Euro 2016 : Slutsky, Mutko, la Russie et son échec sportif

Invité - Publié le 29 juin 2016

Le destin de la Sbornaya dans cet Euro 2016 s’est décidé dans le match contre le Pays de Galles. Face à son constat d’échec, il est l’heure de s’attaquer aux problèmes de cette équipe russe.

Comme les Russes aiment le faire, ils remettent tous les problèmes à résoudre au dernier moment. Battu face aux Gallois pour l’ascension aux huitièmes de finale de l’Euro 2016, Slutsky et le football russe sont aujourd’hui mis face à leurs échecs. Un scénario qui avait déjà eu lieu il y a deux ans au Brésil où, face à l’Algérie, la Sbornaya devait également décider de son destin lors du dernier match des groupes. Capello ou Slutsky, au final, le résultat est le même. Les problèmes restent alors que les sélectionneurs passent et, au passage, remplissent toujours un peu plus leurs comptes en banque. À défaut de remplir l’armoire à trophées.

Absence dans la relance

C’est un problème récurrent en Russie, que ça soit sous le maillot de la sélection ou du CSKA Moscou, là où la charnière centrale Berezutski-Ignashevich et Slutsky lui-même sont en place. En plus de l’âge avancé et d’une lenteur qui accompagne ces vieilles carcasses, on ne peut que constater que les deux tauliers de la défense de la Russie ne savent pas faire une relance et ne proposent aucune activité entre les lignes avec des passes verticales. Le match contre l’Angleterre a été exemplaire puisque les joueurs ont refait ce qu’ils aiment faire. Voici cinq combinaisons de passes les plus répétées pendant le match:

  1. Ignashevich – Berezutski – 24 fois
  2. Berezutski – Ignashevich – 20 fois
  3. Smolnikov – Berezutski – 12 fois
  4. Schennikov – Ignashevich – 12 fois
  5. Ignashevich – Schennikov – 10 fois

Cette absence de relance propre des joueurs russes peut également s’expliquer par la blessure de Dzagoev dans le cœur du jeu. L’absence du milieu de terrain du CSKA Moscou a porté un gros coup dans la construction des attaques. Malgré tout, on constate que le mouvement des joueurs russes est si lent que ses adversaires n’ont jamais été vraiment inquiétés tandis que, par exemple, les Anglais ne prenaient même pas la peine de presser haut face à ces joueurs apathiques. À quoi cela servirait si l’on a juste à attendre la montée et la perte de balle des joueurs russes au milieu de terrain ?

Le milieu trop expérimental

Bien sûr, Golovin est un joueur très talentueux et intéressant à suivre, sauf qu’il n’a jamais joué en tant que pur milieu défensif. Et quand on a 20 ans et joué 17 matchs au plus haut niveau, cela montre bien le vide abyssal du milieu de terrain de la sélection russe. Au final, la sélection russe s’est retrouvée avec un jeune joueur très peu expérimenté, qui n’a jamais vraiment joué à ce poste, au côté du “nouveau russe” Roman Neustädter. Ce dernier qui n’a aucune expérience avec la sélection, aucun automatisme et, surtout, qui n’a pas joué à ce poste de milieu ces dernières années. Du bricolage, encore et toujours. Au niveau de l’Euro, mettre un milieu aussi spécifique et expérimental est suicidaire et inefficace.

De même du côté du numéro 10. Lors des deux premiers matchs, Leonid Slutsky a utilisé Oleg Shatov comme numéro 10. Un joueur plutôt habitué à jouer sur le côté, là où il se montre dangereux et où il est beaucoup plus à l’aise. Une nouvelle fois, la sélection russe doit faire jouer un joueur à une position qui n’est pas la sienne. Autre joueur, cela fait longtemps que l’on attendait Mamaev en Russie. Ancien du CSKA, le joueur sort d’une très belle saison avec le FKK et représente l’avenir de la sélection. Un joueur qui maîtrise l’art de la passe et qui devra être l’un des hommes de base du futur de la sélection russe. Enfin, le vétéran Roman Shirokov. Pas vraiment utilisé dans cet Euro, il aurait peut-être pu proposer autre chose que Shatov à ce poste précis. Lui qui est un habitué du poste, qui sait créer des occasions, mais qui malheureusement possède une forme physique qui laisse à désirer. Le futur chantier du milieu de terrain s’annonce fort compliqué.

© Dennis Grombkowski/Getty Images

© Dennis Grombkowski/Getty Images

Le rôle de Kokorin

Kokorin. La tête brûlée. Plutôt habitué à faire parler de lui avec des sujets extrasportifs qu’à ses performances sur le terrain, Kokorin n’a pas forcément été mis dans les meilleures dispositions pour cet Euro 2016. Formé en tant qu’ailier, un poste qu’il occupa dans sa jeunesse, le jeune attaquant s’est montré bien plus efficace en tant que neuf et demi, en support d’un buteur, plutôt qu’en pur ailier. Positionné sur l’aile droite, et non la gauche, le joueur ne s’est pas vraiment montré à son avantage. Très peu actif malgré quelques dribbles pouvant faire la différence, le joueur reste une énigme de plus dans cette sélection et dans le football russe.

Le cas Slutsky

On reprochait à Slutsky de jouer beaucoup trop prudemment, sans véritablement prendre de risques. C’était notamment le cas dans le match contre la Slovaquie comme on peut le voir sur ce schéma. On peut ainsi constater les trajectoires et la fréquence des passes faites par les joueurs de la Russie.ruuf137247450

Ce dernier nous permet de constater que le problème reste toujours le même pour la Russie. Cette inefficacité, absence de solutions et de risques déjà entrevus lors du match contre les Anglais. Des problèmes qui ont causé la perte de la sélection dans cet Euro et l’ont renvoyée très rapidement vers Moscou.

Dans le dernier match de la Russie face au Pays de Galles, la Russie devait prendre tous les risques possibles et essayer de jouer un peu plus haut que d’habitude. Un nouvel échec.

D’un côté, on pouvait retrouver Glushakov. Milieu de terrain qui se sent à l’aise un peu partout, Glushakov a eu l’occasion de se montrer très rapidement dans cet Euro grâce à son coup de patte pour donner le but de Berezutski face à l’Angleterre. Placé en sentinelle, il a su apporter beaucoup plus de mouvements et d’agressivité que ses compères du milieu. Pour l’accompagner, un certain Mamaev placé en 8 pour s’occuper de l’animation du jeu russe. Enfin, dernier larron du milieu lors de ce match contre les Gallois, Roman Shirokov. Positionné dans son poste de prédilection, le vétéran devait créer les actions et alimenter le trio Kokorin – Smolov – Dzyuba, déjà surnommé KoSmoDzyu dans les médias russes. Une nouvelle variance qui semblait risquée, mais qui s’imposait au vu de la situation désespérée avant ce match. On peut peut-être regretter Neustädter, qui, malgré tout, a su montrer quelques prestations encourageantes, mais à situation désespérée, moyen désespéré.

Malheureusement, ce match a mis une nouvelle fois en lumière les limites du football russe. Trop déséquilibré, cet effectif n’a pas su faire face aux vagues galloises et a rapidement pris l’eau face aux coéquipiers de Gareth Bale. L’absence d’un milieu défensif de métier a finalement coûté très cher à la Russie qui s’est faite littéralement détruite dans cette zone clé du jeu, les Gallois n’ayant aucun mal à passer très rapide le milieu de terrain balle au pied en se moquant totalement du semblant d’opposition adverse. De la première à la dernière minute de jeu de ce match, et plus globalement de cet Euro, le plan tactique de Slutsky a échoué et les Russes n’ont jamais su imposer une véritable tactique.

Pour être russe et habiter le pays depuis toujours, je suis plutôt bien placé pour comprendre la résonance de ce match sur le public russe. Très clairement, ce match restera comme l’un des plus honteux de l’histoire du football russe. Un constat d’échec qui contraste avec les ambitions du peuple russe. La majorité des Russes avaient et ont toujours des exigences élevées pour cette sélection nationale. Trop élevées même.

© VASILY MAXIMOV/AFP/Getty Images

© VASILY MAXIMOV/AFP/Getty Images

Attendre une qualification de cette équipe de Russie était complètement fou, inespéré et montrait une nouvelle fois un aveuglement des gens pour le niveau actuel du football russe et de sa sélection. Certes, ce match a été perdu par l’entraîneur et les joueurs, mais, au final, il n’est que le résultat d’une crise footballistique bien plus complexe et profonde. Une crise qui ruine encore et toujours le football local. Histoire d’y comprendre un peu plus clair et d’approfondir ce sujet, voici les trois points clés qui tuent peu à peu ce football.

  1. La limite de joueurs étrangers. Pour rappel, chaque club russe évoluant en Premier League a le droit de mettre maximum 6 joueurs étrangers sur le terrain. Cette règle était faite pour que les membres de la Sbornaya aient plus de temps de jeu. En réalité, cela a créé les postes prédestinés aux Russes, comme les latéraux par exemple qui ont dans la plupart d’équipes un passeport russe. Cela crée des conditions défavorables à l’existence de la concurrence entre les joueurs pour une place parmi les titulaires. Résultat ? Les joueurs stagnent et ne permettent pas de relever le niveau.
  2. Les salaires trop élevés. Par exemple, Alexandr Kokorin gagne entre 3 et 5 millions d’euros chaque saison. Un salaire astronomique difficilement explicable. Ainsi, les joueurs russes ne sont pas parmi les cibles des équipes phares de l’Europe pendant les divers mercatos en raison d’un prix souvent trop cher et injustifié. Le joueur stagne dans son confort, amassant de l’argent sans aucune remise en cause. La faute à une concurrence russe qui n’arrive pas.
  3. L’absence d’un programme de développement du football en Russie et le manque d’entraîneurs pour les enfants et les jeunes. Une remise en cause de la totalité de la vision du football russe est aujourd’hui nécessaire, dans sa structure et dans son approche de la formation. Le manque de professionnalisme à tous les étages fait aujourd’hui défaut dans le football mondial, et ça, les instances russes doivent le comprendre.

Les vrais problèmes sont là, dans l’ombre, cachés. Tout le monde le sait, personne ne veut vraiment le dénoncer. Tout le monde le sait, personne ne semble vouloir agir. Tout le monde le sait, sauf un certain Vitali Mutko, ce dernier préférant rester dans son univers parallèle. En attendant, les amateurs de ballon rond en Russie, eux, attendent toujours des changements et des réformes. Qui ne semble pas vraiment venir …

Mark Neugasimov


Image à la une : © ALEXANDER NEMENOV/AFP/Getty Images

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