Eric Bicfalvi, le buteur Stelist exilé en Volhynie

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 12 mai 2015

Après 23 journées de Premier Liga, ils sont trois en tête du classement des buteurs avec 14 réalisations. Les deux premiers noms, Andriy Yarmolenko et Artem Kravets ne sont pas vraiment des surprises, leur club du Dynamo Kiev dominant largement le championnat. Mais le troisième en est une. Il s’agit d’Eric Bicfalvi, milieu de terrain du Volyn Lutsk, modeste 7e du classement, loin des places qualificatives pour l’Europe.

C’est grâce à un doublé, son troisième cette saison, marqué face au Metalist Kharkiv, que le milieu roumain a rejoint les deux attaquants de la capitale en tête du classement des buteurs. Quatorze réalisations, couplées à trois passes décisives, qui ont rallumé les lumières sur un joueur que l’on a longtemps vu comme un espoir déchu en Roumanie. La faute à une carrière compliquée dans son club de toujours.

« Je suis stelist depuis tout petit, a-t-il récemment déclaré au journal Gazeta Sporturilor. Je faisais 600 kilomètres pour voir les matchs du club. J’avais le Steaua dans le sang. » Son rêve de porter le maillot du grand club roumain prend forme en 2007, lorsqu’il le rejoint en provenance de feu le Jiul Petroșani. Sa progression est alors fulgurante. Lancé dans le grand bain de la Liga 1 par Gheorghe Hagi, il est ensuite prêté toute la saison au Gloria Buzău, équipe satellite du Steaua. Il y fait une saison pleine, s’impose comme un titulaire indiscutable dans la sélection espoirs de Roumanie, et revient au Steaua en 2009 avec le costume de grand espoir. Mais les choses n’iront pas dans le bon sens.

LE steaua

Les relations entre le joueur et son club ont toujours été tendues. Ce titre « Le Steaua m’a abandonné » du journal Prosport remontant à 2008 le montre. Bicfalvi vient alors d’être prêté à Buzău.

Le club bucarestois, qui n’a rien gagné depuis 2006, est dans le creux de la vague. Au sommet de sa légendaire impatience, Gigi Becali vire les entraîneurs les uns après les autres (pas moins de quatre en 2007 par exemple). Même les passages des anciennes gloires Hagi et Lăcătuș finissent par pertes et fracas. Lorsqu’il revient au Steaua, Bicfalvi bénéficie de la confiance de Cristiano Bergodi, qui veut s’appuyer sur les jeunes formés au club pour préparer l’avenir du club. Il ne tiendra pas plus de trois mois en poste. L’impatience de Becali fait des ravages. Mihai Stoichiță, qui succède à l’Italien, le sait et comprend que s’il veut durer tant soit peu, il doit suivre la volonté de son omnipotent supérieur, qui ne veut plus perdre de temps à former la jeunesse. Il ne l’utilise quasiment pas durant la saison.

Les deux saisons suivantes sont meilleures. Revenu sur le banc, Marius Lăcătuș l’inclut régulièrement dans son 11 de départ, en championnat comme en Europa League, tout comme Sorin Cârțu et l’Israélien Ronny Levy par la suite. Bicfalvi grandit, élève son niveau et prétend à une place en sélection nationale, à 21 ans. Las, Victor Pițurcă puis Răzvan Lucescu le boudent. La faute à son placement. Milieu défensif avec le club bucarestois, le jeune milieu axial de formation joue plus bas qu’il n’en avait l’habitude jusque-là. Ses statistiques s’en ressentent. En 92 rencontres toutes compétitions confondues, il n’a marqué que trois petits buts pour le club bucarestois. A la fin de son contrat, c’est une évidence, il faut partir. Courtisé, le jeune roumain refuse une offre de prolongation. Il ne se voit jouer qu’à l’étranger. Le Volyn Lutsk lui garantit du temps de jeu. L’idéal pour, déjà, se relancer.

Bicfalvi Volyn Lutsk

Sous le maillot du Volyn Lutsk

A 25 ans, Eric Bicfalvi joue enfin à son poste réel. Placé plus haut dans l’axe du terrain par son entraîneur Anatoliy Demyanenko, il délaisse la récupération pour la construction. Avec une réussite immédiate. Pour son premier match en Premier Liga, il offre une passe décisive pour l’égalisation face au grand rival, le Karpaty Lviv. Avant de battre à lui seul le Tchernomorets Odessa quinze jours plus tard avec un but et une passe décisive. Au terme de sa première saison ukrainienne, il a marqué cinq buts et offert cinq passes décisives. Plus que durant l’ensemble de ses années bucarestoises.

« J’avais une très forte pression sur mes épaules quand j’y jouais, mais c’était artificiel, je ne m’en rendais pas compte. Après quelques semaines en Ukraine, j’ai réalisé que j’étais plus calme, plus tranquille. J’ai moins de stress ici, ça me va très bien. »

Pourtant, l’équipe nationale se refuse toujours à lui. Malgré ses bonnes performances, la sous-médiatisation du championnat ukrainien en Roumanie ne lui permet que trop rarement de faire parler de lui dans les médias locaux. Son agent tente alors ce qui ressemble fort à un coup de bluff, et annonce que le joueur va jouer pour la Hongrie, dont il est originaire par sa mère: « Vasile Miriuța a joué pour la Hongrie parce qu’il n’avait pas sa place avec la Roumanie, Eric va faire de même. Depuis un an, il joue au Volyn, a changé de poste et évolue en 10 avec son équipe, et pourtant personne à la FRF ne l’a appelé. Je pense que Monsieur Pițurcă pourrait le tester au moins une fois lors d’un match amical. Eric n’a que 25 ans et peut jouer encore longtemps à haut niveau. S’il n’a pas de place au pays, pourquoi ne pas essayer en Hongrie? » Une menace finalement jamais mise à exécution.

Après une deuxième saison plutôt bonne en Ukraine, avec quatre buts et quatre passes décisives, dont une dès la 2e minute du match d’ouverture face au Dynamo Kiev, Bicfalvi pense avoir sa chance en sélection. Encore plus avec le départ de Victor Pițurcă et l’arrivée d’Anghel Iordănescu au poste de sélectionneur cet automne. Adepte de l’ouverture et des tests, ce dernier l’appelle – enfin – en équipe nationale dès sa prise de fonction. Pas utilisé lors de la victoire face à l’Irlande du Nord, Bicfalvi honore sa première cape en entrant en jeu face au Danemark lors d’un match amical. Malgré les présences de l’intouchable Lucian Sânmărtean et du meneur du VfB Stuttgart Alexandru Maxim, Iordănescu l’appelle de nouveau en début d’année pour la réception des Iles Féroé. Blessé, Bicfalvi doit renoncer. Mais nul doute qu’il sera présent dans la liste pour le prochain match de qualification pour l’Euro 2016, qui aura lieu le 13 juin prochain à Belfast, en Irlande du Nord.

Car cette année, le meneur de jeu et capitaine du Volyn Lutsk dépasse toutes les espérances et réalise la meilleure saison de sa carrière. Au point d’être cité cet hiver par le journal L’Equipe aux côtés de Charlie Austin, Paulo Dybala, Carlos Bacca ou encore Bibras Natkho parmi les dix buteurs à découvrir. Avec ses quatorze buts et ses trois passes décisives, Bicfalvi porte son équipe à lui seul. Meneur de jeu attitré, il est même parfois amené à évoluer en pointe de l’attaque, comme hier sur le terrain du Metalist Kharkiv, où il a permuté avec succès avec son compatriote Florentin Matei. Matei, un joueur qu’il connaît bien, puisqu’ils ont traversé ensemble les mêmes galères au Steaua, à une époque où Becali ne comptait pas sur les jeunes formés au club, au point de fermer le centre de formation pour limiter des dépenses qu’il jugeait inutiles…

Tout va donc pour le mieux pour Bicfalvi aujourd’hui. Epanoui à 27 ans, il va pourtant être rapidement confronté à un nouveau défi. En fin de contrat à Lutsk, qui connaît quelques difficultés financières et ne pourra pas le conserver, le néo-international roumain va devoir trouver le club idéal pour continuer à progresser et espérer s’imposer en équipe nationale. Très courtisé, il a déjà refusé des offres venues du Kazakhstan cet hiver, et la presse parle de l’intérêt de clubs allemands et turcs. Lui ne se voit en tout cas pas revenir en Liga 1. Il faudra faire le bon choix pour s’imposer en sélection et succéder à Sânmărtean dans le rôle de dépositaire du jeu de la sélection.

Pierre-Julien Perra

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A propos de l'auteur

Pierre-Julien Pera

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine et de Premium Liiga estonienne. En attendant désespérément le retour du Yakutia Yakutsk en 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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