Il faisait beau à Prague en ce vendredi 5 septembre 2014. Alors que les touristes quittaient la capitale de la République Tchèque, une vague dalmate s’abattait sur la ville depuis quelques jours. Pour le simple civil, cette afflue n’était pas forcément compréhensible. Toutes ces personnes qui ne faisaient qu’un, arborant un seul et unique logo sur leur torse, semblaient être en pèlerinage, se dirigeant tous vers un seul et même objectif. Dans une ambiance festive, la rue Křemencova résonnait pour l’occasion de chant en croate, avec notamment ce « Hajduk živi vječno! » qui revenait sans cesse. Les lampadaires, eux, étaient remplacés par des fumigènes qui accompagnaient ce fond sonore et cette déferlante dans la capitale historique de la Bohême. Pour les accompagner, des locaux, la plupart ornant une étoile rouge sur leurs maillots, étaient présents. Reprenant avec eux des chants à la gloire de l’Hajduk Split, mais aussi de leur seul amour, le grand Slavia Prague. Loin des rivalités, le football était ici l’occasion de célébrer une histoire commune, de réunir deux peuples pourtant séparés par des milliers de kilomètres.

Un bar pour l’Histoire

Tous se dirigeaient vers un même point, un simple bar pour beaucoup, toute une histoire pour d’autres. Ici, au U Fleků, il n’est pas vraiment rare de voir des Croates tout le long de l’année. Reconnaissable de tous les bars de la capitale grâce à son énorme horloge accueillant les visiteurs en pleine rue, l’U Fleků, ou « Chez Flek » en français, est un vestige du passé, un lieu chargé d’histoires et qui a fait l’Histoire.

© Footballski
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Depuis 1499, la brasserie U Fleků a vu passer en son sein le Tout-Prague, de l’ouvrier aux écrivains en passant par des peintres, des acteurs, des compositeurs ou encore des journalistes et des sculpteurs. Tous ces hommes et ces femmes, sans distinction de classe, buvant un seul et même breuvage, la seule bière proposée à la carte, une brune à 5% d’alcool brassée sur place et disponible nulle part ailleurs. Une bière connue et reconnue par un peuple de connaisseur vouant un culte pour ce savoureux liquide sombre. Mais si tout ce peuple croate et tchèque était réuni en ce jour de l’année 2014, ce n’était pas seulement pour boire cette bière unique. C’est ici, au U Fleků, qu’une partie de l’histoire du football est née entre quelques chopes et odeurs de cigarettes.

Ici, dans ce bar devenu lieu de pèlerinage pour tout supporter de l’Hajduk Split, est né le club de Dalmatie. Ici, où, le 13 février 1911, 103 ans avant cette soirée de septembre 2014, qu’un groupe d’étudiants croates, où l’on retrouvait Fabijan Kaliterna, Ivan Šakić, Lucijan Stella et Vjekoslav Ivanišević, se réunirent après avoir assisté au derby entre le Slavia et le Sparta. Ici où furent émises les premières idées de créer un club chez eux, à Split. Ici où ils en profitèrent pour rédiger une constitution qui sera la base de l’Hajduk Split. Ici où ils demandèrent la permission de construire un stade à « Kraljeva Njiva » utilisé par l’armée austro-hongroise comme terrain d’entraînement.

A U Fleků, les odeurs de bières se mélangent aux souvenirs de l’Histoire. Quand la Dalmatie faisait partie de l’Autriche-Hongrie. A cette époque, l’Hajduk se décrivait comme un club croate et adopta le šahovnica, l’échiquier blanc et rouge croate, en guise de logo. Un choix de taille en opposition totale avec la politique austro-hongroise de l’époque et de sa vision de la Dalmatie. Une opposition qui se fit également dans le terme Hajduk. Trop rebelle, ce dernier posait des problèmes lorsque la Dalmatie était dans le joug austro-hongrois. Le nom controversé, d’origine turque, désignait les leaders des révoltes pour la libération des terres conquises par l’Empire Ottoman. Pourtant, il a traversé les empires (Autriche-Hongrie, 1918), les royaumes (celui des Serbes, Croates et Slovènes, 1941), les occupations (celle fasciste de l’Italie, 1943), le Communisme (Yougoslavie) et la république indépendante (Croatie).

Depuis cette soirée de février de 1911, les supporters croates passent et repassent. N’hésitent pas à faire des centaines de kilomètres pour pouvoir boire cette fameuse bière brune, mais surtout pour revivre une partie de leur histoire, de leur vie. Un bar bondé où les gens font parfois la queue pour pouvoir immortaliser cette aventure à travers une photo avec une plaque commémorative du club posé en 2001 par une délégation du club croate. Du simple anonyme au joueur de football, toute personne qui a déjà porté une fois le maillot de l’Hajduk a entendu parler de cette plaque, de ce bar, de cette histoire. Même pour Ivan Balić, père du prodige Andrija qui a porté le maillot du club, venir ici, dans ce lieu, était primordial.

« Je ne me soucie pas de la bière que je peux boire partout. Je veux juste prendre une photo en face de notre plaque commémorative. » – Ivan Balić

Et s’il y avait autant de monde en cette soirée du 5 septembre 2014, ce n’était pas un hasard.

Deux clubs, une fraternité

Après une nuit longue, teinté de bière, de chant et d’amitié, le 6 septembre 2014 était à marquer d’une pierre blanche pour tous les supporters de l’Hajduk et du Slavia. Depuis la création du club croate, les deux clubs entretiennent une véritable amitié entre ses dirigeants et ses supporters. D’autant que les deux premières rencontres internationales du club croate furent, comme un symbole, contre le Slavia Praha, en 1913. Autant dire qu’en cette journée de septembre, les autres clubs de Prague n’avaient que très peu d’importance et leurs divers supporters se trouvaient, le temps d’une journée, en territoire ennemi. Ici, le territoire était, l’espace d’un match de gala entre les deux clubs pour fêter les 50 ans de la Tribuna Sever, les ultras du Slavia, conquis par les deux clubs amis. Comme un remake de février 2011, où cette fois-ci c’était les supporters tchèques qui s’étaient rendus au Poljud pour le centenaire de l’Hajduk.

À vrai dire, les gens qui étaient au stade ne devaient pas vraiment se soucier du match. Bien que le Slavia le remporta officiellement 2-0, le match n’ira jamais à sa fin et, à vrai dire, personne ne s’en est vraiment soucié.

Tous ensemble, Croates et Tchèques communiaient dans un Eden bouillant, entre fumigènes et chaleur humaine. Tous ensemble, ces centaines de supporters qui ne vivent que pour leur club revenaient avec nostalgie sur l’histoire de leurs clubs. Ensemble, ils iront jusqu’à faire une invasion de stade à la soixante quinzième minutes. Ensemble, ils chanteront, s’enlaceront. Comme dans un certain bar situé au Křemencova 1651/11. Tout ce que l’on retiendra, au fond, c’est ces visages heureux des participants, de toutes ces personnes, heureux d’avoir passé à une journée festive comme l’on peut en connaitre dans les stades de football. Une journée pour retracer l’histoire d’un club, d’une amitié. Et ce, qu’importent les kilomètres.

Pierre Vuillemot


Image à la une : © Footballski

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