Henrikh Mkhitaryan, porte-drapeau de l’Arménie

Arthur Altounian - Publié le 1 septembre 2015

Peu de joueurs arméniens sont connus en Europe. Plus réputés pour leurs joueurs d’échecs et leurs sportifs de combats d’excellence, les Arméniens ont néanmoins la chance de voir leur idole Henrikh Mkhitaryan évoluer depuis 2013 au Borussia Dortmund. Une exposition inédite pour « Heno » qui, à l’instar du géorgien Khaladze (9 ans au Milan AC), représente bien plus qu’un joueur de foot. Portrait de celui qui sauve tous les Arméniens lorsqu’il s’agit de citer un footballeur arménien connu.

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Exil et retour, une trajectoire arménienne

« Heno » voit le jour à Yerevan le 21 Janvier 1989, et déjà le ballon rond est tout près. Son père, Hamlet Mkhitaryan, est un joueur important et respecté en Arménie où il a joué de 1979 à 1987 à l’Ararat Yerevan et au Kotayk Abovian de 1987 à 1989. Il quitte l’Arménie soviétique et va, en famille, rejoindre la France, où une importante diaspora arménienne est déjà installée, et Valence où il jouera 5 ans. Il aide le club à accéder à la deuxième division avant d’aller jouer de 1994 à 1995 à l’Association Sportive Ararat d’Issy, autre ville à forte minorité arménienne.

Hamlet Mkhitaryan, ici au centre.

Hamlet Mkhitaryan, ici au centre.

 

C’est donc en France que le petit Henrikh tape dans ses premiers ballons : « Quand j’étais enfant, je regardais jouer mon père et je voulais toujours le suivre à l’entrainement » raconte Heno. Il profite d’une enfance heureuse en France pendant 7 ans et apprend aussi le français, qu’il parle encore aujourd’hui. Malheureusement, on diagnostique chez son père une tumeur. La famille Mkhitaryan rentre alors en Arménie, et Hamlet meurt tragiquement des suites de sa maladie à seulement 33 ans.

Un destin de footballeur, au nom du père

Le destin tragique de son père ne va cependant pas freiner la passion qu’a développée Heno pour le football. Petit, il regardait en boucle « Les yeux dans les Bleus » et cherchait à reproduire les mêmes gestes que son idole, Zinedine Zidane. Mais ceux qui ont vu jouer son père diront plus tard qu’Henrikh joue, se déplace et se tient sur un terrain comme son père ; ce qui semble être le plus grand hommage involontaire d’un fils à son père, et le plus bel héritage d’un père à son fils dans une famille de footballeurs. C’est donc de retour au pays qu’il va véritablement commencer son cursus footballistique, en faisant ses classes au FC Pyunik Yerevan. Club principal du championnat arménien, les meilleurs espoirs du pays y passent pour tenter de se faire remarquer. En 2003, il effectue un stage à Sao Paulo de 4 mois où il s’entraîne avec Oscar, Lucas et Hernanes.

Hernanes et le petit Heno, à Sao Paulo.

Hernanes et le petit Heno, à Sao Paulo.

Quelques années plus tard, Mkhitaryan débute et marque à seulement 17 ans son premier but en professionnel. Mais c’est en 2009 qu’il explose vraiment. Après une saison aboutie où il surnage déjà dans un championnat arménien peu relevé, quelques regards se tournent vers ce jeune milieu de 20 ans, récompensé par le titre de Footballeur arménien de l’année 2009, et déjà 4 fois champion d’Arménie.

Mkhitaryan au Pyunik, ici à gauche.

Mkhitaryan au Pyunik, ici à gauche.

Guère impressionnant physiquement mais rapide, doué d’une bonne technique et d’un vrai sens du jeu, le meneur de jeu est selon l’expression « dans les petits papiers » de clubs comme le Lokomotiv Moscou, le Dynamo Kiev, ou encore Boca Juniors. Il fait également des tests en France (Lyon, Marseille et Lille) mais il n’est retenu nulle part, jugé trop « frêle » et manquant d’impact physique, critère primordial du football français. Jouant de ses relations, la direction du Pyunik Yerevan le transfert pour 350 000€ au Metalurg Donestk, club dont un actionnaire important est Arménien.

Henrikh sous le maillot du Metalurg Donetsk.

Henrikh sous le maillot du Metalurg Donetsk.

S’adaptant rapidement et ne semblant pas impressionné par la différence de niveau entre les deux championnats, Mkhitaryan réalise une saison pleine, devenant même le plus jeune capitaine du Metalurg. Là où plusieurs joueurs arméniens au talent indéniable (comme Manucharyan à l’Ajax, ou Marcos Pizzelli et Gevorg Ghazaryan également au Metalurg Donetsk) ont du mal à être performant de façon constante, lui réussit à marquer 17 buts en 45 matchs. Il participe cette année-là à la C3, marquant aussi 4 buts en 6 matchs. L’étoile montante du championnat ukrainien attire donc l’autre club de Donetsk, le Shakhtar, qui le recrute en août 2010 pour un peu moins de 6 millions d’euros, une somme déjà importante pour un jeune joueur arménien.

L’explosion au Shakhtar, entre Brésil et Roumanie

Mkhitaryan et Lucescu, le sorcier roumain.

Mkhitaryan et Lucescu, le sorcier roumain.

Dans une équipe beaucoup plus forte, favorite pour le titre de champion d’Ukraine tous les ans et jouant régulièrement la Ligue des Champions, il n’est qu’un jeune talent parmi d’autres. Du moins au départ. Par la suite, Mkhitaryan s’impose et ne fait pas semblant. Dans un effectif bourré de brésiliens talentueux (Douglas Costa, Willian, Luiz Adriano, et autres Fernandinho) qui sont aujourd’hui dans les grands clubs européens, c’est lui qui mène le jeu au poste de numéro 10. Parlant portugais, il s’entend d’ailleurs tout de suite bien avec les Brésiliens de l’équipe. Mircea Lucescu, entraîneur emblématique du Shakhtar le suivait depuis longtemps : « Je l’avais remarqué à 17 ans lorsqu’il jouait contre le Shakhtar en tour préliminaire de la Champions League avec Yerevan. Mais à l’époque, personne ne souhaitait investir sur des footballeurs arméniens. Il sentait déjà très bien le jeu, faisait jouer ses partenaires et créait énormément d’occasions. C’est un joueur intelligent qui vit et respire football. »

C’est grâce au coach roumain que Heno prend une autre dimension. Au contact de Lucescu mais aussi des joueurs talentueux du Shakhtar, le jeune arménien progresse. D’abord tactiquement, il apprend à mieux canaliser son jeu, et se transforme physiquement, en musclant son jeu (merci Aimé Jacquet). Au Shakhtar, il est d’ailleurs le seul joueur professionnel à vivre au centre d’entrainement du club, dans les chambres laissées à disposition des jeunes du club. L’entraineur roumain est séduit par ses performances, et le statut de Mkhitaryan change : «  C’est un jeune homme très poli, mais surtout un joueur qui accélère notre jeu. Il peut devenir notre joueur numéro un, même si nous avons d’autres joueurs importants comme Srna, Fernandinho ou Willian, mais notre développement passe par la progression de Mkhitaryan. Je pense qu’il aura une carrière magnifique. »

Sa progression au Shakhtar est constante. Après une première saison où il découvre le club, il s’impose pour sa deuxième saison, avant de faire la meilleure saison de sa carrière en 2012-2013 : 25 buts et 7 passes décisives en 29 matchs de championnat, 2 buts et 3 passes décisives en 4 matchs de coupe et 2 buts en Champions League. Mkhitaryan devient meilleur buteur du championnat ukrainien, une belle performance pour un milieu offensif, devenu chouchou du public de la Donbass Arena où « la Danse du sabre » du compositeur arménien Aram Khachaturyan retentit à chaque but du joueur. Il profite aussi de ses années en Ukraine pour remplir son palmarès : il devient triple champion d’Ukraine (2011, 2012, et 2013) et remporte 3 Coupes d’Ukraine (2011, 2012, et 2013). Son niveau de jeu fait qu’il survole le football arménien, et est logiquement nommé Joueur arménien de l’année 2011, 2012 et 2013.

A l’été 2013, de nombreux grands clubs européens souhaitent recruter cet arménien sorti de nulle part, bluffés par ses performances. Le joueur a brillé en Ukraine, mais aussi sur la scène européenne avec le Shakhtar, redouté et respecté pour sa qualité de jeu. De plus, c’est désormais Mino Raiola qui le représente. Dans le marché des transferts actuel, avoir un agent possédant un bon réseau ou non peut changer une carrière, et Mino Raiola fait partie des agents influents du Vieux Continent. L’agent de Zlatan n’a d’ailleurs pas de mal à trouver des acheteurs potentiels : la Juventus et surtout Liverpool sont les plus proches d’attirer Heno, mais c’est finalement le Borussia Dortmund qui rafle la mise, pour un transfert record – le plus important de l’histoire du club – de près de 27.5 millions d’€.

De la « Danse du sabre » à « Miki » : On reprend la confiance et on repart ?

Klopp et Mkhitaryan au début de la saison.

Klopp et Mkhitaryan au début de la saison.

Pour Heno, un nouveau défi commence : remplacer Mario Götze, qui a rejoint le Bayern Munich le même été. Lors de sa conférence de presse de présentation, il a conscience du poids de son transfert, peut-être même un peu trop : « Je vais tout donner pour que le Borussia ne regrette pas le moindre centime qu’ils ont investi pour ma signature. » Jürgen Klopp installe Heno en meneur de jeu de son 4-2-3-1 avec autour de lui Reus, Blaszczykowski et Lewandowski.

L’équipe type du BVB 2013-2014

L’équipe type du BVB 2013-2014

Sa première saison au BVB fut plutôt réussie au vu des difficultés présentes : il devait s’adapter à un championnat d’un tout autre niveau que le championnat ukrainien, à une nouvelle équipe, mais surtout faire avec une pression nouvelle pour lui. Henrikh doit assumer le fait d’être le joueur que tout le Signal Iduna Park attend comme le successeur de Götze et un transfert record dans une équipe ambitieuse. De quoi en refroidir plus d’un. Mais « Miki », comme il est désormais surnommé en Allemagne, finira l’année avec de bonnes statistiques : 54 matchs disputés, 17 et 11 passes décisives, aidant le Borussia à terminer à la deuxième place du classement derrière l’intouchable Bayern.

Mkhitaryan, la science du jeu.

Le point noir de sa saison 2013-14 est sans conteste ses matchs ratés contre le Real Madrid en ¼ de finale de la Champion’s League. De l’aveu du joueur lui-même, la situation était très difficile à vivre pour lui qui, comme souvent dans ces deux rencontres, se procurait de belles occasions mais manquait cruellement de réalisme et de lucidité pour conclure.

Un tournant de sa carrière au Borussia

C’était le début d’une spirale négative qui devait l’amener à traverser une saison 2014-2015 difficile. N’étant plus titulaire indiscutable suite à de prestations moyennes, Mkhitaryan était même relégué sur un côté par Klopp. Le joueur tentait beaucoup, se battait comme toujours et était irréprochable dans son investissement pour l’équipe, mais la finition manquait cruellement. Il faut dire que la saison dernière n’était pas celle du Borussia. Après une première moitié de saison catastrophique, le BVB redressait finalement la barre et parvenait même à arracher une qualification in extremis pour l’Europa League en toute fin de saison, après avoir pendant un temps flirté avec la relégation. Jürgen Klopp annonçait malgré tout son départ du club en fin de saison.

Célébration du but contre le Bayern Munich.

Célébration du but contre le Bayern Munich.

Dans ce contexte et après une saison à 6 buts et 6 passes décisives (son plus faible total depuis 2010-2011), l’avenir de Mkhitaryan semblait s’inscrire loin de Dortmund. Son agent Mino Raiola allait même jusqu’à faire part des envies d’ailleurs de son protégé : « Henrikh veut quitter le Borussia cet été, nous allons voir comment les choses évoluent. » Son ancien coach, Mircea Lucescu, faisait état du malaise du joueur : « C’était dur de le voir quitter le Shakhtar pour Dortmund, mais nous avons toujours de bonnes relations. Je ne serai pas surpris de le voir quitter Dortmund. C’est un garçon qui a besoin de sentir de l’affection et il y a trop de pression sur lui à Dortmund. C’est important pour lui de trouver un environnement qui lui correspond. »

Son départ semblait donc prévu, mais l’arrivée de Thomas Tuchel comme nouveau coach vint tout changer. Il décida de réinstaller Mkhitaryan en meneur de jeu, et changea le style de jeu de l’équipe en cherchant à installer un jeu de passes courtes alors que Klopp optait plus pour beaucoup de verticalité dans un jeu de contre-attaque très rapide. Ces options tactiques et une confiance retrouvée ont transformé Heno qui retrouve sa forme du Shakhtar et flambe depuis le début de saison avec des chiffres impressionnants faisant de lui l’un des joueurs les plus en forme du début de saison en Europe : 8 matchs, 8 buts et 6 passes décisives, déjà mieux que sur toute la saison précédente ! Des débuts prometteurs dans une équipe qui retrouve un niveau intéressant, de quoi redonner confiance à un joueur qui en a tant besoin pour s’exprimer au mieux. Mais alors que l’on se remet à croire en Mkhitaryan en Allemagne, l’Arménie n’a jamais cessé de croire en lui.

Le renouveau avec Tuchel ? Heno semble pour.

Le renouveau avec Tuchel ? Heno semble pour.

Mkhitaryan, la fierté des nôtres

Henrikh Mkhitaryan est une des personnalités actuelles les plus connues et appréciées en Arménie. En effet, c’est un enfant du pays ayant grandi et fait toutes ses classes à Yerevan, outre sa parenthèse française. Il est vu comme un « fils modèle » : poli, sympathique, polyglotte (il parle 6 langues avec l’arménien, le russe, le français, l’anglais, le portugais et l’allemand), cultivé (il est diplômé d’économie à Yerevan), généreux (il a fait de nombreux dons dans des orphelinats arméniens), et patriote (il s’est déplacé dans le Haut-Karabagh arménien encore aujourd’hui en situation de conflit larvé avec l’Azerbaïdjan). Sa famille est d’ailleurs très présente dans le milieu du football arménien : sa mère Maria travaille à la Fédération Arménienne de football alors que sa sœur Monica travaille pour l’UEFA.

Heno et le champion du monde de boxe Arthur Abraham, autre sportif arménien installé en Allemagne, après une victoire le 18 Juillet 2015.

Heno et le champion du monde de boxe Arthur Abraham, autre sportif arménien installé en Allemagne, après une victoire le 18 Juillet 2015.

Mais c’est avant tout par ses performances en sélection nationale et son rôle que Mkihtaryan a gagné le cœur des arméniens. C’est d’abord autour de lui, de Movsisyan, Ozbiliz ou encore Ghazaryan, que l’équipe qui s’est construite a fait rêver les supporters et a même fait espérer une possible qualification en phase finale d’une grande compétition (Euro 2012), un événement inédit pour l’Arménie, indépendante depuis 1991. Ses buts lors des mémorables victoires à l’extérieur contre la Slovaquie et le Danemark en éliminatoires (0-4 les deux fois) ont donné espoir à tout un pays. Désormais, une importante émulation existe autour des matchs de la sélection et l’espoir de gagner existe, même contre des nations plus réputées. Cet espoir d’un geste ou d’un exploit pouvant changer le cours du match, il se tourne souvent vers le numéro 18 de la sélection. Car en équipe nationale, c’est Heno le patron. Meilleur buteur de l’histoire de la sélection avec 16 buts, capitaine lorsque le gardien vétéran Roman Berezobsky (41 ans) est absent, c’est lui qui dicte le tempo du jeu, qui est un cran au-dessus des autres à chaque match et qui peut donc se permettre de parler franchement au groupe s’il en ressent le besoin. Sa réputation va d’ailleurs au-delà des frontières de l’Arménie, comme l’illustre son titre de footballeur de l’année en 2012 des CIS (Etats Indépendants du Commonwealth et Baltes), faisant de lui le premier joueur arménien à remporter ce trophée depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991.

Décrié pour ses ratés, adoré pour son talent balle au pied et respecté pour l’homme qu’il est, Mkhitaryan est bien plus qu’un simple joueur, c’est un porte-drapeau.

 

Arthur Altounian

Henrikh Mkhitaryan, porte-drapeau de l’Arménie
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