Euro 2016 : Marián Čišovský et la Slovaquie contre la maladie

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 11 juin 2016

Marián Čišovský. Ce nom, vous ne le connaissez peut-être pas. Pourtant, durant des années, Marián a écumé les terrains de football de sa Slovaquie natale, en passant par la Roumanie, tout en s’accomplissant en République Tchèque sous le maillot du Viktoria Plzeň. Une carrière bien remplie, faite de titres, de quelques déceptions, mais, surtout, de joie. Cette joie de ses premiers trophées sous le maillot de l’Inter Bratislava, cette joie de porter le maillot de la sélection nationale slovaque ou, encore, cette joie de remporter des titres avec le Viktoria Plzeň au côté d’une personne comme Pavel Horváth, légende du club, mais surtout fidèle ami. Malheureusement, Marián Čišovský n’a plus foulé les terrains de football du jour au lendemain. La faute à la maladie.

L’enfant d’Humenné vers les sommets

Figure marquante du football slovaque, Marián Čišovský est également perçu comme étant comme le porte-drapeau de sa ville natale, Humenné. Considéré comme le plus grand sportif que la ville ait pu connaitre, Humenné est ville située dans la région de Prešov, non loin des Monts du Vihorlat, la chaîne de montagnes emblématique de l’Est de la Slovaquie, qui rejoint également l’Ouest de l’oblast de Transcarpatie en Ukraine.

À vrai dire, Humenné n’est pas une ville avec une grande histoire, et ne représente pas un symbole dans le pays. Si ce n’est, qu’en plus de notre cher Marián Čišovský, la ville a également vu grandir le premier président de la République slovaque après l’indépendance du pays, à savoir Michal Kováč. La ville se raccroche donc à ce qu’elle a : ses quelques musées, les ruines du château de Brekov, le manoir de la famille Andrassy ou sa place de la Liberté, Namestie Slobody, en la mémoire Milan Rastislav Štefánik, ancien général de l’armée française en 1918 et l’un des fondateurs de l’État tchécoslovaque. Mais, surtout, la jeune génération se rattache à son héros local, Marián Čišovský. Un héros que l’on retrouve jusque dans les murs de la ville à travers des tags. Comme un souvenir de ce jeune garçon devenu le footballeur le plus célèbre de la ville.

© humenne.dnes24.sk

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D’Humenné, le joueur passe très vite à l’étape supérieure avec un transfert vers la capitale slovaque et l’Inter Bratislava. Un club en pleine bourre, qui vit ses meilleures années et qui, en guise de leader d’attaque et d’équipe, possède un certain Szilárd Németh. Sur le banc ? Jozef Bubenko. Un entraîneur connu et reconnu en Slovaquie, à qui l’on prêtait, à l’époque, une certaine réussite et un avenir radieux après ses succès avec l’Inter Bratislava de Čišovský, où il réussira le bel exploit de réaliser deux doublés coupe-championnat consécutifs. C’est dans cet environnement parfait que Marián Čišovský engrange de l’expérience, des premiers trophées et une reconnaissance dans le championnat local. Au point d’être transféré en 2004, cinq après son arrivée à Bratislava, chez le club qui monte, Žilina.

Après la courte, mais belle l’hégémonie de l’Inter, c’est au tout de Žilina de faire bonne figure et de truster la première place du classement pendant de nombreuses saisons. Triple champion entre 2001 et 2004, la saison 2004-05, celle de l’arrivée de Čišovský au club, se terminera par une seconde place après une lutte acharnée avec l’Artmedia Bratislava. Une seconde place, mais une saison pleine à titre personnel pour le défenseur slovaque, qui en profite pour s’installer un peu plus avec la sélection nationale. Le destin vers un avenir radieux est tout tracé pour Čišo.

© SAMUEL KUBANI/AFP/Getty Images

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Un an et puis s’en va. À force de briller dans ses clubs, Čišovský a le don de plaire à tous les clubs champions du moment en Slovaquie. Après Žilina, c’est à l’Artmedia Bratislava que le rugueux défenseur signe un contrat. Récent champion, le club a un grand projet et représente l’avenir du football au pays. Pendant deux ans, aux côtés des meilleurs joueurs du championnat, Čišo engrange encore un peu plus d’expérience et des trophées, avec un doublé coupe-championnat. Encore un.

Ironiquement, la plus belle saison qu’a connue l’Artmedia Petržalka fut aussi le début de sa chute. Tandis que Vladimir Weiss quitta son poste pour rejoindre le Saturn, la véritable mort du club viendra par la faute de son propriétaire, Ivan Kmotrik. Si vous lisez nos articles sur le football slovaque, vous n’êtes pas sans savoir que cette personne est, aujourd’hui, le propriétaire d’un autre club de Bratislava, et rival de l’Artmedia, le Slovan Bratislava.

« Pourtant, la locomotive est en marche, et les clubs essayent de l’attraper et employaient diverses méthodes sur le court terme et comptent le facteur chance (participation à la Ligue des Champions). Le seul problème, c’est que parfois, la poule aux œufs d’or, c’est un boomerang qui revient en force et ça peut leur être fatal, comme pour l’Artmedia Bratislava « , nous expliquait Olivier Jarosz, Membership Manager à l’European Club Association dans une interview donnée pour Footballski.

En quittant l’Artmedia pour le Slovan, Ivan Kmotrik prit le soin d’emporter avec lui les joueurs cadres de son ancien club. Ainsi, son club recruta pas moins de 5 joueurs de Petržalka dont Radek Dossoudil, Juraj Halenar ou encore Branislav Obzera, tandis que Marián Čišovský rejoindra le FC Timişoara, en Roumanie. Un an plus tard, 5 autres joueurs viendront alimenter les rangs du Slovan, dont Kornel Salata et Karim Guédé.

© SAMUEL KUBANI/AFP/Getty Images

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Des succès à la maladie

Mais si le joueur quitta la Slovaquie pour la Roumanie, c’est surtout en 2011, avec un transfert au Viktoria Plzeň, qu’il prit une autre envergure. Alors que Pavel Vrba est au club depuis 2008, c’est véritablement durant la période qui correspond à la venue du défenseur slovaque que le club connaîtra succès et réussite sur le plan national et européen. C’est dans ce club que beaucoup de joueurs arriveront à s’épanouir, proposant à la fois un jeu léché, mais aussi une ambiance extrêmement familiale à l’intérieur du groupe. Un groupe qui sera marqué par de nombreux leaders charismatiques et d’histoires tragiques. Car si l’on met souvent en avant la réussite sportive du club, il fut également marqué, ces dernières années, par des hommes. De Pavel Horváth, l’homme au bide à bière magique, aux pieds soyeux et au charisme fou à David Limberský, la tête brûlée de Plzeň, le club eut des capitaines qui ont su faire parler d’eux. En bien ou en mal.

« Nous ne jouons pas pour défendre notre avance. Voilà pourquoi 10 000 supporters viennent nous voir à chaque match. Cela signifie que je dois travailler plus fort en tant que défenseur, mais je suis très heureux de jouer un football que les gens peuvent profiter », déclarait le joueur.

À côté de ça, il y avait des petites histoires dans l’histoire, et la réussite du club. Du défenseur David Bystroň, buteur en Ligue des Champions face au Milan AC avec le club et licencié quelques semaines après pour un contrôle positif à la méthamphétamine lors du match face au BATE Borisov, toujours dans cette même Ligue des Champions. Ou encore Daniel Kolář, le joueur veuf qui perdit sa femme d’un cancer foudroyant à seulement 30 ans. Sans oublier Paulo Rodrigues da Silva, un footballeur brésilien qui perdit la vie dans un accident de voiture non loin de Bohutín, le 2 janvier 2012n alors qu’il n’avait que 25 ans. Ainsi, derrière ces succès sportifs, le Viktoria Plzeň dut aussi faire face à la mort, la drogue et puis, plus récemment, la maladie.

© Alexander Hassenstein/Bongarts/Getty Images

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« À Plzeň, je suis complètement satisfait. Nous nous donnons des objectifs hauts et obtenons de bons résultats. Le stade est régulièrement plein, les gens vivent pour le football. Ma famille est satisfaite. Il y a une très bonne ambiance et je suis très heureux ici », expliquait le joueur en 2014, à Humenné Dnes 24

C’est à cet instant que la vie de Čišovský va être changée du jour au lendemain. Alors que le joueur était encore considéré comme l’un des piliers de son équipe, un joueur international slovaque et reconnu comme l’un des meilleurs défenseurs du championnat tchèque, Marián vit son physique chuter brusquement. Enchaînant blessure sur blessure, il n’arrive plus à revenir sur les terrains. Jusqu’au jour où on apprend sa fin de carrière. Du jour au lendemain, la vie du Slovaque bascule. La raison ? La maladie de Charcot. Une belle saloperie dont Stanislav Gross, ancien Premier ministre tchèque, a également souffert, et qui l’a emporté dans sa tombe à tout juste 45 ans l’année dernière.

Maladie neurologique progressive impossible à stopper pour le moment, la maladie de Charcot ne laisse que très peu d’espoir aux malades. Bien que l’évolution soit variable selon les patients, l’issue, elle, est toujours fatale avec une atteinte respiratoire et cardiaque. La personne atteinte souffre de contractions musculaires ou de faiblesse dans les membres, bras ou jambes. Certaines rencontrent des problèmes d’élocution, et même de comportement avec des passages éclair entre rires et larmes. Les premiers symptômes, et qui régressent très vite, sont la contraction musculaire, avec de grosses crampes, l’atrophie musculaire, et finalement la paralysie. Comme le cœur est un muscle, vous comprenez toute la gravité de la maladie. Autant dire que le football passe au second plan.

Une mobilisation générale

Malgré tout, le Viktoria Plzeň est une grande famille. S’ils ont connu des moments difficiles, le club et ses joueurs ont toujours su y faire face et se serrer les coudes. Pavel Horváth, ancien capitaine et légende du club, a, et est toujours aux côtés de son ami Čišovský. Alors que l’ancien milieu de terrain tchèque faisait ses adieux à ses coéquipiers dans un match amical, il en profita pour reverser les revenus du match à son ancien collègue et grand ami. Vendant la bière 28 couronnes, comme le numéro de maillot de Čišo, la cagnotte fut vite au rendez-vous.

Cette mobilisation, on la retrouvera partout dans en République Tchèque, dans la Slovaquie natale de Čišovský, voire partout en Europe. C’est ainsi que les dons pleuvent pour aider Spolek 28, l’association du joueur. À partir de novembre dernier, le projet « Kopeme pre Čiša » est né afin de recueillir les dons, faciliter la réhabilitation et l’adaptation de la demeure de l’ancien international slovaque, en plus de soutenir et aider d’autres personnes souffrant de cette même maladie de Charcot.

Des chaussures de Theo Walcott, Marek Hamsik, Matúš Kozáčik, Pavel Nedved, Pavel Horváth, Karel Poborsky, Martin Skrtel, Juraj Kucka, Vladimir Weiss ou encore David Limberský en passant par De Jong, Nani ou encore Gianluigi Buffon, plus de 100 paires de crampons ont été mises en vente, alors que la quasi-totalité du football slovaque et tchèque s’est fortement mobilisée dans cet événement tragique.

En juin 2015, pour un match d’adieu au stade Luzansky de Brno et devant plus de 35 000 supporters, Čišovský fut invité à assister à l’événement et fut applaudi par la totalité des spectateurs. Pour redonner encore un peu de force à un homme qui apportait tant sur les terrains. Mais le plus bel hommage viendra lors de la célébration du titre de champion 2014-15 du Viktoria Plzeň. « Un grand nombre de mes joueurs ont admis qu’ils veulent conquérir le titre pour Čišovský qui est gravement malade », déclarait Miroslav Koubek, alors entraîneur du club de Plzeň. Un titre qui reviendra bien dans la main du club avec l’une dès plus belles célébrations de l’histoire du football. Fatigué, les muscles fondus, obligés d’avoir l’aide de son ami Horváth et de Koubek pour arriver jusqu’à l’estrade, ce titre 2014-15 restera à jamais comme le plus émouvant de l’histoire du club, du football tchèque, voire du football mondial. Un titre qui restera à jamais celui de Čišo.

« J’ai attendu 32 ans pour ce titre, mais je le redonnerais immédiatement s’il était possible de redonner la santé à Marian « , racontait l’entraîneur tchèque. Et puis, il y eut ce match amical entre la Slovaquie et la République Tchèque. Comme un symbole. Alors que le joueur devait normalement porter ce maillot slovaque pour affronter ses coéquipiers de club, sa présence sur le terrain ne se fit qu’à travers les émotions et cette banderole « Čišo Bojuj! » – « Lutte, Čišo! » Et nul doute qu’il restera présent dans les esprits des supporters slovaques lors de cet Euro en France. Afin de ne pas oublier que le football n’est plus grand-chose dans une telle situation. Čišo Bojuj!

Pierre Vuillemot

Vous pouvez aider l’association Spolek 28 à cette adresse , vous pouvez également aider les nombreuses associations françaises


Image à la une : © Ladislav Němec, MAFRA

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