Footballskitrip Balkans #6 – entre Ohrid et Kičevo, une journée dans le Far West macédonien

Antoine Jarrige
Antoine Jarrige - Publié le 3 octobre 2017

Sixième jour en Macédoine. Après une journée de « repos » qui nous a vu marcher une bonne partie de l’après-midi autour du canyon de Matka à proximité de la capitale macédonienne, nous reprenons du service. Direction cette fois l’ouest du pays. Deux jours après notre petite virée à Strumica dans le sud-est, nous partons cette fois-ci à l’opposé pour découvrir deux nouvelles villes, Ohrid et Kičevo. Récit d’une journée plus que chargée.

Bienvenue à Ohrid! | © DailyExpress

Le réveil matinal est délicat. 6h30 sonne et après une petite soirée arrosée de mastic (la liqueur locale), il est temps de prendre une nouvelle fois le chemin de la gare routière que nous commençons à bien connaître. Au total, ce sont quatre heures de bus qui nous attendent pour rejoindre Ohrid, au bord du lac éponyme. Celui-ci, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, est situé dans la seule véritable région touristique de la Macédoine, à proximité de la frontière avec l’Albanie. Cette région, la plus visitée du pays, se trouve dans un environnement grandiose, avec en point d’orgue ce lac formé il y a plus de quatre millions d’années et entouré de montagnes dont certaines culminent à plus de 2 000 mètres. On retrouve également à proximité le massif de Galicia, qui constitue l’un des trois grands parcs nationaux du pays et sépare le lac d’Ohrid de son voisin, le lac de Prespa. Vous l’aurez compris, c’est dans un paysage somptueux que nous allons passer une grande partie de notre journée. Mais pour s’y rendre, il faut de la volonté ! L’autoroute de la banlieue de Skopje est bientôt remplacée par une route de montagne à deux voies, cheminant de manière tortueuse pendant une bonne centaine de kilomètres. Au loin, on distingue le gigantesque chantier qui permettra prochainement de relier Skopje à Ohrid par une voie express et qui réduira grandement le temps de trajet.

Nous voilà enfin arrivé à Ohrid, où nous commençons notre visite de la ville. Véritable cité musée, Ohrid garde précieusement dans ses murs les traces d’une riche histoire, comme si les siècles passés continuaient encore à vivre dans la mémoire des pierres. La vieille ville couvre à peine quelques kilomètres carrés mais, à l’abri des remparts de la citadelle, basiliques, églises et vestiges de temple antiques attestent de l’ancien rayonnement de la ville. De l’Antiquité jusqu’au Moyen-Age, Ohrid est resté un foyer artistique important, qui accueillait peintres et écrivains, philosophes et poètes. De l’art, beaucoup d’art donc, mais aussi des paysages. En 1979, la ville et son lac sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le maréchal Tito possédait même la villa Biljana sur les berges du magnifique lac, c’est pour dire.

Après avoir admiré les beautés religieuses et artistiques de la ville, nous avons juste le temps de piquer une tête dans le lac. Notre tentative avortée pour sticker un bateau nous pousse à rejoindre un des nombreux restaurant bordant le lac, dont les prix nous indiquent bien que nous sommes dans une zone appréciée par les touristes. Tant pis pour tous les joyaux que nous ratons sur les autres rives du lac, nous décidons de rejoindre la gare routière pour nous rendre à Kičevo où de nouvelles aventures nous attendent. En effet, en ce mercredi, se dispute le premier tour de la Coupe de Macédoine. Alors que le FK Ohrid était censé jouer contre le FK Skopje, les locaux ont déclaré forfait. Dommage, nous ne rencontrerons pas les fishermen, le groupe de supporters du club qui évolue aujourd’hui en troisième division.

ohrid

© Footballski

Direction alors Kičevo, petite ville à majorité albanaise située entre Ohrid et Skopje. Pourquoi Kičevo ? Certainement pas pour le tourisme car il n’y a pas grand chose à voir en ville, mais pour rencontrer Blerim Sadiku, l’agent d’Emmanuel Mbella. Ce Franco-macédonien d’ethnie albanaise travaillait dans la région parisienne où il était aussi éducateur de football (il a notamment entraîné un certain Mbella). De retour dans sa ville d’origine, il va nous parler de son académie et du club qu’il vient de racheter, le tout agrémenté d’une seconde période de coupe entre Zajazi et Shkupi. Dès l’arrivée à la gare routière de Kičevo, on se dit que les beautés de la vieille ville d’Ohrid sont bien lointaines. Pourtant, en se renseignant un peu plus, on se rend compte que la ville est tout de même chargée d’histoire. Lors de la résurrection d’Ilinden qui a eu lieu en 1903 et qui visait l’autonomie de la Macédoine vis-à-vis de l’Empire Ottoman, mais aussi au cours de la Seconde Guerre mondiale, quand la ville fut un gros foyer de résistance suite à son occupation par l’Italie fasciste.

Le bruit du X6 résonne dans la gare routière en piteux état de Kičevo. Blerim nous emmène dans le centre-ville bien rénové par la mairie (albanaise et saluée pour son bon travail par les habitants), où nous nous installons pour boire un café turc. En plus d’être agent, le Franco-macédonien est un tout jeune président de club. En effet, quelques jours avant notre rencontre il venait de prendre la direction du Vlazrimi Kičevo (albanais) qui évolue en seconde division. Le Vlazrimi n’est pas le seul club de la ville, on retrouve le Napredok (macédonien) qui joue en D3 mais aussi Zajazi (albanais) qui est basé dans un village à proximité de la ville. Trois clubs dans une petite ville de 50 000 habitants, ça fait beaucoup, trop même !

Vlazrimi est le club historique de la région de Kičevo, fondé il y a quarante ans par trente personnes qui ont mis la main à la poche pour construire stade et tribunes. Le club a disputé quelques saisons dans l’élite du football macédonien et a remporté la deuxième division, qui n’avait pas encore le statut professionnel à l’époque. Malheureusement, depuis sa dernière saison dans l’élite en 2006, le club subit de graves problèmes financiers. Délaissé par la municipalité et son président, il a frisé la disparition avec une descente en D3. Depuis le club est remonté en D2 et compte s’y installer, avec Blerim aux commandes. Contacté par la municipalité il y a quelques temps, il est l’un de ces expatriés français revenant sur la terre de leurs origines pour lancer des projets et enrichir le tissu économique et social local.

Il y a quelques années, il mettait en place une académie dans sa ville d’origine et le le KF Paris voyait le jour à Kičevo. Au départ, le groupe se composait de vingt à trente jeunes. Un nombre qui a ensuite progressivement gonflé pour aujourd’hui atteindre plus d’une centaine d’enfants. Une initiative assez unique en Macédoine (en dehors de l’Akademija Pandev) qui permet aux jeunes de la région de faire du sport, bénéficier d’une éducation (avec un rendez-vous entre professeurs et parents toutes les six semaines) et de s’épanouir. Son projet est en constante expansion avec la construction d’un centre de vie pour les jeunes à proximité du stade. La licence coûte cent euros pour les parents, le prix permettant d’aider un peu Blerim financièrement et servant principalement à organiser des voyages en Europe mi-touristiques, mi-sportifs pour les enfants. Le but à terme de son académie est l’intégration des meilleurs joueurs dans son club de Vlazrimi. Le contrat signé, il fait coup double en les prenant sous son aile en tant qu’agent le temps de les emmener plus haut.

L’arrivée d’un nouveau président a motivé la ville à investir dans le club numéro un de la région. Sur le budget de 80 000 € par an, la mairie injecte 30 000 € et propose des appartements aux nouveaux joueurs. En effet, même si la quasi-totalité des joueurs viennent du coin, quelques-uns viennent d’un peu plus loin, à l’instar de deux anciens jeunes de Shkupi que Blerim a fait signer. En parlant de signature, il vient de faire signer un jeune de la région âgé de 16 ans à Caen.

L’objectif de Vlazrimi est de monter dans l’élite dans quelques saisons, en s’appuyant sur son académie et sa stabilité financière. Pour cela, outre les aides de la mairie, la petite révolution consiste à vendre des billets coûtant 100 dinars (1,50 €) pour remplir un peu les caisses, ainsi que des abonnements que Blerim espère vendre aux nombreux expatriés qui viennent se ressourcer à Kičevo chaque été ! La transparence financière est aussi une nouveauté pour un club de football du coin, ce qui incite les sponsors à investir et les locaux à avoir confiance dans le projet. Pour finir de séduire les habitants de la région, Blerim cherche à se distinguer de Zajazi, le grand rival, qui ne s’appuie que sur des joueurs venant d’autres régions macédoniennes. Ainsi, va Vlazrimi, un club au bord de la disparition il y a quelques années, redevenu ambitieux grâce à son expatrié français !

Kičevo

Sympa la tribune de presse | © Footballski

C’est déjà la mi-temps pour le match de coupe et nous sommes toujours au café. Nous décidons donc de nous y rendre pour assister à ce « choc. » L’entrée dans le stade nous scotche. Nous avons certes l’habitude de stades délabrés, comme celui de Shkendija mais là, il est clair que personne n’est venu mettre un coup de balai depuis des décennies ! Blerim nous explique que le stade a été laissé à l’abandon car la mairie albanaise ne souhaitait pas s’occuper d’un stade où joue un club macédonien (le Napredok). Cependant, le cadre est somptueux et notre regard se perd sur la montagne avoisinante juste en face de nous.

Nous avons du mal à nous concentrer sur le match, alors que les locaux mènent 2-1 à la pause avec un XI remanié et sans son français Mbella, qui est resté à Skopje. Zajazi est en train de créer la surprise ! Le club de seconde division tenu par le parti BDI, à la forte identité albanaise, va malheureusement totalement déjouer en seconde période… Shkupi fait tourner doucement la balle, attend que les joueurs adverses s’épuisent et plante trois buts en fin de match pour une qualification au second tour. Le vendeur de graines de tournesols esquisse un sourire au troisième but des visiteurs et la maigre affluence quitte les gradins assez rapidement. Pour notre part, nous nous rendons sur le terrain annexe pour prendre quelques photos de l’entraînement des joueurs de l’académie de Blerim avant de rentrer bien fatigués sur Skopje, éreintés par une longue mais enrichissante journée.

Antoine Jarrige


Image à la Une © Footballski

Footballskitrip Balkans #6 – entre Ohrid et Kičevo, une journée dans le Far West macédonien
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A propos de l'auteur

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Antoine Jarrige

Antoine, 21 ans. Etudiant en kiné en Alsace, grand amateur du football russe . Amoureux d'Ural, le grand club de Sibérie occidentale, mon coeur ne bat que pour Smolov et Lungu.

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