FootballskiTrip #2 : Velež Mostar, une légende en reconstruction

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 25 septembre 2018

Après quelques jours sur la magnifique côte dalmate du côté de Split, changement de décor puisque nous passons chez les voisins bosniens, au cœur de l’Herzégovine, à Mostar. Ville symbole des Balkans et de l’influence ottomane, du mélange de culture mais aussi de la guerre, Mostar est une ville complexe dotée d’un club bien connu des nostalgiques du football yougoslave, le Velež Mostar. Un club qui, s’il reste une légende de la période yougoslave, a encore du mal à se remettre de la fin de la Yougoslavie et de la guerre qui a déchiré la Bosnie dans les années 1990. Aujourd’hui en deuxième division, le Velež est en pleine reconstruction, grâce au soutien acharné de ses supporters, prêts à reconstruire leur stade de leur propres mains en souvenir d’une époque où Mostar était un exemple de mélange culturel.


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Après le charme méditerranéen et antique de Split, le passage en Bosnie-Herzégovine nous fait changer de pays mais aussi radicalement de paysage. Nichée au cœur des montagnes d’Herzégovine, Mostar s’étend sur les bords de la Neretva, que le fameux Stari Most (« vieux pont« ), principale attraction touristique et merveille d’architecture ottomane, enjambe à une trentaine de mètres de hauteur. Un superbe symbole d’union qui aura résisté à tous les conflits depuis le XVIe siècle, jusqu’au dernier, quand en 1993, les forces croates dynamitent le pont pour en empêcher l’accès aux forces bosniaques. Il a été reconstruit à l’identique en 2004.

« A Mostar c’est simple, on a le pont et le Velež , ce sont nos deux trésors.« 

Nos deux hôtes du soirs, supporters du Velež depuis leur plus tendre enfance ne sont pas avares quand il s’agit de parler de leur club et de leur ville. Aujourd’hui partagée entre un quartier croate et un autre bosniaque (Musulmans de Bosnie) la ville l’est également en ce qui concerne les clubs, car si du côté croate on supporte le Zrinjski, partout ailleurs c’est le Velež et son étoile rouge éclatante qui s’affichent.

© Antoine Gautier / Footballski

De la naissance d’un club

Retour au début du XXe siècle. Dans ce qui est alors une région austro-hongroise se forme à Mostar un premier club en ville, le Zrinjski, club de la communauté croate. Il faut attendre 1922, dans ce qui est devenu le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, pour que naisse un nouveau club, d’inspiration ouvrière cette fois-ci. Le club prend le nom de Velež , en référence à une montagne située non loin de la ville, elle-même nommée d’après un ancien Dieu slave. Les premières années se déroulent dans l’anonymat de la division locale de Bosnie, mais petit à petit le club gravit les échelons.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse l’échiquier du football yougoslave. La victoire de Tito et ses partisans face aux Oustachis, soutiens des Nazis, amène à dissoudre les clubs à l’idéologie nationaliste et la création de clubs plus conformes à l’idéal yougoslave, comme le FK Sarajevo, l’Etoile Rouge de Belgrade ou encore le Dinamo Zagreb. Exit donc le Zrinjski. Le Velež Mostar, à l’identité multiculturelle déjà très prononcée, devient ainsi le seul représentant de Mostar dans l’élite du football yougoslave, que le club rejoint dès le début des années 1950 et ne quittera plus jusqu’à la fin de la Yougoslavie.

Au sein du championnat yougoslave, Mostar devient une équipe symbole de ce que l’on peut appeler un football romantique. Connu et reconnu pour son style de jeu, le Velež est une des rares équipes à contester sur la durée la domination des quatre grands clubs : Hajduk Split, Dinamo Zagreb, Etoile Rouge et Partizan Belgrade. Le palmarès des rouges du Velež se garnit ainsi de deux coupes de Yougoslavie (1981 et 1986), assorties de deux finales (1958, 1989), et de trois « titres » de vice-champion national (1973, 1974, 1987). Le club vit également plusieurs belles épopées européennes, dont un quart de finale de Coupe de l’UEFA en 1975. Dès les années 1960, plusieurs joueurs originaires de Mostar jouent par ailleurs sous le maillot de la sélection yougoslave, et s’expatrient même, comme Mohammed Mujic, première star du Velež qui rejoint les Girondins de Bordeaux pour la saison 1962-1963, et surtout Ivan Curkovic, légendaire gardien de Saint-Etienne.

Le Velež se met bien en 1981 © fkvelez.ba

Les performances du club au maillot rouge se poursuivent tout au long des années 1980, avec l’éclosion notamment d’un jeune attaquant prometteur qui remporte la première Coupe de Yougoslavie du club en 1981 et réalise même le doublé avec la première et unique Coupe des Balkans du club, avant de filer au FC Nantes. Il s’agit bien entendu de Vahid Halilodzic, à l’apogée de sa carrière au Velež et qui connaîtra par la suite une seconde jeunesse sur les bords de l’Erdre. Une nouvelle fois vainqueur de la coupe en 1986, finaliste en 1989, vice-champion de Yougoslavie en 1987, le palmarès du club de la Neretva est finalement bien étoffé au terme des 45 ans d’existence du championnat yougoslave. Tout ce qu’il faut donc pour se constituer une légende auprès de ses supporters et bien plus encore.

« Pendant la période yougoslave chacun supportait le club de sa ville, mais quand leur club ne jouait pas beaucoup de gens supportaient le Velež.« 

Nos guides sont catégoriques : peu de clubs, en dehors des quatre mastodontes cités plus haut, suscitaient autant d’engouement à travers la Yougoslavie. Un groupe de supporters se forme ainsi en 1981, surfant sur la victoire du Velež en coupe, acquise dans un stade Partizan bien teinté de rouge pour une fois. Opportunément appelé « Armée rouge » (ou plus souvent Red Army ou Brigata Rossa selon les usages) le groupe essaime dans toute la Bosnie et même à Dubrovnik, mobilisant plusieurs milliers de supporters pour certains déplacements.

« Aujourd’hui encore on le voit, on a des supporters dans toute la Bosnie, et même d’autres pays. » Accrochée au mur du café où nous commençons la soirée, est fièrement accrochée une photo où l’équipe finaliste de la Coupe de Yougoslavie 1981 – pardon, Coupe du Maréchal Tito – prend la pose autour du Maréchal. « Mostar a toujours été une ville symbole du vivre-ensemble, donc je pense que Tito voyait le Velež d’un bon oeil. » Dans les années 1970, le club est ainsi connu pour son trio offensif BMV (Bajevic, Maric, Vladic), trois joueurs issus des trois grandes communautés de la ville. Comme un symbole du multiculturalisme local.

A sa renaissance

L’éclatement de la Yougoslavie remet en cause tout ce modèle multi-culturel. Bosniaques, Croates et Serbes s’affrontent cette fois sur les champs de bataille. Le symbole le plus cruel de cette division se déroule le 9 novembre 1993, quand les forces croates font sauter le vieux pont de Mostar, qui avait résisté jusque là à plus de 400 ans de conflits avant de partir en éclat. Symbole d’une division irrémédiable, Mostar se réveille divisée de cette guerre fratricide, sa partie ouest peuplée de Croates, l’est de Bosniaques. Problème, le stade historique du Velež se trouve de l’autre côté de la Neretva, où se recrée, 50 ans après, le club du Zrinjski, à l’identité résolument croate. Le Velež dit adieu à son Stadion Bijeli Brijegom de 25 000 places. La municipalité de Mostar attribue le stade au Zrinjski, mais aussi toutes les infrastructures qui vont avec. Quand aux trophées, ils sont introuvables.

Tout est donc à reconstruire, le Velež doit se trouver un nouveau stade provisoirement. Puis définitivement, à quelques kilomètres du centre-ville. Les années fastes sont loin, l’ouverture du championnat bosnien en 1995 est synonyme de retour à l’anonymat du ventre mou. Pire, au terme de la saison 2002-2003 le Velež est relégué en deuxième division pour la première fois de son histoire, division de laquelle il sort trois ans plus tard, avant de replonger. Un coup dur à encaisser, d’autant plus que dans le même temps le Zrinjski remporte son premier titre en 2005 et les enchaîne depuis (six couronnes à ce jour).

« Je ne suis jamais retourné dans notre ancien stade. Aujourd’hui ce serait comme aller regarder mon ex se faire baiser par son nouveau mec.« 

Rivalité locale mais surtout confrontation de mentalité, du côté de la Red Army on fustige qu’un club communautaire ait pu voir le jour à Mostar, quand le multiculturalisme fait partie de l’ADN de la ville. Alors on cherche à faire honneur au surnom affectueux de Rodeni, littéralement « les nés » en prenant en main la renaissance du club. Un surnom apparu, selon la légende, dans les tribunes quand l’équipe lançait de très jeunes joueurs dans le grand bain. Un « Allez les petits » à la sauce bosnienne, devenu un hymne incontournable et un lien indéfectible avec le club et la ville que beaucoup ont malheureusement dû fuir lors de la guerre.

Vu l’état de délabrement du club, les supporters décident alors de mettre la main à la pâte, notamment en ce qui concerne le stade en construisant tout d’abord un premier terrain d’entrainement entièrement financé par leurs soins. Les étape suivantes paraissent dingue de notre point de vue : 100 000 € de dons de fans sont récoltés pour construire un toit à une tribune, puis des vestiaires, des locaux pour le club, une buvette… En visitant ce stade, certes petit, mais sentant la peinture, le plâtre et les parpaings neufs, difficile de croire que tout cela repose sur l’argent, et surtout le temps donné par des dizaines de bénévoles pour faire tourner la bétonnière.

© Antoine Gautier / Footballski

© Antoine Gautier / Footballski

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Aujourd’hui le chantier en cours est la construction de nouveaux toilettes, et le tout aux normes UEFA bien sûr, pour pouvoir accueillir des compétitions européennes quand le Velež Mostar aura retrouvé de sa superbe. Ces réalisations soulignent surtout le réseau de solidarité mis en place par les fans et notamment la diaspora bosnienne en France, aux Etats-Unis, en Norvège et aux Pays-Bas. Vahid Halilodzic lui-même se tient régulièrement informé de l’état du club et glisse à l’occasion quelques billets dans la cagnotte. Actuellement en deuxième division, le Velež domine pour l’instant son championnat tout en attirant à chaque match plus de spectateurs que l’ensemble des autres matchs de D2.

« Je pense que ce qui nous unit tous autour du Velež, c’est que c’est le symbole de Mostar. Ça nous rappelle le bon temps, quand tout le monde vivait heureux à Mostar.« 

Une passion sans commune mesure que les Rodeni immortalisaient dans une immense scène de pyrotechnie autour du Stari Most en 2016 pour fêter leurs 35 ans d’existence. Une chorégraphie qui passe forcément par tous les ponts de Mostar, symboles de l’union d’une ville détruite par la guerre.

Le Velež, le pont, la boucle est bouclée. Avec un message sans équivoque. « Nous serons toujours là. » On peut le confirmer.

Antoine Gautier & Antoine Jarrige à Mostar


Image à la Une © Red Army Mostar

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