Les frères Karagiannis, le football grec à l’africaine

Martial Debeaux
Martial Debeaux - Publié le 30 janvier 2017

D’un côté, Vasileios, 24 ans, milieu offensif et joueur de Maidstone United, en National League anglaise. De l’autre, Nikolaos, 19 ans, défenseur et jeune pousse du centre de formation du Stade Lavallois (Ligue 2), qui commence tout juste à mettre les pieds dans le monde professionnel. Jusqu’ici, rien de bien extraordinaire, mis à part le fait de voir deux frères, les Karagiannis donc, évoluer dans la sphère footballistique, ce qui est déjà assez peu courant. Pourtant, une aventure plus qu’intéressante se cache derrière tout ça.

De Lubumbashi à Rhodes

Si l’histoire mérite qu’on s’y arrête dessus, c’est parce que les deux frangins présentent une caractéristique plutôt particulière : leur origine, partagée en la Grèce, la France, et la République Démocratique du Congo. «Mon père est Grec, et ma mère est Congolaise. On est tous né au Congo», détaille Vasileos, l’aîné. «Il était parti travailler au Congo, et il a rencontré ma mère là-bas», embraye Nikolaos, le plus jeune.  Cela ne vous rappelle rien ? Le parallèle peut se faire avec les frères Antetokounmpo, basketteurs grecs né à Athènes de parents nigérians, dont le plus jeune, Giannis, vient même d’être retenu pour le prestigieux all-star game de NBA. «J’en ai entendu parler. On est peu pareil, sauf que nous, on est un peu plus métissés», répond son compatriote footeux de 24 ans.

Natifs de Lubumbashi, les deux frères (qui en ont deux autres, ainsi que deux sœurs) mettent ensuite le cap sur la Grèce, pendant deux à trois ans. «On était à Rhodes, une petite île», raconte Vasileos. Qui décrit, aussi, une adaptation pas si évidente malgré leur nationalité grecque, à l’époque où cet archipel de la mer Égée n’était pas encore cette destination bien connue des touristes estivaux. «Ils étaient un peu surpris de voir des étrangers. Je n’ai pas envie de dire que c’était compréhensible, mais pour eux, c’était quelque chose de nouveau, surtout venant d’Afrique», poursuit-il. Même son de cloche du côté du jeune frangin : «Quand j’étais là-bas, c’était un truc qui m’avait un peu marqué. Les Grecs, ils ne le montrent pas forcément, mais sur des petits trucs…»

La cité médiévale de Rhodes. | © Bernard Gagnon

Sur place, forcément, ils taquinent un peu le ballon, comme le ferait n’importe quel enfant. Et avec une certaine réussite. «J’ai été en équipe nationale, en U16. J’avais été convoqué avec la Grèce. Et j’ai joué à l’Olympiakos aussi quand j’étais plus jeune», évoque Vasileios, qui a effectué, lui aussi, un passage au Stade Lavallois (2009-2012). Pourtant, le paternel n’est pas un grand fan de ballon rond, malgré l’amour que portent les Grecs à ce sport, et malgré une «pratique pour le plaisir» dans sa jeunesse. «Il n’est pas trop foot. Nous, on est nés avec ça, mais il ne nous pousse pas forcément à aller en Grèce, rigole le grand frère. Il nous souhaite tout le meilleur possible, qu’on atteigne nos objectifs. Et qu’on soit heureux.» Mais leur aventure en terre hellène s’achève assez vite, et la famille met le cap, cette fois, sur la France, troisième terre de l’histoire de la famille Karagiannis.

Laval, lieu de réunion familiale

L’Hexagone, justement, sera le point de départ de la carrière de Nikolaos, classe 1997. Et c’est lui qui le raconte, dans une vie toujours aussi mouvementée, faite de déménagements réguliers :«À la base, j’habitais à Lorient, là où je suis arrivé en venant de Grèce. J’ai signé au FC Lorient, j’y ai joué jusqu’à 13 ans, et là, mes parents ont décidé de déménager sur Paris. Mais vu que mon frère était sur Laval, ils ont décidé que je devais signer au Stade Lavallois. Et je l’ai rejoint.» Progressivement, il se fait une place, jusqu’à arriver en U19, puis à se faire une place, sur cette saison 2016-2017, en réserve (qui évolue en CFA 2), avec quelques bancs en Ligue 2 ou en Coupe de France.

Vasileos Karagiannis

Une période charnière, forcément. Là où les différences se font, aussi bien dans la tête que sur le terrain, et où certains restent sur le côté, dans un système relativement impitoyable. Ce qui nécessite toute l’aide et l’attention de son aîné, qui, du haut de ses 5 ans d’écart et de son contrat professionnel en Angleterre, est bien conscient que son jeune frère est à la croisée des chemins, lui qui est passé également par Beauvais et Chambly avant de traverser la Manche. «Actuellement, il est dans une période où soit il passe dans le monde pro, soit il va falloir qu’il charbonne pour y retourner. Il y a beaucoup de sacrifices à faire. Il faut vraiment être irréprochable pour faire partie de ces chanceux-là», analyse-t-il.

Du coup, «Vas» endosse un peu le rôle de conseiller, à mi-chemin entre l’agent, le père de famille et le pote. «J’essaie de lui dire : « écoute, reste concentré. Ce n’est pas tout le monde qui a la chance d’être dans un centre de formation, d’avoir les structures que tu as. Il y en a beaucoup qui ont ce rêve, mais qui n’ont pas les clubs pour. Toi tu as la chance, donc concentre-toi et donne-toi à fond. Comme ça, tu n’auras pas de regrets si ça tombe à l’eau. »» «Il m’appelle toujours. C’est un peu lui qui s’occupe de moi, vu qu’il connaît très bien le monde du foot, sourit Nikolaos. Il me dit quoi faire. Au niveau du club, quand il y a des rendez-vous, c’est lui qui vient.»

Étonnement, rêve d’Angleterre et football grec

Forcément, quand on se penche sur leur profil, difficile de ne pas être surpris : des joueurs grecs d’origine africaine, ça ne court pas les rues, encore moins dans le football. Une réaction souvent vécue par les frères Karagiannis, tout au long de leur parcours, en France comme à l’étranger : ils suscitent la curiosité. Mais à force, ils se sont faits à la chose. «J’ai l’habitude, ça ne me fait plus rien. Mais les gens me posent toujours la question de comment c’est possible, se marre Vasileios. Ça ne me dérange pas de leur expliquer. Les Anglais ont moins cette réaction-là, que je voyais plutôt en France. Tant que tu es bon sur les terrains, c’est ce qui leur importe le plus.» «Ils sont choqués, ils ne se disent pas que je suis Grec. Mais quand ils entendent mon nom, mon prénom, ils font un peu le lien», poursuit Nikolaos.

Pourtant, la culture grecque est bien présente en eux. «Je me considère comme moitié grec, j’ai le sang qui coule en moi. Je garde la culture aussi. J’aime bien la nourriture grecque, la musique», souligne Vasileios, qui est allé, comme son frère, dans une école grecque lorsqu’il était encore au Congo. S’ils parlent la langue tous les deux, et que les liens sont forts avec le pays, évoluer dans le pays du paternel n’est pas encore à l’ordre du jour, comme l’explique le joueur de Maidstone United, au Royaume-Uni depuis octobre 2014 : «Quelques fois, j’ai failli retourner jouer en Grèce, mais ce n’était pas mon rêve. Moi, c’était de jouer en Angleterre. Je n’avais que ça comme ambition. Petit à petit, je suis en train de réaliser ce que j’avais en tête. Evidemment, le rêve était de jouer en Premier League. Mais si on n’y arrive pas, j’espère au moins me hisser en Championship, la D2 anglaise.» Après des passages à Welling United, Hayes & Yeading Leatherhead et un prêt à Margate, le voilà maintenant dans le Kent, au sud-est de Londres. À 24 ans, l’avenir lui appartient encore.

Mais il n’oublie pas de glisser, quand même, qu’il ne fermera jamais la porte à un retour aux racines, conscient de l’opportunité que cela peut offrir : «S’il faut que je saute les étapes, et que je me retrouve en D1 grecque, ça sera avec grand plaisir que j’y retournerai. Pour le moment, je n’ai pas eu d’offres intéressantes à ce niveau-là.» Idem pour le frangin : «Je ne connais pas trop le championnat, juste les gros clubs. Si un jour on m’appelle pour aller là-bas, je serais OK»

S’ils concèdent ne pas trop suivre de club grec en particulier (malgré le fait que Vasileios avoue supporter l’Olympiakos), mis à part quand ils jouent en Ligue des Champions ou sur la scène européenne, les choses sont bien différentes quand il s’agit de l’équipe nationale. «Bien évidemment, je suis la sélection. Je crois toujours à mon rêve, qui serait, un jour, de remettre le maillot de la Grèce, s’enthousiasme Vasileos. Si on peut porter le maillot de la sélection, ça serait avec une grande fierté, et avec amour.» L’histoire est un peu différente pour Nikolaos. Du haut de ses 19 ans, difficile d’espérer la sélection A. Les catégories de jeunes, en revanche, seraient vues d’un bon œil, pour un joueur au profil un peu différent de ce qui peut sortir des centres de formation grecs. «On a été formés dans le pays qui, à mon avis, est le meilleur dans ce domaine-là. Je pense qu’on est différent des Grecs au niveau footballistique. Je ne dirais pas qu’on est meilleur, mais on aura plus de qualités», pose celui qui compte 6 apparitions et 1 but en National League cette saison.

Nikolaos Karagiannis | © Lisa Tilly / Stade Lavallois Mayenne FC

Mais loin du pays et des radars, difficile de se faire connaître. Le tout, malgré une envie débordante. «Je n’attends que ça. Le jour où ils m’appellent, j’y vais direct. Je pense qu’ils ne me connaissent pas. Ils sont plutôt sur une optique où ils prennent des jeunes de là-bas, sans trop aller vers ceux de l’extérieur, à part s’ils sont dans des grands clubs», regrette le jeune lavallois. «Je pense qu’il a le niveau, le potentiel et les capacités pour faire partie de cette sélection-là. Ce qui manque aujourd’hui, c’est qu’il n’est pas encore connu là-bas. Je ne pense qu’ils soient au courant qu’il y a un jeune grec qui a autant de qualités dans le championnat français», appuie son aîné.

Et, au-delà de la fierté de revêtir le maillot hellène, être appelé en sélection serait aussi un moyen de renouer avec le pays en lui-même, où ils ne sont pas retournés depuis leur départ. «On n’a pas beaucoup de temps. En Angleterre, le championnat commence mi-juin pour aller jusqu’au mois de mai. On n’a même pas un mois de récupération, donc je préfère passer le temps avec ma famille à Paris, vu que je ne les vois pas le reste de l’année. En décembre, il y a le Boxing Day, donc il n’y a pas de vacances à ce moment-là», déplore le milieu de 24 ans. Pour rendre le paternel fier, aussi. «Pour la sélection, ça lui ferait grave plaisir», glisse Nikolaos, dont le cœur balance en faveur de la Grèce s’il avait à choisir entre le Bateau Pirate, la RD Congo et la France.

La famille Karagiannis

Alors, d’ici là, les frères Karagiannis continuent d’écrire leur histoire, entamée à Lubumbashi, la capitale du cuivre, pour se poursuivre à Rhodes avant de s’écrire en France, à Laval pour Nikolaos, et en Angleterre pour Vasileios. Avant de se retrouver, tous les deux, avec le maillot de l’Ethniki Omada ? «Ça serait plus qu’un rêve. Ça serait un miracle. En voyant le chemin qu’on a parcouru, si vraiment on se retrouve là-haut ensemble, je pense que je serais l’homme le plus heureux du monde», termine Vasileios Karagiannis. Une histoire dont seul le football a le secret.

Martial Debeaux / Tous propos recueillis par M.D pour Footballski


Image à la une : Vasileios Karagiannis | © STADE LAVALLOIS MAYENNE FC

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Le pied gauche d'Holebas, la hargne de Karagounis, la technique de Fortounis, la classe de Nikopolidis & le jeu de tête de Charisteas.
04/07/2004 à tout jamais.

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1 commentaire

  • Vos articles sont au top pour un grec de france, grace a vous on a de vraies infos sur les dessous du foot grec 😉 μπράβο παιδιά

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