Euro 2016 : XI de légende – Albert Shesternev, le chétif devenu patron

Soviet Xav - Publié le 8 juillet 2016

Si cet Euro 2016 ne verra aucune équipe Footballski aller au bout, il va sans dire que le football de l’Est et ses joueurs ont souvent marqué les éditions précédentes de cette grande compétition. De quoi vous proposer notre XI de légende à travers une série de onze portraits. Onze joueurs qui ont su marquer l’histoire de la compétition.


Albert Shesternev, défenseur émérite et historique du CSKA Moscou où il a évolué de 1959 à 1972 est considéré comme le meilleur défenseur de l’histoire du football soviétique. Celui que l’on surnomme « Ivan le Terrible » fut le capitaine de l’équipe d’URSS dans les années 60, atteignant les 90 sélections. Un record qui ne sera égalé que dans les années 80. C’est tout naturellement que ce dernier vient garnir notre défense centrale de notre XI de légende.

XI de Légende : Défenseur central – Albert Shesternev

Défenseur libéro, il est surtout connu et reconnu par les supporteurs du CSKA pour y avoir joué toute sa carrière, y remportant même un trophée de champion en 1970 après dix-neuf années de disette pour le club de l’armée. Titulaire le plus jeune de l’histoire du club à seulement 17 ans et capitaine du CSKA pendant plus d’une décennie, il décida finalement de prendre sa retraite à l’âge de 30 ans, en 1972, au sommet de sa carrière après avoir été élu Footballeur soviétique de l’année 1970. Élégance, stature, intelligence de jeu : les propos qualifiants Shesternev ont toujours été très élogieux. Héros pour certains, il est pour d’autres un défenseur de la patrie, si l’on veut faire l’analogie du CSKA Moscou, le club de l’Armée Rouge.

Reconnu à l’échelle nationale et internationale pour son incroyable talent et ses performances avec le CSKA et l’équipe d’URSS, il fera plusieurs apparitions dans les classements du Ballon d’Or et sera considéré comme l’un des meilleurs défenseurs du monde. Les comparaisons avec Beckenbauer fleurissaient aussi, comme notre autre légende Anton Ondrus. D’ailleurs, beaucoup pensent qu’il aurait inscrit son nom dans la légende s’il avait pu décider de rejoindre un grand club des championnats Ouest-Européen. En somme, une légende. Une vraie. Un homme grandement respecté par les fans du CSKA Moscou, à l’instar d’un Igor Akinfeev aujourd’hui.

L’enfant chétif devenu athlète de haut niveau

Né le 1941 à Moscou, deux jours avant le début de la Grande Guerre patriotique, qui impliquait l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des alliés, Albert Shesternev semble avoir été prédestiné à être lié à l’Armée Rouge sur et en dehors du terrain. Son père, Alexei Fyodorovitch, officier dans l’armée, est à la tête d’une fratrie de trois enfants dont le jeune Albert est le seul garçon. Chétif et assez faible, il est rapidement frappé d’une pneumonie en 1943, à seulement deux ans. Une issue qui aurait bien pu être bien fatale pour ce jeune enfant qui venait tout juste de découvrir le monde. Loin, très loin d’une carrière prédestinée au football.

La famille s’installe dans un quartier militaire à proximité du Stade Lokomotiv, qui sera pour Albert et les autres garçons de son âge, une sorte de deuxième maison. Très porté sur l’éducation physique à l’école, Albert Shesternev y devient rapidement l’un des meilleurs joueurs de volley des équipes de jeunes du Lokomotiv. Pourtant c’est sur les pistes d’athlétisme qu’il se fait remarquer à 17 ans en devenant détenteur du record du 100 mètres de la région de Moscou avec un chrono de 11 secondes. Il sera d’ailleurs invité à poursuivre sa carrière dans l’athlétisme et le décathlon, mais c’est vers le football que Shesternev préfère se tourner. Grand bien lui fasse.

« Le ballon a fait une bonne action pour notre football en enlevant ce jeune sportif des pistes cendrées pour l’amener sur les verts terrains de football. » – Andrey Starostin en parlant d’Albert Shesternev

Jouant à un bon niveau en alternance avec ses études, il commence sa carrière comme gardien de but. En cours la journée, sur les terrains de football la nuit. Néanmoins, il passe sans aucun encombre ses années lycées avant de valider sa première année à l’Institut Technologique d’Etat de Moscou. Dans le même temps, il intègre l’école de football du CSKA Moscou. Là où sa vie va basculer. Boris Arkadiev, entraîneur du CSKA, avait repéré Shesternev grâce à un match du Lokomotiv. « Quand il évoluait encore avec les équipes jeunes du Lokomotiv, son premier entraîneur Nikolai Rozlov l’avait titularisé en pointe de l’attaque, car il disposait seulement de neuf joueurs de champs en raison d’une épidémie. Ce jour-là, Shesternev a marqué six buts et le Lokomotiv s’imposa 9 à 1. » expliquait ainsi le coach.

Ⓒ sportsworldcards.com

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Petit à petit, le jeune homme va mettre de côté son parcours scolaire. Finissant par manquer tellement de cours que le bureau du doyen eût été obligé de le convoquer afin de lui demander de faire un choix entre les études et le football. Albert Shesternev demande conseil auprès de son père qui lui répondit que la décision lui appartenait, car ce dernier était dorénavant un adulte libre de dicter ses propres choix. Le résultat ne se fit pas attendre et c’est tout naturellement qu’Albert Shesternev choisit le football.

Sous ce maillot du CSKA, Boris Arkadiev transforme littéralement le jeune homme timide en défenseur le plus redouté de l’histoire du football soviétique. En dépit de son jeune âgé, 19 ans seulement, il fait entièrement confiance à son nouveau protégé en l’alignant comme joueur de champ et le titularisant dès la saison 1961. Il se trouve que le jeune sprinteur était aussi un organisateur de jeu formidable, capable de lire les trajectoires, d’avoir une bonne intuition et doté d’une grande capacité d’anticipation. Les changements tactiques de l’époque le firent reculer sur le terrain en position de libéro, afin d’avoir une meilleure vision sur l’ensemble du terrain en position de dernier défenseur. Très rapidement, le joueur s’adapte au nouveau schéma tactique du CSKA et seulement quatre mois après ses débuts au club, il se voit être appelé avec la sélection nationale. De quoi ne pas regretter son choix footballistique.

A la fin de la saison 1962 , Nikolay Starostin l’invite à rejoindre le Spartak Moscou, champion d’URSS la même année, mais le jeune Shesternev refuse, préférant rester fidèle au club de l’Armée Rouge. Un amour pour un club qu’il gardera pour le restant de sa vie. Et qui, encore aujourd’hui, est salué par tout bon supporter du CSKA Moscou qui se respecte.

La Coupe du Monde 1962 au Chili, c’est sur le banc de touche que Shesternev y assiste. C’est seulement en 1963, contre l’Italie, lors des qualifications pour le Championnat d’Europe, que le monde eut le plaisir de découvrir ce défenseur qu’était Albert Shesternev quand l’équipe soviétique s’impose tranquillement 2-0 au stade Luzhniki. Un match fait de grâce pour Albert qui se permet d’éteindre totalement Gianni Rivera pendant les 90 minutes de la rencontre. Un match qui eut également une autre retombée sur le jeu du défenseur russe. Face à ces Italiens, Shesternev, le libéro dernier rempart de son équipe, se montre plus que rassurant en effaçant les fautes commises par ses partenaires et en annihilant le joueur-clé de l’équipe adverse. Plus que jamais, Albert Shesternev devenait le cadre de cette défense et de cette sélection.

L’homme qui voulait arrêter Pelé

Le CSKA et l’équipe d’URSS tenaient un joyau en la personne de Shesternev. Un joueur admiré par les experts et reconnu par ses pairs. Malgré les échecs de la sélection soviétique lors du Championnat d’Europe des Nations, les critiques à son encontre furent toujours élogieuses. Beaucoup attendaient la confrontation entre Shesternev, considéré comme l’un des plus grands défenseurs du monde, et le meilleur joueur du monde Pelé, le premier.

Sa première confrontation avec le brésilien eut lieu en 1963 lors d’un match amical. Alors que la sélection soviétique s’incline 2 buts à 1 avec notamment un but du Roi Pelé, au cours d’une conversation privée avec l’un de ses partenaires lors du retour vers la maison, Shesternev aurait alors déclaré « je pense savoir comment neutraliser Pelé maintenant. » Une affirmation qu’il aura l’occasion de confirmer sur le terrain.

Son aura le propulsa capitaine de la sélection sans que personne ne puisse vraiment se souvenir quand ni comment cela s’est fait. Ce choix paraissait tellement naturel que personne n’y avait émis la moindre réticence dans le monde du football soviétique. Si il n’était pas une grande gueule, ni le plus grand leader possible, il était toujours là, prodiguant les bons conseils à ses coéquipiers et, surtout, montrant l’exemple sur le terrain. Un joueur modeste, simple.

Nicholai Morozov; Edward Malafeev; Juan Usatorre; Anzor Kavazashvili; Valentin Afonin; Lev Yashin; Albert Shesternev; Gheorghy Sichinava; coach Yuri Zolotov; Mikhail Meshi; Valery Voronin and Anatoly Banishevsky. Left to right: - (Front) Galimzyan Husainov; Victor Serebryanikov; Vasily Danilov; Victor Getmanov; Vladimir Ponamarev; Oleg Kopayev; Slava Metreveli; Yozif Sabo; Victor Ponedelnik and Igor Chislenko. | Ⓒ Central Press/Getty Images

Nicholai Morozov; Edward Malafeev; Juan Usatorre; Anzor Kavazashvili; Valentin Afonin; Lev Yashin; Albert Shesternev; Gheorghy Sichinava; Yuri Zolotov; Mikhail Meshi; Valery Voronin et Anatoly Banishevsky. Galimzyan Husainov; Victor Serebryanikov; Vasily Danilov; Victor Getmanov; Vladimir Ponamarev; Oleg Kopayev; Slava Metreveli; Yozif Sabo; Victor Ponedelnik et Igor Chislenko. | Ⓒ Central Press/Getty Images

Et puis vint ce 4 juillet 1965. La revanche que le monde du football attendait. En ce jour d’été, le Brésil se rend à Moscou pour y affronter l’URSS au stade Luzhniki. Malheureusement, la belle histoire n’aura jamais lieu. Ce jour-là, Shesternev n’est pas présent en raison d’une blessure grave. C’est frustré, à la télévision, loin d’un stade où il ne veut pas se déplacer pour l’occasion, que le joueur constate avec amertume à la lourde défaite 3-0 de son équipe face à l’homme qu’il s’était juré d’arrêter. Celui qui représentait pour lui l’un des défis de sa vie. Fort heureusement, ce match dans le match aura bien lieu quatre mois et demi plus tard dans le célèbre Maracanã de Rio.

Si cette dernière se solde finalement sur un 2-2, la prestation du défenseur russe est saluée et remarquée. Un résultat « honorable compte tenu du talent et de la renommée de l’équipe brésilienne », d’après le joueur. Tandis que Nikolay Starostin ajouta, « sans Shesternev, notre équipe a perdu 3-0 contre le Brésil. Avec Shesternev, ils font match nul 2-2. Voilà la différence. » Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Shesternev, le constructeur

Si le joueur était plutôt habitué d’arrêter les attaques adverses sur le terrain, Shesternev eut également un rôle majeur dans la reconstruction sportive de son CSKA Moscou. Cet apport sur le terrain qu’il donna au club, faisant de lui un élément incontournable, permit au club de l’armée de se repositionner dans la course au titre aux côtés de clubs bien plus compétitifs comme le grand Dinamo et le Spartak de l’époque. Malheureusement, comme beaucoup d’autres avant et après lui, sa carrière se stoppa prématurément. Alors qu’il avait encore tant à apporter à son club et à cette sélection. Une blessure grave au genou l’éloigna des terrains dès le début de la saison 71, et ce pendant presque toute la saison. Admis à la clinique de Leningrad où il dut subir diverses interventions chirurgicales, sa convalescence fut pour le moins difficile et l’empêcha de revenir au plus haut niveau du fait de douleurs récurrentes au genou qui l’handicaperont durant tout le long de sa vie jusqu’à son décès en 1994. Une triste fin loin de la carrière, de l’aura et de l’importance du joueur dans l’histoire du football soviétique.

Comme un symbole, ses adieux en tant que joueur de football eurent lieu le 21 juin 1973 dans un match amical contre le Brésil au stade Luzhniki. Ce Brésil pour lequel il s’émerveillait devant les matchs et qui représentait pour lui l’objectif ultime pour tout défenseur. Un match où il jouera quelques minutes seulement. Trop fatigué, trop souffrant, l’homme qui aurait pu mourir à deux ans ne profitera jamais vraiment de cette dernière sur un terrain de football, préférant rendre son brassard de capitaine qu’il portait si bien à Murtaz Khurtsilava, alors capitaine du Dinamo Tbilissi, sous les applaudissements et acclamations de cette foule qui ne pouvait qu’être gratifiante d’avoir pu, l’espace de quelques minutes, savourer le génie d’un tel joueur sur un pré vert.

Fidèle, Shesternev restera au CSKA Moscou en tant que coach assistant jusqu’en 1982 avant de prendre les commandes de l’équipe en remplacement d’Oleg Bazylevych. Un poste pour lequel il n’y resta que durant deux petites saisons, terminant successivement quinzième et douzième, avant de finalement tirer sa révérence et dire adieu à un monde du football qui l’a un peu trop souvent oublié. Un homme simple, dont les détails de sa vie personnelle ne filtraient que très rarement. Marié à la patineuse soviétique Tatyana Zhuk, Shesternev restera à jamais l’un des plus grands défenseurs de l’histoire du football soviétique. Un homme pour qui la vie aurait pu s’arrêter prématurément, pour notre plus grand malheur. Loin des pistes d’athlétisme qui l’avaient révélé, c’est finalement sous ce maillot du CSKA Moscou qui lui allait si bien que le grand Shesternev se fit un nom dans le panthéon du football. Le plaisir avant tout.

Soviet’Xav


Image à la une : Ⓒ STAFF/AFP/Getty Images

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Soviet Xav

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1 commentaire

  • Bonjour,
    Vos articles sont vraiment intéressants ! L’histoire d’Albert Shesternev est, quant à elle, très surprenante. C’était une personne douée, sportivement. Inscrire 6 buts alors qu’il était formé pour être gardien de but est quelque chose d’extraordinaire. Il est sans nul doute l’un des plus grands joueurs de l’ère soviétique.

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