Efthymios Koulouris, 23 ans, est incontestablement l’attaquant grec le plus en vue cette saison. Si vous n’avez pas encore entendu ce nom, retenez-le bien. Le « nouveau Jović, » ainsi que le surnomment certains médias hellènes, est passé de l’anonymat aux feux des projecteurs.

Dès lors qu’il s’agit d’évoquer le football grec, on a tôt fait de remarquer que celui-ci est bien davantage réputé pour ses défenseurs rugueux et puissants que pour ses attaquants agiles et raffinés. Et l’observateur extérieur serait sans doute incapable de répondre par d’autres noms que Charisteas, Gekas ou Mitroglou à la question « Quel attaquant grec connaissez-vous ? », si celle-ci lui est posée. 

Et pourtant, celui-ci devrait prochainement ajouter un nom à cette liste. Celui d’Efthymios Koulouris. Né à Skydra, à mi-distance entre Thessalonique et Pella, l’ancienne capitale du Royaume de Macédoine, surnommé « O Dolofonos » (« Le Tueur ») par les supporters de l’Atromitos, il affole les compteurs cette saison, dépassant les impressionnants ratios buts par minutes jouées de Marcus Berg ou Djibril Cissé, et terminant à un cheveu du record du légendaire Demis Nikolaidis avec 19 buts inscrits en championnat et 25 toutes compétitions confondues. Suffisant pour convaincre Răzvan Lucescu d’en faire son titulaire à la pointe de l’attaque de son équipe, qui se préparera à jouer la Ligue des Champions ? Ou alors, de partir montrer son talent dans un autre club européen susceptible de tenter le pari ? Portrait.

Des débuts difficiles…

C’est tout d’abord au poste de milieu défensif que le jeune Koulouris débute, au centre de formation du PAOK, avant d’être reconverti avant-centre. « Il était le plus doué de l’académie, nous explique Sotiris Milios, journaliste à SDNA. Il a battu les records d’Athanasiadis dans toutes les catégories de jeunes, et il était tout naturellement désigné pour être son successeur à la pointe de l’attaque. On le surnommait ‘’Lineker’’, car il avait ce côté un peu provoc’ au moment de marquer. »  Sous les ordres de Huub Stevens, puis d’Angelos Anastasiadis (devenu entre-temps sélectionneur) et d’Igor Tudor, ses premiers pas avec l’équipe première du PAOK sont pourtant bien difficiles : 3 petits buts en 30 matchs en deux saisons et demie, avant d’être prêté à Chypre, à l’Anorthosis, où il réussit à montrer davantage son potentiel avec un bilan plus honorable de 6 buts en 21 matchs. 

Il confiera à Contra que ce fut pour lui « une expérience enrichissante qui lui a permis de retrouver des sensations. » Fort de ce passage plutôt réussi, c’est tout naturellement que le nouvel entraîneur Vladimir Ivić lui accorde sa confiance en l’incluant à part entière dans la rotation de l’équipe. Hélas, le rendement n’est pas à la hauteur des attentes (6 petits buts inscrits en 29 matchs disputés). Răzvan Lucescu, remplaçant de l’erreur de casting Stanojević (ce dernier n’ayant entraîné le club que durant l’intersaison) semble pourtant continuer de croire en lui. Mais là encore, c’est un échec cuisant, avec un bilan famélique de 5 pions en 36 matchs, poussant le technicien roumain à recruter Aleksandar Prijović, en provenance du Legia Varsovie, au mercato d’hiver.

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Et le contraste est saisissant : l’attaquant serbe enchaîne les buts, là où l’enfant du club accumule les bévues devant la cage. « Il nous exaspérait vraiment, commente Yannis, historique de la Gate 4. Il courait partout, mais était tellement maladroit devant le but qu’il a commencé à se faire siffler. On nous le vendait comme le futur meilleur attaquant du championnat, mais au final, il était au même niveau que le Athanasiadis des dernières années : totalement à côté de la plaque, et pas du tout au niveau pour notre équipe qui jouait déjà le titre. Et pour moi, il n’avait plus tellement l’excuse de la jeunesse : il connaissait parfaitement le club, et avait eu une expérience. » Un constat partagé par Adonis Tsakaleas, journaliste à Sport24 : « Il n’était pas en réussite au PAOK, explique-t-il. Et ici, la pression des fans est plus forte concernant les joueurs grecs, a fortiori lorsqu’ils sortent de l’académie. » C’est donc sans perspective d’épanouissement et au terme d’une nouvelle saison chaotique, qui plus est passée pour partie dans l’ombre de la nouvelle coqueluche serbe du Toumba, que Koulouris est logiquement prêté à l’Atromitos.

… Puis l’explosion à Athènes

C’est un peu sur la pointe des pieds qu’Efthymios débarque finalement, début juillet 2018, dans la discrète mais montante équipe de la banlieue ouest de la capitale grecque, évoluant dans l’ombre des deux géants. « Je voulais aller à l’étranger, acquérir de l’expérience dans un autre championnat, mais l’entraîneur Damir Canadi m’a tenu un discours de confiance. Il croyait énormément en moi, et j’ai dit oui sans réfléchir ! Il y avait déjà mes amis Giannoulis et Chatziizaias (également prêtés à l’Atromitos par le PAOK, NDLR), et ce fut également un élément déterminant, » confiait-il à SDNA lors de sa signature.

Et puis, tout s’enchaîne. À une vitesse frénétique. Deux buts en tour préliminaire de Ligue Europa en guise d’échauffement, avant que le « Maladroit de Thessalonique » ne devienne soudainement la fine lame la plus redoutée de Super League. Tel Averell Dalton se muant en Lee Harvey Oswald, Koulouris opère une incroyable métamorphose. « On a enfin vu ses qualités cette saison, commente Sotiris Milios. Il est devenu beaucoup plus mature dans son jeu et a regagné confiance, ce qui est la base pour tout attaquant. » Quel fut le déclic à l’origine de la métamorphose ? Un changement radical de cadre de vie, souligne Milios : « Il a appris la vie dans un quartier difficile d’Athènes. Cela l’a fait réfléchir, et lui a donné de nouvelles priorités dans la vie. » Bien loin du « cocon » du stade Toumba, donc. « Incontestablement, renchérit Yannis, on voit la différence. Si je suis objectif deux minutes, je vois que cette saison, il montre qu’il est l’attaquant grec le plus doué depuis Nikolaidis. Bien plus que ceux de la génération précédente comme Gekas, Mitroglou ou Athanasiadis. On aurait préféré le voir comme ça au PAOK, mais c’est comme ça… » 

Son style affirmé cette saison a également tout pour plaire. Buteur élégant, doté d’une excellente capacité à s’affirmer dans les duels, d’une qualité de finition remarquable et d’une grande mobilité, les audacieux pourraient en faire une synthèse, et seulement dans le profil, entre Marcus Rashford et Andreï Shevchenko. 

« Je le vois comme un attaquant puissant, explique Adonis Tsakaleas, ses plus grandes qualités sont son anticipation, sa détermination, et son incroyable capacité de concentration. » Sotiris Milios abonde : « Je dirais qu’il n’a pas de point fort particulier, mais qu’il est bon partout. » Le spectateur attentif notera également qu’il n’est pas souvent facile pour un attaquant, qu’il soit grec ou étranger, de briller au sein d’un championnat peinant à dépasser les deux buts de moyenne par match. Il sera également important de noter que Koulouris possède le meilleur ratio de buts marqués par minutes jouées, championnat et coupe inclus, depuis Kevin Mirallas en 2011-2012.

« Ce qui est incompréhensible, c’est qu’il ne soit pas déjà titulaire en équipe nationale à la place du boiteux Mitroglou, » s’indigne Pavlos, autre supporter historique du PAOK. « Personnellement, ajoute-t-il, je pense qu’il peut réussir ici. » De remarquables performances qui ont déjà attiré l’œil de plusieurs clubs européens, et notamment du Sporting Portugal dès l’hiver dernier. « Je suis très fier qu’un grand club comme celui-là s’intéresse à moi, » disait-il au mois de janvier. « Mais je suis totalement concentré sur ma saison, et je ne bougerai pas d’ici-là. » Nul doute qu’il s’agissait là d’une affirmation d’ambition qu’un joueur de son talent peut légitimement avoir. En attendant toutefois la confirmation.

Un avenir tout tracé ?

C’est donc en boulet de canon, après un léger passage à vide, que Koulouris termine sa saison. L’envie d’ailleurs semble trotter dans sa tête quand bien même il se verrait toujours réussir au PAOK. « J’attendrai la fin de saison et j’étudierai alors mes possibilités, » confiait-t-il il y a peu. Du côté des journalistes grecs, cela ne semble pourtant plus faire le moindre doute : « Je pense, personnellement, qu’il veut vraiment aller à l’étranger, affirme Adonis Tsakaleas. Les autres attaquants du PAOK sont très jeunes, et je vois le club vendre Koulouris pour réinvestir l’argent dans quelqu’un de plus expérimenté, comme ils ont fait pour Prijović. » 

Sotiris Milios va dans le même sens : « Malheureusement, il y a un énorme problème, qui ne touche pas seulement le PAOK mais toute la Grèce, à savoir un dédain pour les jeunes grecs formés au club, qui ne sont rarement reconnus à leur juste valeur par les journalistes ni les entraîneurs dans un milieu un peu malsain. On a vu que beaucoup de jeunes n’ont jamais réussi à faire carrière à cause de ça. Personnellement, je le vois partir. » Une analyse crue mais bien réelle, tant la liste des jeunes Hellènes talentueux n’ayant jamais pu prendre leur envol est longue. Du côté des supporters, en revanche, les opinions sont plus partagées. Yannis affirme : « Je crois que si il travaille sérieusement, comme cette année, beaucoup sont prêts à lui donner une seconde chance. Ce serait vraiment dommage de le « brader » comme ça, alors qu’il a été formé chez nous, et qu’il aurait les atouts pour devenir un des symboles du club. » Pavlos, plus mesuré, indique « qu’en cas de bonne offre, il faut le laisser partir. J’aimerais le voir réussir ici, mais je ne suis pas convaincu qu’il puisse surmonter la pression. J’ai beaucoup de mal à me faire une opinion définitive à son sujet. » 

Si l’enfant du pays devait quitter la Grèce et réussir à l’étranger, il provoquerait chez les amateurs de football grec la déception de ne pas avoir pu profiter de son talent au moins une année supplémentaire. Mais sans doute également pour franchir un cap. Et de rappeler que lorsqu’il s’agit de penser aux attaquants grecs, nombre d’entre eux n’ont pu s’imposer réellement avec leur sélection qu’après leur départ à l’étranger. Avec Samaras, Gekas ou encore Mitroglou en tête d’affiche, obtenant généralement quelques sélections sans pouvoir s’imposer durablement avant d’avoir fait leurs preuves sous d’autres cieux.  

« À titre personnel, je le verrais très bien au Pays-Bas ou en Belgique, dit Sotiris Milios. Il pourrait vraiment réussir là-bas. Et les circonstances lui seraient plus favorables. » Même son de cloche chez un proche du club, qui a souhaité garder l’anonymat, pour qui « tout dépendra de l’intersaison. Une réunion est prévue entre lui et Răzvan Lucescu. Si jamais l’entraîneur ne compte pas faire de lui le titulaire indiscutable, il partira. Son agent a déjà des contacts en Allemagne, en Belgique et au Portugal. Nous verrons comment ça va se passer, mais à l’heure actuelle, c’est du 50-50. » La chance, peut-être, pour Efthymios, à l’heure où le niveau du championnat est en pleine stagnation, de prendre son envol et de confirmer son exceptionnelle saison, loin de la bouillante Thessalonique et de son contexte trop exigeant. Le « nouveau Nikolaidis » n’attend désormais qu’une réponse de la part de son club formateur, avant de pouvoir définitivement pouvoir se consacrer au football et de voir sa progression et ses efforts dûment récompensés par une place de titulaire, tant en club qu’en sélection.

Ironie du sort, c’est chez ce même Nikolaidis, lors de l’émission Total Football de ce dernier qu’Efthymios affirmait juste après le titre de son équipe de toujours : « Je l’avoue, en voyant le PAOK, mon club formateur célébrer le titre, j’étais vraiment jaloux. Je n’avais qu’une envie : être à la fête avec les autres. Mais pour autant, j’ai pris la bonne décision avec ce prêt. Je savais que je ne pouvais pas être titulaire au PAOK cette saison. » Avant de faire ses adieux à l’Atromitos et de rappeler qu’il peut désormais légitimement viser plus haut. Et peut-être, si l’alignement des astres le lui permet, de démentir l’adage bien connu que nul ne saurait être prophète en son pays…

Alain Anastasakis

Image à la Une : © Patrik Stollarz / AFP

Efthymios Koulouris, l’héritier du trône
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