Euro 2016 : L’impasse croate

Damien F - Publié le 19 juin 2016

Une nouvelle fois, des incidents se sont produits lors d’un match de la Croatie. L’utilisation de la pyrotechnie et la violence physique dans les tribunes ont particulièrement fait le buzz, mais les rapports de la FARE (Football Against Racism in Europe) ont aussi noté l’utilisation du désormais fameux chant ‘Za dom – spremni’ pour lequel la fédération a déjà été condamnée bon nombre de fois. Pour alourdir la charge, les agents de l’organisation travaillant depuis longtemps avec l’UEFA, qui ont déjà une sacrée expérience avec la fédération croate – quasi exclusivement négative -, ont rajouté à tout cela des slogans à caractère homophobe et des drapeaux avec des symboles oustachis et des croix celtiques. De quoi laisser une note plutôt salée qui pourrait avoir de graves conséquences.

Dans les médias croates, des informations contradictoires ont circulé, de la possibilité d’exclusion de l’Euro à celle de la disqualification pour la prochaine Coupe du Monde. Pour ce qui est de l’exclusion du tournoi, l’UEFA aura besoin de nouveaux faits, les précédents n’étant pas cumulés dans le calcul. L’instance européenne devra donc uniquement se baser sur ce qui a été vu dans cet Euro. Les antécédents constituent, eux, uniquement des circonstances aggravantes. En ce qui concerne la qualification à la Coupe du Monde, elle est sous la juridiction de la FIFA et non de l’UEFA, donc cette dernière ne peut pas prendre de décision pour la première. Mais il est clair que ce qui s’est passé (et peut-être ce qui se passera) aura un impact sur la décision de la FIFA. Pour en revenir à cet Euro, même en cas de récidive, on peut parier que l’UEFA ne bannira pas la Croatie. Cela irait trop dans le sens des supporters et pas assez dans celui de Mamic et de son pantin Suker, membre du comité exécutif de l’UEFA. Si la Russie a de fortes chances de se faire sortir de l’Euro en cas de récidive, en revanche la Croatie non, à moins que ses fans fassent exploser une bombe atomique dans le stade. Et encore…

© Michael Steele/Getty Images

© Michael Steele/Getty Images

Facile à condamner, plus dur à comprendre

Bien entendu, toute la planète footballistique s’est empressée de condamner le comportement des Croates dans les tribunes de Saint-Etienne. Ce qui est logique au vu des troubles causés par des fans radicaux dont les méthodes d’épuration de leur football sont très discutables. D’autant plus que d’autres, qui supportent encore l’équipe, ont eu une altercation avec eux dans les tribunes. Mais la question que ne posent pas bon nombre de politiques et de journalistes, visiblement assez pressés de tout classer dans la catégorie hooliganisme, est la suivante : pourquoi tout cela se passe t-il ? Comment l’équipe nationale croate, la seule entité réunifiant le pays dans l’ère post-guerre, a pu devenir un facteur de discorde ?

Les fauteurs de troubles de Saint Etienne peuvent être arrêtés, d’autres prendront leur place. Kolinda Grabar Kitarovic, la présidente croate issue du parti qu’a financé Mamic, a demandé des « sanctions plus sévères à l’encontre des hooligans« . La répression, appréciée par les pouvoirs publics, ne résoudra jamais le problème de fond tant que les causes, qui sont les mêmes que les précédentes années, ne seront pas traitées. Si cela ne s’était pas passé dans ce match, ça l’aurait été pendant l’Euro, et à la première occasion suivante. Tout le monde le sait en Croatie, l’UEFA et la FARE le savent aussi. La seule incertitude est quand et comment cela va se produire. Depuis des années, la fédération est sanctionnée pour le comportement de ses supporters, qui ont déjà lancé des fumigènes sur le terrain à Milan, dessiné une croix gammée à Split contre l’Italie ou scandé des slogans oustachis contre la Norvège.

Beaucoup de Croates se sont éloignés de l’équipe nationale ces dernières années et d’autres y ont totalement renoncé. Ceux qui soutiennent encore la Croatie sont ceux qui voient leur pays représenté par Modric, Rakitic et Perisic. En essayant d’oublier que Mamic ou Suker s’approprient le talent des joueurs et en tirent des bénéfices. Comme nous l’avons déjà longuement évoqué à Footballski, la fédération est largement corrompue. Mamic a été placé en garde à vue une première fois pour détournement de fond au Dinamo Zagreb et évasion fiscale. Une deuxième fois pour éviter qu’il influence les témoins. Bien qu’interdit de travailler au Dinamo par les autorités (il est désormais conseiller spécial du club !!), cela ne l’a pas empêché de garder son emploi au sein de la fédération, tout comme son assistant Vrbanovic, également mis en cause dans la même affaire. Parmi toutes les marionnettes que Mamic a installées partout dans le football croate, Suker est la plus importante en raison de sa carrière de joueur.

© Julian Finney/Getty Images)

© Julian Finney/Getty Images)

Des actions revendiquées

En réponse à cette situation, les membres de groupes ultras, comme la Torcida ou les BBB tentent de semer le chaos. Leur but est de braquer les projecteurs sur ce système injuste et de provoquer un échec de la sélection. En espérant un renouveau du football croate et un retour de la démocratie au sein de leur fédération. Ils avaient prévenus qu’ils allaient se donner pour mission d’interrompre un match pendant cet Euro et plus si affinités pour protester contre Suker et Mamic. La Torcida a d’ailleurs revendiqué les actions du match contre la République Tchèque. Au vu de leur communiqué d’aujourd’hui, on peut souligner trois points :

  1. La réponse d’hier de la HNS (fédération croate) va à l’encontre de la Torcida Split, de la ville de Split et de la Dalmatie. Cela démontre leur mépris envers une région qui a défendu la Croatie durant la guerre et s’est battue pour elle.
  2. Quand on parle de Mamic et des gens haut-placés, on parle de présomption d’innocence… Quand on parle des supporters, les règles du jeu changent.
  3. Le groupe Torcida Split souligne le non-respect de la nouvelle loi du sport (Zakon o sportu) de leur pays.

Pour finir, le groupe se pose la question:  est-ce que des fumigènes et des bombes agricoles sont une bonne manière de protester ? Peut-être pas mais… Certains ont complètement perdu espoir, ils ne croient plus au changement. Ils soulignent aussi toutes les tentatives du groupe de changer les choses par le passé (plaintes, nouvelle loi du sport, manifestation à Split devant 40-50.000 personnes,…).

Seule solution pour eux : le départ des hommes haut-placés à la HNS. Sans changements radicaux, le chaos se poursuivra…

Une sélection sacrifiée

Les joueurs, pris en otage entre voyous en costard-cravate et fans radicaux, ont été particulièrement troublés par ce nouvel épisode survenu durant l’Euro. Alors qu’ils jouent à un très bon niveau, leur propre camp tente de les entraver. Absents sur le terrain après l’incident, leurs réactions témoignent de leur incompréhension et de leur colère envers ces supporters déterminés à leur faire du tort.

“Peut-être que ça serait mieux que nous ne jouions pas du tout,” tente Ivan Perisic, “Peut-être que ce serait mieux dans le cas où ces choses devraient se reproduire à chaque fois que nous jouons… »

Malheureusement, personne ne sortira gagnant de cette histoire. La fédération, dépassée, fait tout pour faire passer les fauteurs de troubles pour des hooligans au mieux, terroristes au pire, et demande plus de répression de la part du gouvernement. Lequel, tout comme l’UEFA, sait parfaitement à quel point la HNS est corrompue et travaille pour les intérêts d’un seul homme et son système. L’image renvoyée au grand public est particulièrement négative et les amoureux de la sélection qui supportent l’équipe continuent à souffrir. L’horizon se fait de plus en plus noir et l’air frais de plus en plus rare. Tant de haine et de violence autour d’une sélection qui a le potentiel pour donner tant d’amour…

Damien Goulagovitch


Image à la une : Clive Brunskill / Getty Images

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