et le CSKA s’appellent donc respectivement le Vitosha et le Sredets Sofia.

Après la chute du régime, en 1989, chacun retrouve son appellation d’origine et les derbys se poursuivent, avec la même intensité qu’auparavant. Cependant, l’atmosphère entourant ces matchs particuliers est désormais différente. Mises sous le boisseau par le pouvoir communiste, les tensions entre supporters des deux clubs prennent alors des proportions jusque-là insoupçonnées. L’ambiance plutôt malsaine et les affrontements fréquents entre hooligans conduisent les spectateurs « modérés » à progressivement déserter les tribunes. Depuis le début le milieu des années 2000, le Derby éternel ne rassemble que 15 000 fidèles en moyenne. À chaque fois, 1 500 policiers sont déployés afin d’éviter les débordements. En vain, car chaque rencontre apporte son lot de bagarres entre hooligans, de vandalisme et autres comportements violents. Cela a d’ailleurs coûté la vie, en 2000, à un homme de 30 ans. En février 2011, Jonathan Wilson assiste au match Levski – CSKA (1-3). Dans les colonnes du Guardian, ce journaliste britannique raconte son expérience :

« Au coup de sifflet final, après un bref instant d’hésitation, les joueurs du CSKA se sont approchés de l’endroit où leurs supporters étaient situés (ils ont été évacués de manière musclée par les forces de l’ordre, NDLR), et ont applaudi devant cette tribune vide. Image surréaliste pour un étrange samedi après-midi. À l’extérieur, la bataille avait déjà commencé : bagarres dans les rues, magasins et voitures détruites, autobus renversés. Au total, 32 policiers ont été blessés, dont trois grièvement, et les émeutiers n’ont pu être dispersés que grâce à l’utilisation des canons à eau et des charges de la police à cheval. »

Un derby qui a perdu de sa saveur

Plus récemment, l’opposition de mars 2014 symbolise, en quelque sorte, ce qu’est devenu le Derby éternel : un stade national Vassil-Levski aux deux tiers vide, des ultras sous haute surveillance policière, des actes de vandalisme (632 sièges arrachés et jetés en direction des forces de l’ordre), de la tension sur le terrain, des mauvais gestes, un arbitre qui a du mal à se faire respecter et qui distribue les cartons (six expulsions au total)… Les Grenoblois et Brestois reconnaîtront d’ailleurs avec émotion Larsen Touré, alors attaquant du Levski, impliqué dans une chamaillerie ridicule avec Raïs Mbolhi, le portier du CSKA. Pour l’anecdote, les Rouges se sont imposés 1-0, sur penalty. Le résumé vidéo est à retrouver ci-dessous.

Depuis la fin de la Guerre froide, la rencontre entre les deux frères ennemis de Sofia a donc incontestablement perdu de sa saveur. Cela est dû à la violence qui s’est emparée des tribunes, mais aussi, dans une moindre mesure, aux problèmes financiers rencontrés par le football bulgare. Le CSKA est l’un des principaux concernés. Criblés de dettes, les Militaires ont d’abord vu l’UEFA leur refuser l’accès au tour préliminaire de la Ligue des Champions en 2008 puis, en 2013, c’est le fisc bulgare qui est venu frapper avec insistance à la porte de leurs dirigeants. Après avoir repoussé l’échéance autant que possible, le CSKA Sofia est administrativement rétrogradé à l’issue de la saison 2014-2015.

Le retour express du CSKA en première division

Faciles vainqueurs du championnat de troisième division l’an dernier, les protégés d’Eduard Iordănescu sont déjà de retour parmi l’élite, et cela grâce à un habile tour de passe-passe. En juillet 2016, Grisha Ganchev, nouveau propriétaire du club, fait fusionner le CSKA avec le Litex Lovetch, qu’il possède également. La Fédération bulgare autorise cette reprise de licence et revoilà les Rouges en Première Ligue.

Sevrés de derbys lors de l’exercice précédent, supporters du Levski et du CSKA vont donc à nouveau se croiser ce week-end, à l’occasion du 189e affrontement de l’histoire entre les deux clubs. Une rencontre qui pourrait permettre au Levski, leader, de maintenir le Ludogorets Razgrad à distance, ou au CSKA de monter sur le podium. Des retrouvailles qui seront très certainement tendues. Sur la pelouse, mais aussi dans les gradins.

Raphaël Brosse


Image à la une : Tag du Levski Sofia. | © Hadrian Stoian / Footballski

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A propos de l'auteur

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Raphaël Brosse

Etudiant en journalisme à Sciences Po Toulouse, je garde un souvenir inoubliable de mes quelques mois passés sur les rives de la Vistule, du côté de Varsovie. De retour en France, j'ai intégré la rédaction de Footballski, où j'écris principalement sur le foot hongrois. Avant, pourquoi pas, de repasser à l'Est.

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