Euro 2016 : Artur Boruc, footballeur, grande gueule et ultra

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 30 juin 2016

Artur Boruc n’est pas vraiment la grande star de cet Euro du côté polonais. Destiné à être sur le banc en tant que troisième, puis second gardien avec la blessure de Szczęsny, Boruc reste néanmoins une valeur sûre du football polonais. Un homme d’expérience, connu à la fois pour son talent et pour ses excès. Provocateur, grande gueule, fumeur, ne déclinant jamais un verre d’alcool et fidèle du Legia, Artur Boruc est un homme à part dans le monde du football.

Siedlce, de père en fils

Direction le voïvodie de Mazovie, la plus grande et plus peuplée des 16 régions administratives de Pologne. Un mastodonte qui regroupe plus de 5 000 000 d’habitants sur 35 598 km². Mais si la région est connue, c’est surtout pour avoir comme chef-lieu cette charmante ville répondant au nom de Varsovie. Après une bonne heure de route en partant de la capitale polonaise, nous arrivons à Siedlce. Quatrième ville de la région, avec une communauté juive représentant près de la moitié des 30 000 habitants de l’époque pré-guerre, Siedlce est surtout connue historiquement pour avoir subi de plein fouet les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. La population ne cessa de décroître au fur et à mesure des années suite à l’arrivée allemande dans la ville et l’ouverture du ghetto de Siedlce. Une ville imprégnée par les douleurs de l’Histoire, qui affronta la « solution finale » et dont les terres restent encore marquées par le sang de ces milliers d’innocents maltraités, affamés et exécutés.

Derrière la grande Histoire se cache celle d’un club, le Pogoń Siedlce. Pas franchement le plus connu du football polonais,c’est pourtant ici qu’un certain Artur Boruc y fit ses débuts. Issu d’une famille de sportifs, avec un père hockeyeur pour le club local et un cousin, Herbert, ancien joueur professionnel de football, c’est tout naturellement que le jeune Artur tâte le ballon dès le plus jeune âge en compagnie de son frère aîné Robert et de ses camarades de classe.

« Mes parents ne voyaient pas ma passion comme moi je la ressentais. Mon père, Wladislaw, était joueur de Hockey au Pogoń Siedlce et il a toujours vu mes débuts dans le football comme quelque chose de positif, au contraire de ma mère, Jadwiga, qui n’a jamais cru que quelque chose de positif pouvait sortir de cette passion et de mon attirance pour le football. Ma grand-mère Helena, était aussi très sceptique. Je me souviens d’un jour ou elle m’avait dit : « Souviens-toi Artur, le football ne te donnera pas à manger. » Avec le recul, elle s’était trompée et j’ai bien fait de continuer. » se remémorait l’actuel international polonais pour le site Przeleczorliki.

À 9 ans à peine, alors jeune écolier modèle, Artur, accompagné de son frère, se retrouve à s’entraîner avec le Pogoń. Un club important dans la famille Boruc. On est alors en 1989, Siedlce n’est qu’un petit dans le monde du football polonais et fait sa vie en division inférieure. Son seul grand fait d’armes est un joli parcours en Coupe de Pologne avec à son tableau de chasse des grands noms comme le Motor Lublin et le Polonia Bytom. « Au début, comme tous les gamins, je rêvais de jouer en attaque et marquer des buts. Puis on m’a replacé gardien de but, donc j’ai pris ce qu’on me donnait. Voilà pourquoi je joue gardien aujourd’hui. » racontait Artur. Un changement de poste payant.

Très rapidement, Artur s’impose comme le meilleur jeune talent et devient naturellement titulaire au poste de gardien de but dans l’équipe junior. Il dispute ainsi son premier tournoi de football en 1993. A savoir la Coupe Dana, l’un des plus grands tournois mondiaux de football se déroulant tous les ans au Danemark et regroupant de nombreuses équipes de jeunes. Une compétition où les jeunes Polonais se font remarquer avec une belle seconde place. « Nous avons terminé à la deuxième place. C’est dommage, car je ne pouvais pas être sur le terrain dans la dernière rencontre face à Hammerby.« , tout en ajoutant, « sur un match, j’ai eu une entorse à la jambe et n’ai pas pu participer à la demi-finale. »

Trois ans plus tard seulement, à 16 ans, le joueur fait son entrée dans le grand bain de l’équipe première lors d’un match de troisième division face au Orlęta Łuków. Pas forcément les débuts les plus flamboyants de l’histoire du football polonais, mais qu’importe, sans broncher, Artur s’impose comme l’un des jeunes polonais à suivre. Symbole de cette évolution, lui, le jeune gardien de troisième division polonaise, se retrouve à porter le maillot de la sélection nationale sous les équipes U17, U18 puis U19. Une trajectoire quasiment impossible de nos jours quand on connait la capacité des clubs professionnels à dénicher très rapidement les jeunes talents du pays.

Un rêve de Varsovie

« Si vous souhaitez voir l’aube à la Vistule. Démarrez là-bas avec moi dès aujourd’hui. Vous verrez comment un accueil plein d’amour nous attend le jour de Varsovie. » chantait Czesław Niemen dans ce qui allait devenir l’hymne du Legia. Des paroles qui résonnent dans tous les cœurs des légionnaires, et notamment dans celui d’un certain Artur Boruc.

Enfant de la région, le transfert de Boruc vers le Legia est unique dans l’intensité qu’il a pu provoquer pour le joueur. Rarement un joueur n’aura aussi bien porté le maillot d’un club. Rarement un joueur n’aura été autant légitime pour embrasser fièrement l’écusson de son club après une victoire. Artur Boruc et le Legia représentent une histoire malheureusement trop rare dans le football moderne. Celle d’un joueur qui porte son club dans la peau, sur le coeur, et ce, à jamais. Qu’importe les transferts, qu’importe les boulettes, qu’importent les performances, les supporters du Legia et Artur Boruc ne forment qu’une seule et même famille. Boruc est ce joueur qui représente fièrement le douzième homme sur le terrain. Boruc représente la passion du football à lui seul, l’amour d’un club, de son club.

© legia.com

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Barré par Wojciech Kowalewski et Zbigniew Robakiewicz lors de son arrivée chez les Wojskowi, le jeune Artur fut propulsé dans le football de Varsovie quelques années après son arrivée, en 2002, de façon quelque peu prématurée. « Le club a acheté Radostin Stanev. Je reconnais que j’étais déçu par cela, mais nous sommes arrivés très rapidement à un accord avec Radek. » expliquait-il. Déçu, le joueur a finalement sa chance un joueur de mars 2002 lors d’un match face au Pogoń Szczecin. Blessé, Radostin Stanev laissa sa place à Boruc. Une place qu’il ne lâchera plus.

Joueur majeur du club, Artur Boruc s’impose par la suite très rapidement comme un élément important de cette nouvelle génération varsovienne. Alors que le club ne connaissait plus le gout de la victoire pendant sept longues années de vache maigre, c’est finalement la génération des Boruc qui permit au Legia de retrouver les trophées et de mettre fin à des années blanches indignes d’un tel club.

Artur le légionnaire

Imaginez-vous. Vous êtes supporter d’un club. Vous vous rendez tous les week-ends au stade pour le supporter. Tous les week-ends, vous vous usez la voix pour ce club que vous aimez tant. Parmi vos camarades de tribune se trouve l’un des joueurs que vous adorez. Une idole absolue. Un homme qui porte aussi fièrement l’emblème de ce club, le vôtre, le sien. Un homme qui connait l’histoire de ce club. Une histoire qu’il aime autant que vous. Vous avez l’image en tête ? Très bien. Ici, ce club, c’est le Legia. Ce joueur, c’est Artur Boruc.

« Je suis comme tous les supporters du Legia, je l’adore. » nous explique ainsi Milos, supporter du Legia, avant d’ajouter, « bien que je devais avoir un peu plus de dix ans à cette époque, je me souviens parfaitement de la seule et unique fois où j’ai pu le voir avec le Legia à Łazienkowska. Je l’ai tout de suite adoré avec sa coupe de punk à chien, il était aussi fou qu’il en avait l’air. Il n’a pas arrêté d’haranguer les ultras pendant tout le match. Il était tout jeune et déjà adulé par les supporters. » Même son de cloche du côté de Gawel, enfant de la ville, issu d’une famille supporter du club et abonné depuis plus de 20 ans, « Boruc est un joueur important pour moi. Premièrement, car c’est un joueur polonais. Deuxièmement, car c’est un joueur qui est venu au Legia très jeune d’une ville proche de Varsovie. Il incarne le Legia. Il est l’un des nôtres. »

Cet amour passionnel entre les supporters du Legia et le joueur se scelle le 17 avril 2007. Alors que les militaires doivent affronter le Wisla Plock, toute l’attention est centralisée sur les tribunes. Transféré au Celtic deux ans auparavant, Artur Boruc fait son retour en terre polonaise en allant rejoindre les ultras du Legia en tribune. « Je suis venu de mon propre chef de façon privé, comme un supporter du Legia lambda. Je suis arrivé lundi pour le match et je devais être revenu pour l’entrainement avec le Celtic le jeudi. C’était cool d’être dans le parcage avec les mecs du Legia et de supporter l’équipe. C’était quelque chose d’assez spontané comme démarche, j’ai toujours voulu voir ça de l’intérieur des tribunes, avec les ultras et voilà. » déclarait le joueur à « Naszą Legią » juste après le match.

Comme un symbole de cet amour que porte le joueur pour le Legia et ce peuple. « Dans le parcage, à Plock, Boruc a été accueilli par des applaudissements, et une liesse lorsque les mecs ont vu Artur. Il a commencé à chanter des chants Legioniscii devant le parcage pour le rejoindre juste après », pouvait on lire dans le rapport de match sur Legia.com. Tandis qu’un ultra lançait dans les tribunes : « Regardez! C’est Boruc! Notre roi! Il est là! Vous le voyez ? C’est incroyable. Je suis sobre pourtant. » Une journée magique entre le joueur et les supporters du Legia. Ses supporters. Ovationné, applaudi, glorifié, Artur Boruc était ce jour-là définitivement adopté par la famille des Legioniści.

Jamais avare d’un « eLka » avec ses doigts, qui, comme l’expliquent les chants des ultras, est « un signe sacré de la Légion. Sens fans sont invincibles, instaurent la peur dans le monde entier. », Artur Boruc n’est jamais très loin de son Legia et de l’amour qu’il peut porter pour ce club. « Lorsque je vais arrêter ma carrière, je vais m’impliquer en tant que supporter du Legia et vais probablement assister aux matchs avec les autres fans. Je n’ai aucun intérêt pour le football de tous les jours, je tiens seulement à regarder les matchs du Legia. » rapportait Legia.com. Encore dernièrement, il n’a pas hésité à s’afficher avec un t-shirt « Le football à Varsonie n’est rien sans hooligans.« Fier comme un légionnaire.

© Capture / Instagram

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Artur Boruc, the Holy Goalie

Après avoir été légende en son pays, Boruc décide de s’en aller loin de sa Pologne natale tenter l’aventure écossaise avec le mythique Celtic Glasgow. Une franche réussite. Partout où il passe, le joueur ne laisse pas insensible et arrive se mettre les supporters dans sa poche très rapidement. Adoré par les supporters du Celtic, Artur Boruc symbolise à lui seul la rivalité avec les Rangers.

© Jeff J Mitchell/Getty Images

© Jeff J Mitchell/Getty Images

« À Glasgow, il a réussi à être adoré par les supporters du Celtic et détesté par ceux des Rangers le jour où il a fait un signe de croix à Ibrox. Ça lui a valu d’avoir des graffitis mortuaires avant un match contre l’Irlande du Nord décisif pour la qualification à la Coupe du Monde 2010, un match où il est d’ailleurs responsable de deux buts. » nous explique Grégory Sokol, journaliste ayant eu l’occasion de vivre à Glasgow. « Les fans du Celtic avaient même une chanson en son honneur, « Holy Goalie », où ils parlent justement de ce signe de croix à Ibrox. » poursuit-il, tout en ajoutant, « il était incroyable. Il faisait des arrêts de fou, un talent monstre gâché par le mental. »

Artur Boruc à Glasgow, c’est l’histoire d’un polonais qui n’avait peur de rien. Capable de sortir des signes de croix dans l’antre des Rangers, d’afficher un tatouage d’un singe sur le ventre ou encore de porter fièrement un t-shirt du Pape Jean-Paul II, un homme qui a une grande place en Pologne. Artur Boruc, tel un bon légionnaire, a du caractère et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Prêt à défier l’ennemi coûte que coûte.

© Alex Livesey/Getty Images

© Alex Livesey/Getty Images

« Après un match face aux Gers, Artur s’est trimbalé en survêtement du Celtic dans Bridgeton. Bridgeton est un quartier pas loin de Celtic Park mais totalement « rough » et protestant. À tel point qu’une des chansons les plus célèbres des Gers, et interdite aujourd’hui, est : « Hullo hullo we are the Billy Boys, Hullo hullo you’ll know us by our noise, we’re up to our knees in Fenian blood, surrender or you’ll die, for we are the Bridgeton Billy Boys. » Il faut aussi comprendre que les fans hardcores des Gers n’aiment pas les Polonais pour des questions religieuses et les voient comme des envahisseurs. » nous explique ainsi Grégory Sokol.

Un racisme dont il fut témoin et acteur un 21 avril 2007 au parc Elder dans Glasglow. Alors que trois Polonais, dont une femme enceinte, se faisaient agresser par une bande de voyous, le gardien du Celtic eut le courage de venir s’interposer et de sauver ses trois compatriotes. Un geste remarquable, loin de l’image qu’il pouvait renvoyer dans les médias, et qui lui a valu de recevoir un prix spécial pour la quarantième édition du Fair Play organisé par le Comité olympique polonais. À Glagow, du côté des supporters du Celtic, Artur Boruc restera à jamais le « Celtic number one. »

L’alcool, la cigarette et les femmes

Si Boruc ne laisse jamais indifférent sur les terrains, l’international polonais a également vu son image être salie dans différents médias.

Sanctionné à deux reprises pour abus d’alcool, Artur Boruc n’est pas forcément le footballeur modèle. Mais qu’importe. Si le Polonais aime parfois boire de l’alcool et fumer quelques cigarettes ou cigares, le joueur n’a jamais vraiment déçu sur un terrain de football. Et il ne s’est pas caché de cette vie complexe, faite de dérapages et de passion. Assumant ses choix, ses excès et ses erreurs. « Écoute. Je n’ai jamais nié que je fumais parfois des cigarettes et que je buvais de l’alcool. Les gens qui ont joué avec moi ou jouent encore avec moi en Serie A le savent. On ne va pas me pendre pour ça. Et puis vous savez ça m’arrive de fumer une cigarette avec le coach, des membres du staff ou des coéquipiers après le déjeuner. » expliquait Boruc lors d’une interview pour weszlo.com, tout en rajoutant « si ça n’affecte pas tes capacités sportives, je ne vois pas le problème. Si je connais des footballeurs qui fument eux aussi ? Oui beaucoup. Je ne parle pas de fumer comme un pompier, mais griller une cigarette de temps en temps, c’est comme boire un verre d’alcool de temps en temps. Est-ce que ça réduit ton temps de réaction ? Ta concentration ? Ton jeu ? Bien sûr que non. »

Grande gueule, langue bien pendue, Boruc aime faire parler de lui, mais ne porte pas vraiment les médias et les journalistes dans son cœur. Tout le paradoxe de cet homme qui ne possède pas beaucoup d’amis, ces derniers se comptant sur les doigts d’une main. Artur aime ce jeu médiatique. Un « je t’aime moi non plus » incessant.

Même sous le maillot du Celtic, Boruc représente son seul amour. | © Jeff J Mitchell/Getty Images

Même sous le maillot du Celtic, Boruc représente son seul amour. | © Jeff J Mitchell/Getty Images

À vrai dire, Boruc est un homme complexe. Loin du footballeur policé, Artur est un personnage et semble être parfois torturé. Un homme qui n’a cure des critiques, de l’opinion des autres et des jugements négatifs sur sa personne. Fier de lui et de sa carrière. Même après des ruptures compliquées et une vie amoureuse exposée au vu et au su de tous, il semble être bien plus difficile à cerner qu’un simple bad boy du football. Malgré toutes les critiques, Artur Boruc pourra toujours compter sur sa famille d’adoption, celle avec qui il porte le « eLka » fièrement.

Pierre Vuillemot


Image à la une : © legia.com

Euro 2016 : Artur Boruc, footballeur, grande gueule et ultra
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