Euro 2016 : Filip Šebo, le footballeur devenu triathlète

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 26 juin 2016

Si vous êtes supporter de Valenciennes, amoureux du football écossais ou juste connaisseur du football, le nom de Filip Šebo ne devrait pas vous être inconnu. De sa jeunesse à Bratislava, en passant par une carrière compliquée débutée en Allemagne, à Cologne, jusqu’au rêve américain et au triathlon, retour sur une carrière pour le moins atypique et pleine d’embûches.

Bratislava Moje Mesto

Filip Šebo est un pur enfant de la capitale slovaque et de son football. Un sport pour lequel il était très vite destiné. Comme il l’expliquait, « dès la naissance, je me suis concentré uniquement sur le football, parce que papa était un footballeur et, dès que possible, il m’a emmené le pratiquer. À partir de là, je fus amené à devenir un footballeur professionnel. » Malgré un asthme qu’il dut gérer tout le long de sa carrière, l’enfant de Bratislava arrive à se mettre rapidement en évidence dans le monde du football slovaque.

Passé par les trois clubs de la capitale, Šebo a fait ses classes à Petržalka. Pas forcément l’endroit le plus charmant de la capitale. Si vous ne connaissez pas la ville, Petržalka est le plus grand arrondissement de Bratislava. Bien loin du centre historique, Petržalka est surtout connu pour son ballet incessant de Panelák, des HLM rappelant l’ère communiste qui abritent encore une large partie de la population de la capitale. Dans ce dédale d’immeubles, un club centenaire fondé en juin 1898 connaîtra la gloire au milieu des années 2000. Ce même club où Filip Šebo portera son premier maillot avec l’équipe des jeunes.

© NASSER YOUNES/AFP/Getty Images

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Rapidement, le joueur fait bonne figure, devient un membre important dans les équipes de jeunes et cartonne sous le maillot des U19 et U20 slovaques en marquant des buts importants lors de l’Euro 2002 en Norvège puis pour la Coupe du Monde 2003 aux Émirats arabes unis. Une belle génération qui accroche une troisième place historique lors de cet Euro. Des prestations qui attirent forcément les clubs. À tout juste 17 ans, le jeune Filip se voit quitter sa Slovaquie natale pour rejoindre l’Allemagne voisine et le mythique club de Cologne, le FC Köln. Un club avec lequel il eut l’occasion de terminer sa formation, d’engranger les matchs avec l’équipe B mais pour lequel il ne portera finalement jamais le maillot de l’équipe première.

À défaut de s’imposer en Allemagne, Filip retourne dans sa ville natale à l’âge de 19 ans en s’engageant avec l’Inter Bratislava. Une saison historique dans la capitale. Alors qu’aujourd’hui, le Slovan Bratislava truste le monopole du football dans la capitale slovaque, durant cette saison 2003-04, le football bratislavien se porte plutôt bien avec pas moins de trois clubs dans l’élite. Et pourtant, à l’issue de cette dernière, tout va être vite chamboulé.

Alors que le Slovan Bratislava réalise une saison catastrophique l’envoyant en seconde division après une dernière place et seulement 29 petits points obtenus durant toute la saison, l’Artmedia se classe huitième tandis que l’Inter, lui, termine un petit cran au-dessus avec un petit point de plus que son adversaire de Petržalka. Malgré tout, avec son retour au pays, Filip devient l’un des meilleurs jeunes slovaques du championnat et attire naturellement certains bons clubs possédant certaines ambitions. Le début d’une rencontre avec un certain Ivan Kmotrík.

Ivan Kmotrík et Petržalka, acte 1

Ivan Kmotrík est l’un des entrepreneurs les plus influents de la Slovaquie. Un homme qui profita de la chute du rideau de fer pour faire fortune et devenir l’un des hommes d’affaires les plus connus et controversés du pays. D’un succès indéniable avec son entreprise Grafobal, Ivan Kmotrík a aussi eu l’occasion d’asseoir son influence à travers tout le pays en ayant une main dans les médias du pays ou encore dans le football. Actuel président du Slovan Bratislava, il a débuté sa carrière dans le monde du football en faisant de l’Artmedia  Petržalka un grand du pays en l’espace de quelques années. Avant de faire chuter ce projet en l’espace de quelques mois seulement.

C’est ainsi qu’après l’Inter Bratislava, Filip Šebo se rend dans le club de son enfance pour y faire son retour et porter le maillot de l’Armedia d’Ivan Kmotrík. Le club a un grand projet, représente l’avenir du football au pays et par la même occasion un tremplin idéal pour un jeune joueur comme Filip.

Un choix payant d’entrée de jeu pour le futur attaquant international slovaque qui s’impose très rapidement sur le front de l’attaque du club, parfaitement alimenté par un certain Jan Kozak, fils de l’actuel sélectionneur de la Slovaquie. Un club qui comptait alors dans ses rangs des joueurs comme Šebo, Kozak mais aussi Durica ou encore Balasz Borbely. Une saison remarquable que ça soit à titre collectif avec un titre de champion national historique pour le club, ainsi qu’individuel avec un titre de meilleur buteur du championnat pour Šebo et pas moins de 22 buts au compteur.

En l’espace d’une saison, le jeune Filip devient l’une des attractions du championnat slovaque et l’homme fort de Petržalka. L’occasion pour lui d’attirer les clubs étrangers, une nouvelle fois. Pendant que l’Artmedia s’apprête à conquérir un peu plus le championnat national et la Coupe d’Europe, Šebo décide lui de s’en aller et de rejoindre le voisin autrichien.

Die Veilchen et Belasi

En rejoignant l’Austria Wien, Šebo ne devait pas encore imaginer la portée emblématique de son transfert. Si sur les terrains, le joueur n’aura jamais vraiment eu le temps de pouvoir s’imposer, c’est dans les tribunes que ce transfert aura une certaine symbolique. Tout habitant de Vienne ou de Bratislava connait la facilité déconcertante de rejoindre les deux capitales, traversées par le Danube. Situé à quelques kilomètres l’une de l’autre, c’est tout naturellement que des liens ont eu l’occasion de se former entre les habitants et, parfois, entre les groupes de supporters.

C’est ainsi que les « Ultras Slovan Pressburg », un groupe hooligan réputé du Slovan Bratislava, ont eu l’occasion de faire naître une amitié avec les « Unsterblich Wien », ou « les immortels » en VF. Pas forcément les esprits plus ouverts au monde, ces deux groupes sont connus pour avoir une frange d’extrême droite nostalgique d’une certaine période de l’Histoire. Des membres qui ont déjà eu l’occasion de faire parler d’eux en s’affichant dans les médias locaux après des dérapages politiques ou encore pour avoir attaqué une association pour les migrants à Vienne en 2013.

Si bien évidemment Šebo n’a aucun lien dans tout ça, ses passages dans les clubs ont été déterminants dans son lien avec les différents supporters des clubs. Le joueur devenant rapidement l’un des chouchous du public, qu’il vienne de Vienne ou Bratislava. Au point de faire du joueur l’un des arguments publicitaires de la marque Austria et du club. « Nous avons beaucoup investi et planifié dans la publicité et défini certaines priorités. Une partie importante de cette démarche était Filip Sebo. » expliquait Kraetschmer à sportnet.at.

© austria-archiv.at

© austria-archiv.at

Malgré un doublé coupe-championnat, le joueur doit faire face aux mesures d’austérité après des problèmes internes et l’abandon du club par Frank Stronach. Résultat des courses, le club doit se séparer de la plupart de ses joueurs cadres tels que Vladimír Janočko, Joey Didulica, Libor Sionko, Sigurd Rushfeldt, Roland Linz ou encore Filip Šebo. Un club qui l’a pourtant marqué comme il l’expliquait dans une interview pour freeletics-austria : « Tous les supporters de l’Austria savent que j’ai un cœur violet et je suis heureux d’être toujours en contact avec certains. Je ne pourrai jamais oublier mon année en Autriche! »

Entre l’échec et l’amitié

Disons-le, Filip Šebo a été l’un des plus gros flops de l’histoire des Rangers. Acheté par Paul Le Guen pour la coquette somme de 1,8 million de livres, le joueur n’a pas vraiment marqué le football écossais de par son talent. Ne marquant que deux petits buts, le nom de Šebo reste malgré tout légendaire chez les Gers et dans le football écossais.

© Jeff J Mitchell/Getty Images

© Jeff J Mitchell/Getty Images

On pouvait parfois entendre son nom résonner dans les gorges des supporters écossais après qu’un joueur ait loupé un tir. Ainsi, le nom de Šebo est devenu une expression en Écosse, désignant un joueur effectuant un tir à longue distance totalement foireux, parfois trop optimiste ou tout simplement stupide. Un tir qui va plutôt se loger dans les tribunes qu’au fond des filets.

« Sebo, dont le nom deviendrait synonyme d’incompétence dans le football écossais. Sebo serait le « paratonnerre » d’une grande partie des critiques vis-à-vis de Le Guen durant les quelques premiers mois et serait au Français ce que Konterman avait été à Advocaat, bien que son style robuste le rendant sympathique pour les fans. » – The Official Biography of Rangers par Ronnie Esplin et Graham Walker

Autant le dire, si Filip Šebo n’a pas fait rêver par son talent, il a au moins eu le mérite d’imposer sa marque de fabrique dans tout le pays. Un mérite pas forcément donné à tout le monde.

© theshamrockglasgow.wordpress.com

© theshamrockglasgow.wordpress.com

Filip Šebo possède comme grand ami un certain Vladimir Weiss. Fils de l’ancien sélectionneur de la Slovaquie, Vladimir a également eu l’occasion de porter le maillot des Gers quelques années après son compatriote. Ironiquement, Vladimir Weiss a lui laissé une belle trace de son passage chez les Rangers où les supporters réclament encore très souvent son retour sur les différents réseaux sociaux du joueur.

« Je ne sais pas si la Slovaquie a un meilleur entraîneur. Que ce soit pour le football ou le côté humain. Avec lui, ainsi que toute sa famille, que je vois régulièrement, je suis très proche, pour ainsi dire, c’est une relation quasi familiale. » expliquait ainsi Šebo pour Ligy.sk à propos de son attachement pour Vladimir Weiss, père et fils.

Copains comme cochons, les deux joueurs s’affichent très régulièrement ensemble sur les réseaux sociaux et continuent de partager leur amour pour les Rangers. Dernier exemple en date avec le Old Firm, où les deux hommes avaient eu l’occasion de porter fièrement les maillots des Gers et d’afficher leur désamour pour le Celtic.

Ivan Kmotrík et le Slovan, acte 2

Et puis vint le Slovan Bratislava. Après cet échec écossais, puis français à Valenciennes, le joueur a l’occasion de retrouver sa ville, sa maison. Retrouvant Ivan Kmotrík, alors président du Slovan Bratislava, l’attaquant slovaque arrive comme un cadre au pays. Loin de sa jeunesse lors de son départ pour l’Autriche, il est dorénavant un attaquant expérimenté, qui a connu les galères, les doutes. Un joueur qui a soif de revanche et qui ne demande qu’à jouer au football. Retrouver le plaisir de jouer et de marquer.

Impressionnant, le joueur s’impose très rapidement comme l’attaquant qui manquait tant au Slovan Bratislava. Un joueur capable d’enchaîner les buts, loin, très loin des moqueries qu’il avait pu subir en Écosse. Devenant meilleur buteur du championnat slovaque, il entre également dans le classement des meilleurs buteurs européens pour la saison 2010 – 2011. Autant le dire, Filip Šebo a su trouver cette force mentale pour rebondir et retrouver le chemin des buts et du succès. Avec lui, le Slovan surnage, retrouve le titre de champion national et rêve de grandir en Europe. Un rêve européen poussé par le président du club et dont Šebo devient l’une des pièces maîtresses.

Le joueur veut croire aux chances du Slovan Bratislava en Europe et remercier ce club qu’il lui a donné la chance de se relancer. « J’ai reçu un grand nombre de messages des supporters. Samedi, je regardais un montage des succès de la saison dernière, la célébration du titre et de la coupe. Toutes ces émotions étaient merveilleuses et je voudrais retrouver quelque chose de similaire. La chose la plus importante pour moi est de donner satisfaction à tout le club, le propriétaire, les entraîneurs, les coéquipiers, les supporters. » déclarait ainsi le joueur dans une conférence de presse en 2011 alors que les rumeurs de départ vers Hanovre se faisaient insistantes.

C’est aussi ici, au Slovan, que le joueur a eu l’occasion de nouer des liens avec les supporters Belasi. On a tous en tête le souvenir de cette soirée de festivités pour le titre de champion en 2011, où, vêtu d’un t-shirt rose et d’une cagoule, le joueur lançait des chants à la gloire du club que tout le public reprenait en cœur. Ou encore lors du Bouleho memoriál, un tournoi organisé par les Belasá šlachta, les ultras du club, pour commémorer les supporters disparus. Šebo n’a pas hésité pas à répondre favorablement à l’invitation des supporters, en compagnie d’autres joueurs et d’anciens joueurs du club, pour former une équipe et jouer ce tournoi mémorial à la symbolique forte pour tous les supporters du Slovan. Un tournoi où il a pu retrouver d’autres groupes ultras amis, que ça soit de Brno, du Ruch Chorzow, de l’AIK Stockholm ou encore d’un certain Austria Wien. Des retrouvailles avec ce public qui l’avait tant aimé il y a quelques années. « J’ai rencontré les supporters du Slovan avec qui j’ai une excellente relation. Je suis heureux d’avoir rencontré les fans de l’Austria qui se souvenaient encore de moi quand je jouais pour le club. J’ai beaucoup apprécié le match contre les supporters et l’atmosphère. » racontait le joueur au numéro 68 du Dennik Sport.

Du rêve américain au triathlon

Malheureusement, le joueur ne restera que deux saisons sous le maillot du Slovan. Si Filip se plait à Bratislava, il rêve d’un nouveau territoire, d’un nouveau championnat. Son dévolu se porte sur la MLS, son rêve. Inaccessible.

Comme il l’expliquait dans une interview, « cela n’a pas fonctionné en raison d’un permis de travail. Il est très difficile de l’obtenir. Ma stratégie était d’essayer à mes risques et périls. J’y suis allé par moi-même, sans traiter par des agents. […] En tout cas, je ne regrette pas les étapes de la vie et je referais tout de la même façon. » Du jour au lendemain, l’international slovaque se retrouvait sans aucun club. Une situation qui allait durer de longues années, mais qui lui a permis de découvrir un nouveau passe-temps et une nouvelle passion : le triathlon.

Cette passion l’emmène un peu partout en Europe et en Amérique où il a l’occasion de courir le prestigieux marathon de New York. Il y a quelques jours seulement, en avril dernier, le joueur a franchi une nouvelle étape dans cette carrière en remportant un Iron Man 70.3, avec au programme 1,9km de nage, 90km de vélo et enfin 21,1km de course à pied. Rien que ça.

« Alors mes amis, ceci est ma réponse officielle quant au pourquoi j’ai arrêté le football professionnel. » écrivait l’intéressé sur sa page Facebook. Avant de déclarait à netky.sk, « ce fut mon premier demi-Ironman. Je l’ai préparé pendant deux ans. J’ai mis 5h09, ce qui est un fantasme. Cette arrivée, c’est le plus beau sentiment dans la vie. J’étais l’homme le plus heureux de la planète. » Une victoire symbolique, comme une réponse à ses détracteurs.

© netky.sk

© netky.sk

Loin d’une après-carrière banale, Šebo est devenu multitâche. Quand il ne se prépare pas pour ses marathons, l’ancien international slovaque retrouve les terrains de football, pour le plaisir, avec son club d’enfance, Petržalka, en cinquième division slovaque. Loin de tout le football business, le but du joueur est simple, être heureux d’aider le club de son ami Andrej Kalina, directeur général de l’équipe, et le reconstruire totalement à partir des ruines laissées comme héritage.

Alors qu’il était connu pour ses nombreuses conquêtes, souvent des mannequins slovaques, quand il était joueur de football professionnel, Filip Šebo est aujourd’hui également passé de l’autre côté. Loin de son crâne chauve, il est aujourd’hui un homme méconnaissable. Barbe de hipster, cheveux longs, tatouages, « il y a une grande demande pour ces modèles, révélait ainsi Dominika Svetiková, en charge d’une agence de mannequinat, pour Pluska.sk, tout en ajoutant que Filip a une personnalité et un charisme, qui donne une très forte valeur ajoutée à l’aspect visuel. » Si ça c’est pas beau!

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Image à la une: © MP

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Papa de Footballski. À l'Est de nulle part avec mon crâne rasé, un stylo et du football slovaque. Kolik jazyků umíš, tolikrát jsi člověkem.

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