Après 25 années passées loin de la plus grande scène européenne, un voyage en enfer et de sérieux conflits internes, le Ferencvárosi TC retrouve la lumière cette saison à l’occasion de la Ligue des Champions. Une épopée déjà exceptionnelle dans les tours préliminaires et les champions de Hongrie abordent la phase de poules non sans ambition, avec de bonnes chances de passer… en seizièmes de Ligue Europa.

Leurs affrontements avec le Dinamo Kiev seront décisifs dans cette optique, ceux face au Barça et à la Juve pourraient permettre d’arracher de précieux points et raviront évidemment les supporters d’un club jadis habitué aux grandes affiches européennes.

Grâce à un projet ambitieux depuis plusieurs saisons, au chef d’orchestre Sergueï Rebrov à la baguette pour le troisième mouvement de sa symphonie budapestoise et à une campagne de qualification fantastique, Fradi revient en fanfare ! Une occasion en or pour revenir sur ces dernières années mouvementées du côté de Ulloi út.

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Une relégation historique en NB II

La dernière période glorieuse du Ferencváros, qui remonte au tournant des années 2000, a été la plus fructueuse depuis les années 1960. Quatre titres et cinq deuxièmes places dans la décennie qui précède la saison 2003-2004. Ajoutez à cela trois coupes de Hongrie et cette fameuse participation à la Ligue des Champions 1995-1996. Des légendes du début des années 1990, comme Péter Lipcsei ou József Keller, font le lien entre les générations en revenant au club en 2000, pour sa plus grande réussite. 

Ce sont des problèmes d’argent qui commencent alors à sérieusement inquiéter la domination des Vert et Blanc sur le football national. Avant même que la crise n’arrive, le club est relégué administrativement en seconde division à la suite d’une triste saison 2005-2006 qui les voit terminer sixièmes, pour “problèmes financiers continus”.

Les héros de la LDC 1995-1996 | © magyarfutball.hu

Dans une seconde division relevée, Ferencváros n’arrive pas à trouver de second souffle, malgré le soutien des supporters qui ne désertent pas le stade Florián Albert et une occasion de monter face au Nyiregyhaza Spartacus en 2007. Le FTC s’enlise, en ne se qualifiant même pas pour les playoffs la saison suivante. La crise économique arrive dans un moment critique pour le club centenaire, les pouvoirs publics sont peu enclins à investir dans le football, d’autant plus que la ligne politique n’est alors en rien celle d’Orbán.

Changements de patrons

Il n’y a plus le choix, le salut doit arriver de l’étranger. La plus grande institution du foot hongrois, tenue par un anglais ? Le board cède le club à Kevin McCabe en 2008, qui nomine même Craig Short comme nouveau manager en 2009 alors que celui-ci n’a jamais entrainé ! L’équipe remonte toutefois en première division. McCabe voit déjà grand, il veut rénover le stade. 

Il ne pourra échapper à la tornade qui suit la réélection de Viktor Orbán en mai 2010 dans le pays. Celui-ci acte doucement mais sûrement sa mise à main sur le football hongrois. L’Anglais décide de se retirer du jeu, à cause de “relations conflictuelles” avec certains actionnaires minoritaires. C’est alors que Gábor Kubatov, député du Fidesz proche de Viktor Orbán, est désigné président du FTC. 

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Avec Kubatov, c’est un brand new Ferencváros. Bien empaqueté dans son coffret vert et blanc de la Groupama Arena à 35 millions d’euros, le produit n’inclut évidemment pas la présence des hooligans qui ruinent l’image du club en chopant sanction après sanction dans les compétitions européennes.

Son arrivée n’était dès le début pas du goût des ultras, qui s’inquiétaient de voir un politicien reprendre la main, bien qu’ils n’appréciaient pas particulièrement McCabe. D’autant plus que Kubatov a un passé mouvementé en tant qu’homme fort d’Orbán, notamment pour les plans de surveillance massifs qu’il lui aurait proposé.

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Conflits avec les ultras

En effet, le nouveau président est un sacré morceau pour les Green Monsters, et pour cause. Il les force à donner leurs empreintes biométriques et à être policés constamment lors de leur visite dans le stade. C’est tout simplement la fin du hooliganisme à Ulloi út. Tout ce petit monde est calmé par la rugueuse “Fradi Security”. Composée en réalité d’ex-criminels, ex-flics, ex-hooligans, la troupe n’hésite pas à se déplacer en Croatie pour calmer les ardeurs d’un groupe d’ultras privés de stade à Budapest, essayant d’accéder grâce à leurs liens croates au match face à Rijeka


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Evidemment, l’affrontement résulte en un boycott complet du groupe ultra, qui se termine après trois ans et demi en novembre 2017. Kubatov refusait tout simplement de discuter avec les Green Monsters avant mi-2017 ! Après quelques discussions, les deux partis viennent à des accords sur ce que les ultras ont le droit de faire ou non dans le stade, sur le statut qu’ils ont dans le club – a-t-on vraiment envie d’eux au FTC ? –  et tout ce petit monde repart calmement.

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Kubatov a été envoyé à Ferencvárosi pour nettoyer le club, il a réussi d’une certaine manière. Finalement, le champion hongrois a pu en finir avec les sanctions de l’UEFA et a spectaculairement redressé ses fonds pour devenir un club propre, en apparence tout du moins.

Reconstruction sportive

En ce qui concerne le sportif, le Ferencvárosi est redevenu en cinq ans une puissance importante à l’échelle nationale, et en dix ans une puissance dominatrice capable d’exploits européens. Kubatov investit suffisamment dès ses premières années pour former une belle équipe, capable de jouer les premiers rôles en Hongrie. Les liens avec les clubs étrangers et les structures de jeunes deviennent rapidement intéressant, et portent tous leurs fruits aujourd’hui en Scandinavie, dans les Balkans ou en Ukraine (merci Rebrov !). 

Le travail a été fait petit à petit. La direction sort Thomas Doll de sa torpeur pour conquérir le titre en 2015-2016. Il s’agit alors de la troisième saison de l’entraîneur allemand (aujourd’hui coach du DAC Dunajska Streda, en Slovaquie), qui s’en ira au terme de l’exercice 2017-2018. Il aura permis aux fradistas de retrouver le goût du succès, en finissant constamment dans le top quatre, mais il n’arrive pas vraiment à faire du FTC l’équipe la plus forte du pays sur le long terme.

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A l’arrivée de Sergueï Rebrov, une légende du Dinamo Kiev en tant que joueur et en tant qu’entraîneur, une atmosphère d’ambition s’empare du Ferencváros. Les ultras déchaînés reviennent enfin pour une saison complète, et grâce au magicien de Horlivka voilà Fradi redevenu une machine.

Sergueï à la folie

C’est simple, depuis que l’Ukrainien a posé ses valises à Ulloi út, il a gagné tous les championnats de Hongrie qu’il a disputé (pas une seule coupe, seule ombre au tableau) et il a surtout qualifié son équipe pour la Ligue Europa, puis la Ligue des Champions l’année suivante. 

Rebrov montre la hausse des ambitions du club. Il s’agit tout de même d’un gars qui a ramené le Dinamo Kiev sur le toit de l’Ukraine et en Ligue des Champions. Des investissements sont également réalisés, grâce aux réseaux évoqués plus haut, dans des joueurs de qualité qui ont fait du FTC une équipe ambitieuse. 

Une première vague de recrutements timide à l’arrivée de Rebrov, puis deux grosses vagues les années suivantes. La connexion ukrainienne a bien servi le club. Deux joueurs arrivés l’été dernier s’installent progressivement au club, Kharatin (Dinamo Kiev) en tant que taulier au milieu et Zubkov (Shaktar Donetsk) en feu follet sur le front de l’attaque, tandis qu’on déplore une erreur de casting, Ihnatenko (Shaktar Donetsk) qui n’a pas su s’imposer en un an de prêt malgré de nombreuses occasions européennes.

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En attaque, c’est le flair des recruteurs fradistas en Scandinavie et notamment en Norvège qui a permis de dégoter Tokmac Nguen (Strømsgodset) et Franck Boli (Stabaek FK), tandis qu’Isael da Silva (Kairat Almaty) s’est décidé à partir de sa chère Almaata. Cet été, Adnan Kovacevic (Korona Kielce), Aïssa Laidouni (SCO Angers) et Myrto Uzuni (Lokomotiva Zagreb) sont venus renforcer chaque ligne de l’équipe. 

L’unité de l’équipe malgré sa diversité montre le bon travail réalisé par les cellules de recrutement et Sergueï Rebrov. Seuls quelques joueurs ont été gardés de l’avant-Rebrov. Certains piliers hongrois comme Dibusz aux buts, Botka en défense et Lovrencsics à droite, ainsi que le défenseur central slovène Blazic. Somalia, un ex-pilier du club parti à Toulouse, est également revenu cet été. 

Ambitions européennes

Les discours changent à tous les niveaux, joueurs, staff et direction. Rebrov est arrivé extrêmement simple et ambitieux à Budapest:

« Dans chaque club où j’ai travaillé, la première place (en championnat) et (le succès dans) les compétitions internationales étaient les objectifs, et il n’y a aucune différence avec Ferencvaros »

Pal Orosz, le DG du club qui l’accueille, est dans le même ton:

« Si on regarde bien notre contexte budgétaire et nos infrastructures, alors je crois que nous somme un club qui devrait jouer la phase de groupes de la Ligue Europa »

Les années ont été assez difficiles sous Thomas Doll en ce qui concerne les préliminaires, on se souvient notamment d’une défaite indéfendable contre le Partizani Tirana en qualifications de Ligue des Champions avec un but contre son camp de la nouvelle recrue Heister, qui est devenu un second couteau – symbole de la hausse de qualité du recrutement.

Expériences européennes

Désormais, les Hongrois sont pris avec beaucoup plus de sérieux lors des semaines européennes grâce à leurs nombreuses victoires dans les légendaires joutes du mois d’août (troisième tour de C1 puis poules de Ligue Europa en 2019-2020; poules de Ligue des Champions en 2020-2021).

Cette qualif’ tant attendue, c’est le fruit d’une expérience, ainsi que d’une confiance acquise petit à petit. Rebrov a réussi à mobiliser ses troupes dès les semaines de préparation pour se battre dans les premiers tours de qualification, parsemés d’exploits. Tout d’abord en éliminant Ludogorets l’an dernier, ce qui a permis d’ouvrir une porte pour être reversé en barrages d’Europa et de gagner une confrontation plutôt facile face aux lituaniens du Suduva Marijampole.

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C’est dans cette phase de poules de Ligue Europa que le FTC a élevé son niveau de jeu et compris les exigences européennes de manière régulière. L’effectif a sans aucun doute pris énormément de confiance en voyant qu’elle a été capable de ne perdre qu’une fois en six rencontres, en rivalisant avec le CSKA Moscou, Ludogorets (encore !) et un petit Espanyol (une seule victoire, face au CSKA à la Groupama Arena, 1-0).

Les exploits ont continués fin août et début septembre dans l’antre du Celtic (2-1) et face au Dinamo Zagreb (2-1) cette saison, un beau tableau de chasse ! Sans oublier les Suédois de Djurgardens (2-0), victime inaugurale, et le Molde FK (3-3/0-0) qui aura fait courir quelques sueurs froides le long des tempes fradistas.

Quelle ambitions dans ce groupe G ?

La campagne européenne de cette saison est quoi qu’il arrive une immense réussite. L’objectif est désormais de se tourner vers le reversement en Ligue Europa. Face au Dinamo Kiev, le club peut se montrer ambitieux, c’est du même standing sinon légèrement moins fort que le Dinamo Zagreb et le Celtic Glasgow, qui étaient plus habitués dernièrement à la C1. Mais les Ukrainiens ont également une très belle opportunité à saisir avec ce tirage. 

Leur objectif est sensiblement le même que celui des Budapestois. Le Dinamo Kiev est une équipe régulière qui a terminé deuxième du championnat ukrainien derrière l’intouchable Shaktar ces quatre dernières saisons, face à une concurrence plus relevée qu’en OTP Bank Liga. Les derniers championnats remportés par le club de la capitale datent de 2014-2015 et 2015-2016, quand l’équipe était coachée par … Sergueï Rebrov justement !

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Les rencontres face à la Juve et au Barça seront de magnifique matches de gala pour le peuple fradista. Il faut les aborder dans l’optique de gratter des points, bien sûr, mais la marche semble haute. Quelques motifs d’espoir cependant, la Juve de Pirlo est toute neuve même s’ils restent les favoris du groupe face à un Barça particulièrement fragile.

Pour réaliser l’exploit, il faudra s’inspirer de ce qu’a fait le Slavia Prague l’an dernier. Les Tchèques avaient dominé au moins cinq de leur six rencontres face aux Catalans, à l’Inter et au Borussia Dortmund. Il y a toutefois moins d’arguments du côté de Fradi, qui semble plus faible collectivement et moins dangereux au pressing. 

Croquer dans la pomme à pleine dents est pourtant la meilleure manière de rentrer dans cette Ligue des Champions 2020-2021, l’équipe n’est d’ailleurs pas forcément capable de gérer ses matches autrement. Ce qu’elle sait faire c’est tenir le ballon, défendre justement en jouant haut sur le terrain et en faisant souffrir l’adversaire.

Quelle équipe verra-t-on ?

Le Ferencvárosi de Rebrov évolue principalement dans un 4-3-3 très complet. Avec le capitaine Dibusz dans les buts, des latéraux qui se projettent bien, une défense centrale plus que solide grâce au taulier Blazic, le métronome Kharatin en sentinelle, des milieux relayeurs travailleurs et une ligne d’attaque extrêmement libre dans ses mouvements, le onze fradista contrôle bien le ballon et aime évoluer haut sur la pelouse. On l’a vu face à Djurgardens, face à Molde par séquences et plus étonnamment face au Dinamo Zagreb durant les premières moitiés de chaque mi-temps. 

Devant, Tokmac Nguen est l’attaquant le plus remuant, décisif durant le mois d’août, mais il rate tout de même beaucoup. Zubkov est un combattant, très fiable avec sa patte gauche quand il ne souffre pas de pépins physiques, tandis que l’Ivoirien Franck Boli fait parler ses qualités de conservation du ballon en phase de possession. La recrue albanaise Myrto Uzuni a fait beaucoup de bien par ses déplacements dans le dos de la défense et son gros travail défensif.

Il manque en revanche un véritable buteur à cet effectif, Tamás Priskin n’étant qu’un remplaçant de luxe. En contre, les quatre joueurs cités plus haut sont capables d’amener de la vitesse, de la percussion et du danger, comme face au Celtic avec un but à l’arrachée de Tokmac, ou face à Molde avec un beau contre collectif pour ouvrir le score.

© fradi.hu

Le tout forme une équipe joueuse, qui aime garder le ballon, faire courir (sans prendre trop de risques non plus) et qui est capable de résister à une certaine pression à la relance. Pourtant, le FTC ne marque pas tant de buts que ça, même en Hongrie où elle n’a scoré que deux buts de plus qu’un MOL Fehérvár qui a terminé à treize points la saison dernière.

Mental d’acier

Le schéma est simple, à savoir le contrôle du ballon qui leur permet avant tout de garder une assise défensive importante. Les joueurs prennent finalement peu de risques sur le terrain. Ils ont toutefois montré une grande force de caractère en étant capable de serrer les lignes et de défendre de longues séquences quand il le fallait durant leurs différents parcours européens, ce qu’on ne voit quasiment jamais en NB I. 

Petite particularité budapestoise, une étonnante capacité à commencer ses matches sur des chapeaux de roue. Avant le barrage retour face aux Norvégiens qui s’est soldé par un nul 0-0, les hommes de Rebrov avaient scoré en première mi-temps dans chaque match depuis le début de la campagne. Mieux encore, ils ont marqué dans les dix premières minutes de toutes leurs rencontres, exceptée celle face à Djurgardens.  

En revanche, les Vert et Blanc subissent souvent un temps faible en contrecoup de ces efforts. Leurs adversaires ont égalisé par trois fois en cinq rencontres, toujours avant la 70ème minute. Paradoxalement, c’est au moment où ils semblent le plus souffrir qu’ils s’en sortent miraculeusement, dans la dernière demi-heure de la partie, avant de gérer leurs fins de match avec calme et brio. 

Hungary Today

Ce type de scénario s’est répété à Glasgow, contre Zagreb et à Molde, laissant entrevoir une confiance et une force mentale insoupçonnable il y a encore quelques mois. Les fradistas en auront certainement besoin pour affronter des formations du calibre du FC Barcelone et de la Juventus de Turin.

Premier acte ce soir, au Camp Nou ! Le cadre est à la hauteur des retrouvailles: un géant endormi retrouve les étoiles auxquelles il devrait être plus souvent destiné…

Par Basile Blin


Image à la une : © twitter.com/Fradi_HU

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