Euro 2016 : Quand les Polonais de Chorzow débarquaient à Geoffroy Guichard

Mathieu
Mathieu - Publié le 25 juin 2016

C’est un match pour l’Histoire, un huitième de finale des plus importants pour deux équipes qui attendent depuis si longtemps de passer cette invisible barrière qui sépare les huit meilleures nations du football européen au reste du commun des mortels. Pour les Suisses ou les Polonais, l’histoire s’écrira à partir de 15h dans l’antre des Verts de Saint-Étienne, le Chaudron. Si les Suisses ont plutôt eu de récentes demi-joies à Geoffroy Guichard avec le FC Bale, pour la Pologne c’est une tout autre histoire, un peu plus triste, un peu plus blanche et un peu plus mélancolique.

Alors que le rêve continuera ou s’arrêtera cette après-midi, il faudra se remémorer qu’ici le football polonais est venu se battre pour la reconnaissance européenne, déjà, en 1974 et que dans quelques mémoires polonaises en Silésie, ce stade de Geoffroy Guichard est bien loin d’être synonyme de joie et de victoire.

Histoire d’un des rois de Silésie

Le Ruch Chorzow est l’un des clubs polonais les plus titrés. 14 titres de champions et 3 coupes de Pologne viennent garnir la vitrine maintenant un peu poussiéreuse du Stade Municipal. Un club à l’histoire importante qui a permis au football polonais de se faire une place, ou tout du moins de tenter de se faire une place sur la scène européenne. Un club qui au début des années 30 possédait un trio d’attaque aussi sulfureux qu’épatant composé de Wodarz – Wilimowski – Peterek. Ces derniers aidèrent le Ruch à gagner les premiers titres de l’histoire du club, qui s’appelle alors le Ruch Wielki Hajduki, grâce à une entente parfaite, une symbiose magnifique et un réalisme stupéfiant.

Stupéfiant comme la guerre. Cette Seconde Guerre mondiale qui verra l’Allemagne fondre sur la Pologne, imposer sa loi martiale et la suite que vous connaissez. Durant cette période, le club est renommé en l’honneur du grand Otto von Bismarck et devient le Bismarckhütter SV 99, jouant alors sous l’étendard nazi. Après la guerre, le club prit son nom quasi définitif de Ruch Chorzow, la ville ayant été rendue aux Polonais et, ainsi, Königshütte redevient Chorzow.

Si je vous raconte tout ceci, c’est pour vous donner la base de notre histoire du jour. Poser les bases d’un club dont le parcours relit petite et grande histoire de notre Europe. Dès 1951, le Ruch reprend sa marche en avant et sa conquête de titres en remportant 7 titres sur 25 ans avec comme base un jeu « peu » attractif, mais où le collectif prédominera sur les individualités. C’était l’école Chorzow.

Le milieu des années 70 est particulièrement important pour le club de Silésie, là où les mines jaillissent de terres comme l’antre du Diable. Les Niebiescy remportent le titre de 74 leur ouvrant ainsi les portes de la Coupe des Clubs Champions. Une compétition européenne dont le destin les enverra affronter une autre ville de mineurs, en France, où le Ruch devra aller au charbon pour continuer de rêver d’Europe dans sa quête de reconnaissance.

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Avant le Forez, un parcours sans fautes

Au premier tout de la Coupe des Clubs Champions, saison 1974-1975, le Ruch Chorzow affronte le Hvidovre IF, champion de Norvège en titre. Une double confrontation abordable pour le champion de Pologne qui revient tout d’abord avec un nul de la Norvège avant de finalement s’imposer 2-1 après quelques frayeurs au Stade Municipal de Chorzow. Bronislaw Bula eut l’occasion d’inscrire un doublé pour offrir aux siens le droit de continuer à rêver.

Si vous deviez ne retenir que quelques noms de joueurs du Ruch Chorzow de cette époque, souvenez vous de Bronislaw Bula a.k.a Bulik, international et milieu de terrain très offensif, Zygmunt Maszczyk ou Zyga, milieu de terrain qui fera parti de l’aventure de la génération polonaise dorée en 72’ 74’ et 76’, et enfin l’attaquant Joachin « Asiu » Marx.

En seizièmes de finale de cette Coupe des Clubs Champions, le Ruch rencontre les champions de Turquie du Fenerbahce. Un match qui semble équilibré sur le papier mais qui tourne rapidement à l’avantage des Polonais. Lors de cette double confrontation, Benigier et Kopiciera eurent l’occasion de se mettre en évidence avec deux doublés qui ouvrirent les portes des quarts de finale au club avec un certain panache.

Il faut noter que cette partie des années 70’ est sans doute la période la plus faste du football polonais, avec des clubs présents sur la scène européenne, des stars et une équipe nationale qui tient tête à l’Italie, l’Argentine ou le Brésil.

De la Silésie au Forez – antres noires, jour blanc

C’est un Stade Municipal de Chorzow rempli par plus de 42000 personnes qui attend le champion de France. Les tribunes sont pleines à craquer, les mineurs et ouvriers polonais de toute la région sont là, le ciel est bas et ce 5 mars 2975, le Ruch Chorzow affronte Saint-Étienne chez lui dans son antre bruyant. Bien que ça ne soit pas encore le Saint-Étienne de son épopée et de sa finale contre le Bayern -qui aura lieu un an plus tard-, la base de l’équipe y ressemble avec des Triantafilos, Revelli, Repellini, Curkovic et autres Larque sur la pelouse abîmée et défraîchie du Stade Municipal.

C’est dans une ambiance électrique que se joue cette bataille de mineurs qui pour l’occasion ont lâché les pioches et les mines insalubres pour se retrouver sous les lumières d’un stade qui a déjà tant vibré.

Les Polonais rentrent dans le match et dans cette équipe de Saint-Étienne avec vigueur et courage, composé d’un bloc compact telle une roche dure et incassable. Dès la neuvième minute, Maszyk reprend un centre Chojnacki pour crucifier Curkovic et permettre à Chorzow de mener au score. Les Verts n’y sont pas et les Polonais en profitent.

Par à-coups, les joueurs plantent les banderilles dans le dos de Stéphanois apathiques et brouillons. C’est Beniger qui en profite, une nouvelle fois sur un centre, pour aggraver la marque et permettre aux locaux de mener 2-0. Le Ruch survole et s’envole dans cette première mi-temps maîtrisée de bout en bout.

© twb22.blogspot.fr

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Le Ruch domine, pense à l’exploit et va continuer de pousser dès la seconde mi-temps. Grand bien lui fasse. Dès le début de cette dernière, Beninger se fait stopper irrégulièrement dans la surface et c’est Bulik qui se présente pour tirer le penalty. Il trompe alors une nouvelle fois Curkovic. La foule exulte, les Polonais mènent 3-0 tandis que les Stéphanois sont six pieds sous terre. Mais, car il y a toujours des « mais » dans l’histoire du foot polonais, la peur de gagner, la peur de l’exploit, cette même peur qui envahit les Polonais à chaque match important va refaire surface.

Les hommes de Michal Vican sont alors moins agressifs, le bloc équipe se dilate doucement et à la soixante-quatrième minute c’est Jean Michel Larqué qui vient tromper Czaja et permet à Saint-Étienne de revenir dans le match, 3-1. Alors que le match touche à sa fin, que les deux équipes pensent revenir pour la deuxième manche de se duel en France avec ce même écart au score, surgit une action superbe des Verts que Triantafilos viendra conclure d’un but rageur. 3-2, le Ruch Chorzow est à terre, comme une tragédie grecque, le rideau se baisse et la fin, sans être fatale, est amère. Après avoir mené de 3 buts, voilà que les Français revenus du diable Vauvert ont réussi à faire vaciller le bloc polonais et tout Chorzow. Le second acte s’annonce de feu. Coup de grisou ou jour de gloire, les deux équipes sauront quelques jours plus tard sur quel pied danser.

Après ce match aller, l’Equipe écrira : « On dira : Saint-Etienne a encore joué avec le feu. C’est vrai, et c’est regrettable. Mais, si on n’est pas cardiaque, on ne peut que se réjouir de toutes ces batailles perdues qu’on transforme en conquêtes. Elles ajoutent à l’exploit un piment d’héroïsme dont on n’a pas fini de féliciter les « Verts ». »

Si la pelouse du Stade Municipal n’était pas dans un bel état, ce qui attend les deux équipes à Geoffroy Guichard le 19 mars 1975 va dépasser l’entendement. Pour ce quart de final retour, les Polonais arrivent dans le Forez avec un petit but d’avance, mais ils le savent, les Stéphanois n’ont besoin que d’une victoire 1-0 pour se qualifier.

C’est un jour blanc, la tempête de neige a recouvert le terrain d’un manteau fin, mais glissant. Il est difficile de distinguer qui de la balle ou de la neige obtiendra un coup de la part des joueurs. C’est un chaudron en ébullition qui accueille les deux équipes comme le miroir d’ambiance du match aller. Et comme dans ce même miroir, ce n’est pas le Ruch qui domine et rentre dans ce match les deux pieds en avant.

Dès la troisième minute, les Stéphanois marquent par l’intermédiaire de Janvion suite à un coup franc mal repoussé par la défense polonaise. La suite est psychologique. Dans un thriller nordique aux allures de match du championnat norvégien, Saint-Étienne avec envie et raison neutralise ce Ruch dépité pendant près de 80 minutes, malgré quelques occasions par-ci par-là.

Il est vrai que le terrain n’aide pas, mais comment cette équipe du Ruch si sûre d’elle en est arrivée là ? Pourquoi est elle maintenant dans cette situation inconfortable après avoir menée 3-0 chez elle ? Où est Bulik ? La suite est terrible, triste et insondable pour les Polonais. Comme dans un mauvais comme dans ces cauchemars qui nous harcèlent les nuits d’hiver alors que plus rien ne luit au-dehors.

Geoffroy Guichard est un stade maudit pour le Ruch Chorzow. Rien ne s’y passe comme prévu. Rien ni personne ne peut venir aider les Silésiens. Ces mêmes Siélsiens dont une demi-finale de Coupe d’Europe était si proche.

© twb22.blogspot.fr

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Et comme dans un cauchemar, à la quatre-vingt-quatrième minute, Triantafilos va faire exploser le Chaudron avec un deuxième but synonyme de qualification pour les demi-finales. Un échec, une désillusion, une déception, les mots sont forts en Pologne pour ce qui devrait être une fête, une qualification et une joie annoncée. Torrent de larmes froides et blanches au milieu du peuple vert.

« Beau monde des masures
De la nuit et des champs
Visages bons au feu visages bons au fond
Aux refus à la nuit aux injures aux coups
Visages bons à tout
Voici le vide qui vous fixe.
Votre mort va servir d’exemple. » – Paul Eluard

Ces fantômes du football polonais hantent-ils encore Geoffroy Guichard ? Lewandowski va-t-il, comme Bula ou Maszczyk, rester amorphe dans l’antre des Verts ? Nawalka aura-t-il le visage fermé comme Vican en ce soir du 19 mars 1975 ? Personne ne l’espère. Pour la Pologne, pour son histoire et pour l’Histoire. Une histoire qu’elle doit écrire pour chasser ces démons enfouis qui traînent encore un peu dans les travées du stade de Saint-Étienne. Cette fois, contre la Suisse, la fête doit être grandiose sans « mais ». Le football polonais en a déjà connu bien assez.

Mathieu Pecquenard


Image à la une : © twb22.blogspot.fr

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A propos de l'auteur

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Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

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