Tel la bande d’adolescents des Révoltés de Sandór Márai qui, face à l’inévitable mobilisation qui les attend, refusent et provoquent le monde adulte, Dominik Szoboszlai éclabousse de son insouciance les performances de l’équipe nationale. Ses illustres aînés, Dzsudzsak et Szalai, derniers « golden boys » en date du foot hongrois, se sont cramés à la guerre depuis quelques années déjà. Or, à l’image des héros du premier roman de l’écrivain, Szobi lui ne jure que par le jeu. Son avènement, c’est la promesse d’une nouvelle Hongrie qui s’amuse sur le terrain, qui prend des risques, avec spontanéité et insolence. Si cela faisait très longtemps qu’on n’avait pas vu un Nemzeti 11 aussi séduisant, il y est déjà pour beaucoup. Dans l’œuvre de Márai, l’unité du groupe d’amis finira par se dilater sous le poids des responsabilités, avec des conséquences dramatiques. Le natif de Székesfehérvár, on le verra dans ce portrait, semble lui taillé pour un autre destin. Première partie, consacrée aux premiers pas du prodige magyar.

Footeux de père en fils

Le garçon n’a jamais caché ses ambitions. S’il est déjà arrivé à un niveau impressionnant pour un joueur de 19 ans, c’est qu’il a été programmé pour réussir. Depuis son plus jeune âge, il donne tout au football, avec comme objectif de faire partie du gratin mondial. Il le doit principalement à une personne: son père.

feol.hu – Laszlo Horog

Zsolt Szoboszlai a lui même été professionnel, sévissant majoritairement en deuxième division hongroise jusqu’à son transfert en 1997 au Tatabánya Sport Klub. Il joue quinze bouts de matches de NB I, notamment pendant de la saison 1999-2000, qui sera sa dernière en tant que pro. Régulièrement blessé, il choisit alors à seulement 26 ans de mettre un terme à sa carrière pour se consacrer à son fils Dominik, né le 25 octobre. Zsolt ressort de cette expérience avec un discours extrêmement critique sur la formation « made in Hungary ». 

« Dans les clubs locaux, les employés ont peur les uns des autres et ne pensent qu’à leur petit salaire, les enfants ne sont plus au centre de tout ça. […] En Hongrie la plupart des éducateurs pensent que le talent suffit, or nous voyons bien que les meilleurs au monde ont une culture du travail dur, et humble, qu’il faut instaurer dans nos clubs. »

Site officiel du Főnix Gold FC

Renaître de ses cendres

Avec deux amis (parents de Bendeguz Bolla et Dominik Molnár, également devenus professionnels en Hongrie), l’ancien attaquant décide de créer un club qui correspond mieux à l’environnement attendu pour le développement footballistique et humain de leurs garçons. C’est ainsi que le Főnix Gold FC naît à l’été 2007, dans le quartier de Fecskeparti Lakótelep à la périphérie nord de Székesfehérvár, dont sont originaires la bande de potes. Force est de constater que le « phénix » porte bien son nom, s’érigeant rapidement comme un OVNI en terme de développement des jeunes à l’échelle du terne paysage national (quasiment toute la génération 2000 est aujourd’hui passée pro dans différents clubs hongrois). 

mapio.net

Un exploit pour une structure aussi jeune que la Fédération (MLSZ) boude, étant peu encline à accepter ce modèle « dissident » au sein des divisions régionales. Ainsi, faute de licence, le Főnix s’entraîne sur un demi-terrain et ne peut pas former d’équipe au-delà des U14 ! Pour compenser, les équipes de jeunes s’aguerrissent dans des tournois internationaux, ce qui se fait encore très peu en Hongrie mais permet à ses talents d’être repérés par les recruteurs étrangers. 

Szobi évolue durant sa jeunesse dans ce cadre aux antipodes du système hongrois classique, ce qui explique en partie son profil atypique. Tous les enfants de Fehérvár rêvent de jouer au prestigieux Videoton (trois championnats et deux coupes de Hongrie, une finale de Coupe UEFA en 1985) tandis que lui, le joyau du pays, fait ses classes dans un club de quartier même pas affilié à la MLSZ … quelle ironie !

Pas un papa poule

Au-delà de lui fournir un environnement footballistique sur-mesure, son père lui inculque une éthique de travail extrêmement rigoureuse. Quand ses camarades sortent au cinéma où vont jouer au bowling après l’école, Dominik s’entraîne plus de cinq heures par jour et ne revient chez lui que pour le dîner. Il n’a pas droit aux sucreries, doit se coucher tôt. Peu de personnes croient alors en l’efficacité de cette éducation, les autres parents critiquent Zsolt en lui expliquant qu’il est en train de gâcher l’enfance de son fils, qu’il en fait un garçon malheureux.

« Déjà, quand j’avais 7-8 ans, mon père me répétait : tu ne peux pas devenir un joueur spécial si tu t’entraînes seulement une heure et demi chaque jour. […] C’était souvent dur pour moi car j’avais l’impression qu’il ne me traitait pas d’égal à égal avec les autres enfants. « 

Son père n’hésite pas a le sermonner, après une victoire 10-1 en match amical face à Vasas (une des grosses écuries budapestoises, ndlr), car le score aurait du être de 20 à 1.

fourfourtwo.hu

Sa mère permet d’équilibrer la passion des hommes. Si elle assiste à tous les matches de son fils, elle ne s’implique pas dans leurs affaires mais tient la maison avec amour et dévotion. 

« Elle m’a donné ce côté stable et calme. Quand on rentrait tard de l’entraînement, elle nous attendait toujours avec des délicieux repas. Je l’admire énormément car elle ne s’est jamais plainte alors qu’il n’y en avait que pour le foot du matin au soir. »

Un agent homemade

Dominik est reconnaissant envers sa famille. Il laisse d’ailleurs toujours son père gérer et investir l’argent qu’il gagne. Ses choix de carrière sont eux le fruit d’une réflexion à trois : Zsolt, Domi et son agent, Mátyás Esterházy. 

Ce dernier, qui a fondé sa propre entreprise, EM Sports Consulting Kft, est recruté en 2016 par les fondateurs du Főnix Gold pour aider les futurs pros dans leurs décisions. Son profil est très loin d’un Mino Raiola, il est avant tout une pièce maîtresse dans le projet économique du Főnix. Un projet qui consiste à développer la carrière des jeunes joueurs sur le long terme, pour permettre au club de survivre grâce aux pourcentages des reventes futur et non aux spéculations sur les plus-values, qui ne sont clairement pas suffisantes en Hongrie. 

Sixyard – Zoltán Bor 

Esterházy a ainsi été engagé principalement pour ses nombreux liens avec les centres de formations autrichiens et allemands. Il connaît Szobi depuis ses treize ans : avant même de devenir son agent, il lui a permis d’effectuer quelques entraînements avec le Red Bull Salzbourg.

L’exil, seule solution envisageable

En plus d’être exigeant, Zsolt Szoboszlai est en effet quelqu’un de très lucide sur les chemins que son fils doit emprunter pour devenir plus qu’un joueur lambda. Il comprend rapidement que ce dernier a besoin d’une concurrence plus rude, il ne peut pas rester au pays s’il veut faire partie des meilleurs mondiaux. 

Dominik fait donc dès ses treize ans l’expérience du niveau très élevé des équipes de jeunes de Salzbourg. Lors de ces séances (une à deux fois par mois), il se retrouve confronté à une vingtaine de joueurs au moins aussi forts que lui, bien loin du statut de superstar qu’il traîne en Hongrie. 

« Ici, on me connaissait déjà partout, j’avais droit à des traitements spéciaux. Une fois, l’entraîneur de l’équipe adverse a assigné au défenseur droit de me suivre partout, où que j’aille. Je faisais donc des appels jusqu’au poteau de corner et il ne savait plus quoi faire … mais il m’accompagnait quand même ! »

Toutefois, Szoboszlai n’a pas le droit d’être transféré en Autriche avant ses seize ans. Un mal pour un bien, car il n’est pas encore prêt à sortir de son cocon. Il l’apprendra à ses dépens lors de la saison 2014-2015. Le Főnix n’ayant toujours pas d’équipe au-dessus des U14, Domi se voit obligé d’aller jouer au MTK Budapest, qui espère polir le diamant brut pendant de longues années. 

Couper le cordon

L’expérience ne se passe pas comme prévu : malgré les éloges de son entraîneur en tête à tête, il est cantonné la plupart du temps à un rôle de remplaçant et joue rarement plus d’une mi-temps. Selon les statistiques de la MLSZ, il marque tout de même dix-neuf buts buts en 1 200 minutes, soit une moyenne d’un but toutes les 60 minutes. Cette période est compliquée à accepter mentalement, le garçon a du mal à comprendre les choix de son entraîneur et supporte difficilement l’éloignement. La sérénité du Főnix et de son cocon familial lui manque, tout simplement.

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De son propre aveu, le MTK lui apporte tout de même un sens tactique nouveau, que ce soient les mouvements collectifs où le placement sur grand terrain. Son statut de grand espoir national n’est pas non plus complètement renié, puisqu’il est propulsé titulaire lors des matches les plus importants (notamment la finale de Coupe de Hongrie contre Debrecen, au cours de laquelle il inscrit un quadruplé). 

Pourtant, Szobi sent qu’il doit jouer le plus possible, profiter de chaque minute pour progresser : il a l’impression de perdre son temps au MTK, d’autant plus qu’il veut profiter de sa famille avant la « majorité ». Heureusement, le Főnix a entre temps créé des équipes U17 et U19 : l’enfant de Fehérvár revient donc chez lui pour une dernière saison. Celle-ci lui permet de s’aguerrir en découvrant les joutes physiques de la troisième division U19 lors desquelles il encaisse coup après coup, malgré ses quinze ans. Une bonne préparation pour ce qui l’attend au RB Salzbourg.

Basile Blin

* toutes les citations accompagnées d’un astérisque sont tirées des interviews données par Dominik Szoboszlai (et son père pour la seconde) aux médias Nemzeti Sport et Rangado

Image mise en avant : © index.hu

Sources :

Site officiel du Főnix-Gold FC, présentation du projet :

https://fonixgoldfc.hu/programok/359-fonix-szulinap-2019

Interview pour Rangado :

https://rangado.24.hu/magyar_foci/2020/07/18/szoboszlai-dominik-interju-palyafutas/

Interview pour Nemzeti Sport (qui inclut également quelques mots de son agent et de son père) :

http://www.nemzetisport.hu/legiosok/at-kellett-esni-a-nehezsegeken-exkluziv-interju-szoboszlai-dominikkel-2700481

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