On a discuté avec Nikolay Gostev, président de la Fédération de Crimée de Football (RFFK)

Adrien Laëthier
Adrien Laëthier - Publié le 9 mai 2015

Au mois de décembre, l’UEFA a interdit aux clubs de football de la péninsule de Crimée de participer aux championnats de football de la Fédération de Russie suite à la demande de la Fédération Ukrainienne de Football. Cette décision faisant suite à la situation géopolitique délicate dans la région que vous ne sauriez ignorer. Les clubs du Tavria Simferopol et du FC Sébastopol avaient quitté la Première Ligue Ukrainienne, en compagnie du Zhemshuzhina Yalta (membre de D2) pour rejoindre tous ensemble la D2 Russe Zone Sud (équivalent du troisième niveau) dès le mois de juillet et cela sous des noms légèrement modifiés. Depuis le mois de janvier, les équipes en question ont donc été retirées du championnat et nous revenons sur ces événements sportifs ainsi que sur tout ce qui touche au football criméen dans son ensemble avec le président de la Fédération Républicaine de Football de Crimée (RFFK), Nikolay Timofeevich Gostev, qui nous a fait le plaisir de répondre à nos questions.

Notre interlocuteur, né en Russie dans la région d’Oryol est âgé de 75 ans et a été footballeur professionnel de 1959 à 1969 au Tavria Simferopol ainsi qu’au Petrel Melitopol. Après sa retraite, il a été directeur d’école puis s’est occupé de l’organisation sportive « Spartak » en Crimée avant d’être pendant 25 ans président de la commission d’éducation physique et sportive de Crimée (durant les périodes soviétique et ukrainienne). Depuis 2005, il ne s’occupe plus que du football et après avoir servi à la fédération criméenne, il en est devenu le président il y a quelques années. Il a notamment été honoré par l’Ukraine ainsi que par la Crimée pour son dévouement au service du sport.

[L’interview en version originale est disponible ici – Оригинальная версия интервю (на русском язике) доступна тут]

Avant d’aborder les sujets eux-mêmes, je voudrais parler de votre biographie: avez-vous quelque chose à ajouter par rapport à ce qui a été dit plus haut ? Peut-être sur votre carrière de joueur ? Aviez-vous une idole ?

Je fais partie de la génération des « enfants de la guerre« . Mon enfance s’est passée pendant la Grande Guerre Patriotique (NDLR: nom donné par les Russes à la Seconde Guerre mondiale) et pendant les années difficiles qui s’ensuivirent. J’ai travaillé toute ma vie dans le sport. C’est pourquoi on peut dire que je suis un témoin du développement du sport de notre patrie après-guerre et de ses meilleures années, mais aussi témoin des années difficiles post-soviétiques et du développement du sport du jeune État ukrainien. Enfin, maintenant j’œuvre au développement du sport criméen après son retour en Fédération de Russie. Ma vie a été utilisée pour atteindre différents objectifs de part mon travail.

Les idoles de ma jeunesse, ceux que j’essayais d’imiter, furent Valery Voronin et Edvard Streltsov du Torpedo ainsi que le légendaire Lev Yashin du Dinamo.

L’avenir du football professionnel en Crimée

Pouvez-vous nous raconter votre réaction à la suite de la décision de l’UEFA ? Vous attendiez-vous à cette décision ?

Comme tous les Criméens, nous comptions sur une compréhension de la décision historique, juste et irréversible de la Crimée de la part des instances sportives. C’est pourquoi nous attendions plus de loyauté et une décision plus favorable par rapport à la décision du peuple de Crimée.

Au printemps 2014, les clubs de la péninsule ont terminé la saison en Ukraine. Nous avons seulement retiré les équipes de jeunes (NDLR: enfants) pour ne pas prendre de risque avec leur sécurité en leur faisant quitter la Crimée pour disputer des matchs en Ukraine. Nous avons respecté tous les règlements. Pour ce qui est de la question de l’appartenance, pour savoir si nous restions sous la juridiction de la fédération ukrainienne ou si nous nous préparions à rejoindre les instances footballistiques russes, nous avons organisé une conférence qui réunissait toutes les instances footballistiques de la péninsule: celles des cantons et des villes de Crimée. C’est à l’unanimité que nous avons décidé de quitter la fédération ukrainienne et de faire tout notre possible pour postuler à la fédération russe. Nous avons agi de manière honnête et ouverte en affichant notre position. Je tiens à préciser que cette décision n’a pas été prise par des personnes arrivées récemment mais par des gens qui sont aux commandes du football criméen depuis longtemps, et je ne parle pas de moi mais de tous les fonctionnaires du football en Crimée.

Nous sommes très reconnaissants envers la fédération russe qui a décidé d’accueillir nos équipes malgré un risque connu et donc nous sommes très déçus de la décision de l’UEFA. Cependant nous avons immédiatement appliqué cette décision et de bonne foi préparé les documents pour la sortie de nos clubs de la D2 Russe.

Je pense que la participation de nos équipes aux compétitions russes aurait permis aux Européens de se rendre compte des problèmes du sport dans notre région. Mais une année est déjà passée depuis le printemps criméen et le problème de l’isolement de nos sportifs reste entier à cause des sanctions qui ont été prises à notre égard.

On dit qu’après la décision de l’UEFA, un championnat de Crimée pourrait voir le jour. Pensez-vous que c’est quelque chose de viable à long terme ? Ou vaudrait-il mieux intégrer les compétitions russes le plus rapidement possible ?

La création de notre championnat professionnel de football est logique. La Crimée comprend plus de 2,3 millions d’habitants et c’est assez pour posséder son propre championnat professionnel comme des divisions amateures. Nous faisons tout pour que cela se réalise de la meilleure des manières. Pour le moment nous attendons encore des explications de l’UEFA sur ce qu’est « une zone spéciale » et par quels moyens l’instance européenne va aider au développement du football des jeunes dans la république.

Nous ne perdons cependant pas l’espoir de pouvoir participer aux championnats russes et nous n’avons pas de doute sur le fait que cela arrivera. La question reste de savoir quand. Pour le sport professionnel et amateur criméen, le plus tôt sera le mieux.

Le club du Tavria en 1958

Le club du Tavria en 1958 | © sctavriya.com

J’ai lu que ce championnat pourrait commencer en avril ou en août, y a-t-il quelque chose de décidé ? Combien de clubs vont y participer ? Est-ce-que la Crimée a les moyens de soutenir 10 à 12 équipes professionnelles ?

Un proverbe russe et ukrainien dit: « Ne dis pas que c’est passé avant d’avoir sauté la barre » [NDLR: traduction approximative du proverbe « Не говори гол, пока не перескочишь« ] c’est-à-dire qu’il ne faut pas considérer quelque chose comme acquis avant de l’amener au but et d’en voir les résultats. C’est pour cela qu’en ce qui concerne le championnat de Crimée, vous saurez en temps utile quand il pourra commencer. Même chose en ce qui concerne le nombre d’équipes et leur identité.

A partir du 18 avril a commencé en Crimée un tournoi régional entre équipes masculines. Il est donc vraisemblable que certaines des équipes participantes se retrouvent dans le futur championnat de Crimée tout comme l’ensemble ou partie des joueurs y ayant pris part.

Un retour au sein du championnat d’Ukraine est inenvisageable ?

Absolument inenvisageable.

 La Crimée est intéressée par des liens amicaux avec l’Ukraine mais comme « voisins en bons termes » et non en tant que « vassal et suzerain ». Ce qui m’étonne, c’est que la fédération ukrainienne n’a jamais fait écho de la décision des fédérations de football de Crimée et de la ville de Sébastopol de quitter la FFU en 2014.

Pendant combien de temps avez-vous travaillé à la FFU (Fédération Ukrainienne de Football) ? Vous reste-t-il des contacts au siège ? Parlez-vous ensemble des problèmes inhérents au football de Crimée ?

La collaboration avec la FFU a duré d’Août 1991 à Mars 2014 par le truchement de l’appartenance de notre fédération à la fédération ukrainienne. Suite à notre sortie de cette dernière, il n’y a plus aucune subordination aux décisions de Kiev mais des relations privées, sportives et amicales ont demeurées. Oui, beaucoup.

J’ai été pendant quelques années membre du Comité Exécutif sous la présidence de Grigor Surkis puis conseiller d’Anatoliy Konkov, c’est-à-dire les deux derniers présidents de la fédération ukrainienne. Mikhailo Fomenko, le sélectionneur de l’équipe d’Ukraine, a été pendant quelques années l’entraîneur de l’équipe phare de Crimée, le Tavria Simferopol, et je considère que c’est grâce à son travail que le club à remporté la Coupe d’Ukraine en 2010 même si l’entraîneur à ce moment-là était déjà Sergey Puchkov. Il faut aussi rappeler que ce même Tavria a été le premier champion de l’Ukraine indépendante. Les deux plus hautes distinctions du football ukrainien sont donc au palmarès de la Crimée mais le temps est venu d’avancer et de passer à autre chose.

C’est pour tout cela que dans les négociations au niveau de leur fédération, nous les exhortons à ne pas rester sur leurs positions et à libérer de bon cœur les sportifs criméens. Ce même Tavria, qui a été fondé en 1958, ne peut même pas utiliser son vrai nom à cause de possibles sanctions.

Dans le même temps, la Crimée est intéressée par des liens amicaux avec l’Ukraine mais comme « voisins en bons termes » et non en tant que « vassal et suzerain ». Ce qui m’étonne, c’est que la fédération ukrainienne n’a jamais fait écho de la décision des fédérations de football de Crimée et de la ville de Sébastopol de quitter la FFU en 2014. Cela n’a été fait lors d’aucun des comités exécutifs ni même lors de son congrès à Kiev le 17 mars 2015. Je ne comprends pas pourquoi elle veut cacher cette information à ses autres membres (les fédérations des autres oblasts d’Ukraine).

Quelle est, selon vous, la principale différence dans le fonctionnement des fédérations russe et ukrainienne de football ? Ou considérez-vous que leur manière de travailler est très semblable ?

Les deux fédérations sont membres de l’UEFA et la fédération ukrainienne a été membre pendant 70 ans de la fédération soviétique, ce qui fait que leurs structures sont très similaires. De plus elles sont toutes deux représentées par des gens formés par le système sportif soviétique.

Le sport russe est plus largement soutenu par l’Etat qu’en Ukraine, alors que le football ukrainien a l’avantage de distances plus courtes entre les villes. Je dirais que le football ukrainien est plus tourné vers la recherche de reconnaissance européenne alors que le football russe s’appuie sur son identité et son histoire.

 La Crimée est un territoire de paix, de stabilité et de politique sportive durable. C’est comme si l’on avait décidé d’une « zone spéciale de football » en RDA après sa réunification à la RFA.

Quel sera, selon vous, le rôle du football criméen au sein du football russe ?

Étant une des régions les plus méridionales de Russie, nous avons vocation à être une base d’entraînement de part la qualité de notre gazon. Une base d’entraînement pour les équipes russes comme pour les détections et sélections de jeunes.

Mais à plus long terme nous espérons que la participation des équipes de la péninsule aux compétitions russes sera fructueuse. Comme pour le Tavria qui a remporté la D2 Soviétique (D3) en 1973 puis la D1 Soviétique (D2) en 1980 avant d’atteindre la Ligue supérieure soviétique (D1) et d’être demi-finaliste de la Coupe d’URSS en 1987.

La semaine dernière (NDLR: en mars déjà) a eu lieu le premier match amical de l’équipe « nationale » de la République Populaire de Lugansk contre l’Abkhazie. Que pensez-vous de cela ? Avez-vous pensé à la création d’une équipe nationale de Crimée pendant que vous faites partie d’une « zone spéciale » au niveau football ?

Vous avez également déclaré récemment que vous croyez au fait que l’UEFA permettra aux clubs criméens de participer aux coupes européennes. Qu’est-ce qui vous fait croire à cela ? Le Kosovo, par exemple, a déjà créé son championnat depuis longtemps, mais il n’a toujours pas reçu l’autorisation de participer aux compétitions de l’UEFA.

[Nikolay Timofeevich Gostev a décidé de répondre aux deux questions ensemble]

L’équipe nationale de Crimée a été créée en 2014 et a déjà participé à de nombreuses compétitions amicales, en Crimée comme à l’extérieur. S’il faut parler de son destin, je répéterais qu’il y a environ 2,3 millions d’habitants sur la péninsule. Elle devrait peut-être donc s’approcher du destin du Liechtenstein (37 000 habitants), Gibraltar ou Andorre (environ 30 000), de l’Islande (300 000), du Danemark ou de la Finlande (environ 5,5 millions), de la Lituanie (2,9 millions), de l’Estonie (1,3 million) ou de la Lettonie (2 millions). Vous ne pensez pas ?

Bien-sûr tout cela est dans le cas où l’on se conduit dans l’intérêt du football, avec un système de priorités, en développant les écoles de football et en décidant dans le respect des habitants de notre région en accord avec les 11 valeurs de l’UEFA. Il ne faut pas comparer la Crimée avec d’anciennes zones de guerre comme l’ex-Yougoslavie (en référence au Kosovo) ou aux sinistrées républiques populaires de Donetsk et de Lugansk. La Crimée est un territoire de paix, de stabilité et de politique sportive durable. C’est comme si l’on avait décidé d’une « zone spéciale de football » en RDA après sa réunification à la RFA.

La structure du football professionnel en Crimée

Je sais qu’en Russie (pas comme en France), la plupart des clubs professionnels sont publics (gérés par les administrations locales). Est-ce la même chose en Crimée ?

Tous les clubs de la péninsule sont de forme privée, mais aujourd’hui la communauté sportive espère un soutien financier de la part de l’État. Au moins des aides pour améliorer l’état des infrastructures publiques dédiées au sport.

Qui, actuellement, finance les clubs qui ne peuvent pas jouer ?

Le travail dans ces équipes est pour le moment suspendu. Les clubs, quand ils jouent, sont financés par des hommes d’affaires qui aiment le football. Pour le moment en Crimée, le sport, et donc le football, vivent de dotations et de sponsoring. Ce n’est pas un business viable par lui-même.

Reste-t-il dans ces équipes des joueurs qui évoluaient au Tavria et au FK Sébastopol en Premier League Ukrainienne ? Qui compose aujourd’hui les effectifs ? Plutôt de jeunes Criméens ? Ou des joueurs russes rompus aux joutes de la D2 (Troisième niveau) ?

Il en reste, mais je ne pense pas que cela vaille la peine de les nommer et ainsi d’attirer l’attention sur eux. Beaucoup de joueurs ayant pour patrie l’Ukraine avaient des contrats dans les clubs criméens et russes, et inversement des Criméens dans des formations ukrainiennes. Après la sortie de notre fédération du giron ukrainien, et ce pour éviter les protestations, on a dû composer nos équipes de joueurs n’étant pas dans la base de données de la FFU (et cela concerne également certains jeunes Criméens talentueux). Cela a donc fait augmenter le nombre de joueurs nés Russes dans les effectifs des équipes de la péninsule. Mais cela est artificiellement dû aux positions prises par la fédération ukrainienne.

Que font actuellement les équipes criméennes si elles ne peuvent pas jouer ?

Elles prennent part aux compétitions criméennes. Vous pourrez d’ailleurs trouver toutes les informations au sujet de ces compétitions sur notre site internet.

Y a-t-il aujourd’hui des joueurs sortis des académies de Crimée qui évoluent en championnat ukrainien, russe, ou même à l’étranger ?

Il y en a, et pas qu’un peu. Mais encore une fois, je ne souhaite pas les nommer pour ne pas attirer sur eux une attention qui ne serait pas souhaitable. [Footballski a connaissance de certains d’entre-eux et essaiera de vous les présenter dans certains de nos articles futurs, et ce non pas dans le but de les politiser mais plutôt de montrer ce que la région représente dans le football d’Europe de l’Est actuel].

Comment vont les choses avec les infrastructures ? En premier lieu les stades ?

La Crimée n’a pas fait partie des régions ukrainiennes choisies pour accueillir des matchs de l’Euro 2012. Toutes les infrastructures sportives datent ainsi de l’époque soviétique, à quelques exceptions près, mais elles sont largement suffisantes pour permettre l’existence d’un championnat de Crimée. Avec la réunification de notre république à la Fédération de Russie, il a été planifié de nombreux investissements en matière de modernisation et de construction d’infrastructures. Mais est-ce que ce sera fait ? Le temps le montrera.

Les joueurs et dirigeants du Tavria Simferopol, le 16 mai 2010, après leur victoire en Coupe d'Ukraine. Crédits photo : © Stringer Russia / Reuters/REUTERS

Les joueurs et dirigeants du Tavria Simferopol, le 16 mai 2010, après leur victoire en Coupe d’Ukraine | © Stringer Russia / Reuters

De quoi êtes-vous le plus fier dans l’histoire du football de Crimée ?

Notre fierté c’est le nombre important de nos footballeurs amateurs, surtout dans les catégories les plus jeunes, et bien-sûr la participation de nos équipes juniors (de tous âges) à certaines compétitions. Pour ce qui est des équipes, notre fierté, c’est le Tavria, j’en ai déjà parlé, mais il a 56 ans d’histoire et continue d’exister après avoir déjà réalisé de nombreuses choses importantes dans le football. Enfin, pour ce qui est des événements, la Crimée est une terre avec plus de 100 ans d’histoire footballistique. Je voudrais retenir par exemple le déroulement d’une Coupe de Crimée en 1945 immédiatement après sa libération. La fédération va mettre l’accent sur cette compétition pour l’anniversaire des 70 ans de la Grande Victoire (NDLR: Seconde Guerre mondiale).

De quelles réalisations liées à vos mandats à la tête du football de la péninsule êtes-vous le plus fier ?

Je travaille à la RFFK depuis 2005, et le principal dans mon travail, c’est la stabilité et l’unité dans les activités de la fédération ainsi que l’impartialité et l’honnêteté dans les décisions que nous prenons. La capacité à prendre en compte les positions et les intérêts des 14 districts et 11 villes de la région et à choisir les personnes les plus compétentes pour pouvoir faire reposer sur eux le développement de notre football. Certains mettent cela à mon actif, d’autres à mon passif, mais je prends les jugements de valeur avec beaucoup de philosophie.

Le football amateur en Crimée

Comment fonctionnent les académies de football ? Y-a-t’il des centres d’excellence ou chaque équipe travaille-t-elle de son côté ?

En Crimée, le système d’éducation sportive publique continue de fonctionner, c’est donc également le cas pour le football. Actuellement certains clubs se penchent sur la question de pouvoir obtenir une licence afin de créer leur propre académie de football. C’est quelque chose de nouveau que l’on espère profitable à long terme pour notre football. Chaque équipe travaille donc de son côté en ayant des équipes dans différentes catégories d’âges. Je pense qu’avec le temps, quand cette pratique se généralisera dans les clubs, nous aurons besoin d’une coordination au niveau de la République de Crimée.

Avez-vous des projets liés à la jeunesse ?

Il y en a, et même beaucoup. Surtout au niveau des écoles et du football amateur. Il y a toujours en Russie et en Ukraine le trophée « Ballon de cuir » entre les écoliers – d’ailleurs le plus grand en Europe – un projet de futsal entre écoles et aussi Kolos, une compétition entre les écoles des zones rurales. Il y a aussi des travaux de prévention contre les fléaux de la jeunesse que sont l’alcoolisme, les drogues et le SIDA, à travers le sport et le football.

Entre 2010 et 2013 en collaboration avec « Cross Culture Association », nous avons eu 46 festivals de 5 jours pour le football des jeunes, et plus d’une centaine de rencontres d’une journée, auxquels ont assisté plus de 13 000 enfants et 1 200 adultes au total. C’est un programme humanitaire footballistique qui se déroule dans une dizaine de pays sous l’égide de la fédération danoise et qui est conforme aux exigences de la FIFA sur le développement du football dans la jeunesse sur le principe du « sport pour tous. » Le concept est basé sur le football comme loisir, à l’opposé de la compétition pour pouvoir mieux l’enseigner aux enfants [liens disponibles à la fin de l’article pour plus d’informations]. Aujourd’hui, nous cherchons une solution pour pouvoir prolonger ces projets en Crimée.

S’il faut parler de football à un niveau plus professionnel, en Crimée se sont déroulés pendant ces 15 dernières années de nombreux tournois entre enfants venus de 50 à 90 équipes provenant de toute l’Ukraine. De plus, nous avons accueilli les équipes nationales U17 féminine et masculine d’Irlande, Pologne, Suède et Ukraine pour un tour qualificatif du championnat d’Europe.

Est-ce-que l’absence actuelle de football de haut-niveau en Crimée influe négativement sur le nombre de licenciés ? Ou les parents continuent-ils quand même d’inscrire leurs enfants dans les écoles de football ?

Chaque enfant a la possibilité de rejoindre une équipe, cela va de soi. Beaucoup d’équipes enseignent le football gratuitement, et le football a cette vertu qui est de détourner les enfants de la rue. Chez nous, les enfants de toutes nationalités et de toutes classes sociales pratiquent ce sport. Bien sûr, il est plus facile de faire carrière quand on vient d’un milieu aisé, mais beaucoup d’enfants plus défavorisés réussissent à faire carrière et je peux dire que sur l’année dernière, le nombre d’enfants licenciés dans des équipes de football a augmenté. La situation du football professionnel dans la péninsule n’a donc pas eu d’influence négative. Bien sûr, la présence et la réussite d’équipes locales au niveau professionnel permet de donner aux enfant et à leurs parents une ligne directrice et une motivation supérieure. Elle permet également de leur donner des perspectives et de s’inscrire dans les équipes de jeunes de nos clubs fanions mais je crois sincèrement que la création du championnat de Crimée permettra de retrouver cette ligne directrice.

Quel est le sport le plus populaire en Crimée ? En Russie, le hockey est souvent considéré comme plus populaire (notamment grâce aux résultats de la Sbornaya). Cela a-t-il une influence dans votre région ?

En Crimée, le football est traditionnellement très populaire, tout comme différents sports de combat (le judo, la boxe anglaise et la lutte gréco-romaine notamment) mais aussi les échecs et les dames. Le football est donc le sport de masse, mais principalement chez les enfants et les jeunes hommes. Les équipes de filles sont rares ici. Notre fédération de hockey sur glace s’est développée très récemment grâce à la construction d’une patinoire de compétition à Simferopol, car comme vous le savez l’émergence d’un sport dépend de ses infrastructures et en Crimée, de part notre climat, il est quasiment impossible de pratiquer le hockey à ciel ouvert.

Le niveau de popularité d’un sport est largement dicté par les résultats des sportifs locaux. Nos sportifs glorieux de ses dernières années ont été Ekaterina Serebrianskaya (gymnastique rythmique), Yana Klochkova (natation), Aleksandr Usik (boxe) ou encore Artur Ayvazian (tir sportif) et cela a attiré beaucoup de nos jeunes vers ces différents sports. Nous avons également un gros potentiel de développement en escalade, alpinisme, voile et planche à voile.

En France, il y a par exemple beaucoup de problèmes liés au respect de l’arbitre, qui se traduisent parfois par de la violence au niveau amateur. Avez-vous aussi ce genre de problèmes ?

Bien entendu les décisions prises par les arbitres suscitent toujours de la controverse en raison des différences de vues et d’intérêts entre les arbitres, mais il n’y a pas de précédent en matière de violence en Crimée. S’il y a eu des faits assez graves, nous pouvons les compter sur les doigts d’une main. Nous avons eu l’exemple d’un propriétaire de club qui, sous le coup de l’émotion, a bousculé un arbitre. C’est un homme qui a fait beaucoup pour le football en Crimée, mais il a quand même été sévèrement sanctionné d’un an d’interdiction de zones techniques et d’une exclusion du comité exécutif de la fédération. Nous avons un système comprenant une commission disciplinaire et un comité d’appel qui permet de régler les différends après coup. La péninsule a toujours été fière de son corps arbitral qui a compté des arbitres en Première Ligue Ukrainienne ainsi que des arbitres FIFA. Nous avons d’ailleurs une école qui forme tous les ans des arbitres qui officient d’abord au niveau junior avant d’évoluer dans leurs carrières vers les ligues ukrainiennes. Mais actuellement nos arbitres officient exclusivement sur notre territoire en raison de la situation. [Je pense qu’il est important d’ajouter qu’en début de semaine, soit postérieurement à l’interview, le directeur général du TSK Simferopol (ex-Tavria) a été accusé d’avoir frapper un arbitre-assistant et qu’une procédure disciplinaire serait en cours contre lui]

D’ailleurs quel est le statut de vos arbitres ?

En Crimée, il n’y a pas d’arbitre exerçant exclusivement cette profession. Tous ont une autre spécialité voire un petit business qui constitue leur revenu principal. Ils perçoivent seulement une compensation pour chaque match qui, croyez-moi, est bien plus faible que ce que reçoivent les joueurs pour ce même match.

Je dirais que le problème le plus « important » est lié aux graffitis car les supporters aiment marquer leur soutien au Tavria et au FK Sébastopol sur les murs de nos bâtiments. Mais pour les amateurs de ce genre d’art, et en vue de régler ces problèmes, nous avons dégagé des zones près de la gare ainsi que sur les murs du stade pour qu’ils puissent s’exprimer. Nous organisons même des concours de tags.

Très souvent – en tout cas si on écoute les stéréotypes – on trouve des problèmes liés aux supporters en Europe de l’est (en Russie, Ukraine, ex-Yougoslavie). Avez-vous des problèmes avec les incidents liés aux Ultras en Crimée ?

Dieu merci, non ! Il n’y a ni violence, ni bagarre chez nous. Pas plus entre les différentes équipes qu’au sein des ultras d’un même club. Il est arrivé bien sûr que des fumigènes soient allumés, mais c’est toujours dans une optique de fête, de sentiments et de soutien et non pour arrêter délibérément un match ou pour faire preuve de hooliganisme. Cela est néanmoins toujours réprimé par les services de sécurité. Certains fans sont ivres et crient des slogans peu élégants sur le chemin du retour jusqu’à la gare mais les habitants prennent ça avec le sourire comme un signe de tradition. Vous savez, les habitants de Crimée sont des gens très paisibles et pacifiques et cela vient de la tradition de terre touristique que connaît notre péninsule. Des personnes différentes sont habituées à vivre ensemble. Nous comptons 179 nationalités, dont 22 ont une population significative. Je dirais que le problème le plus « important » est lié aux graffitis car les supporters aiment marquer leur soutien au Tavria et au FK Sébastopol sur les murs de nos bâtiments. Mais pour les amateurs de ce genre d’art, et en vue de régler ces problèmes, nous avons dégagé des zones près de la gare ainsi que sur les murs du stade pour qu’ils puissent s’exprimer. Nous organisons même des concours de tags.

Y-a-t-il d’autres projets liés au football en Crimée dont vous voudriez nous faire part ?

Ce qui sera nouveau pour nous, sera d’entendre les explications de l’UEFA quant aux projets liés à la jeunesse dans ce qu’ils qualifient de « zone spéciale » ainsi que le nouveau championnat de Crimée. Actuellement en Crimée, nous essayons de développer les infrastructures avec de nouvelles pelouses, naturelles et artificielles.

Ces deux dernières années, dans la ville de Yevpatoria (célèbre pour être une station balnéaire pour enfants) ont été construits des terrains de football ainsi que des complexes hôteliers en capacité d’accueillir des compétitions de jeunes avec un grand nombre d’équipes, y compris des compétitions internationales, et ce tout au long de l’année. C’est pourquoi nous espérons fortement que la tradition va se perpétuer et que des compétitions internationales continueront de se disputer dans cette ville. Ces complexes sont également fonctionnels et excellents pour des équipes de tous niveaux. Cet hiver nous avons accueilli des équipes de RPL (NDLR: Russian Premier League) ainsi que d’autres équipes professionnelles russes.

Parlons un peu de vos opinions sur le football en général

Quel est votre avis sur le football français ? Sa sélection, ses clubs, le financement du PSG par le Qatar…

Le football français a toujours été intéressant par son jeu de haut-niveau, son professionnalisme, sa ferveur et la finesse de ses combinaisons techniques. Je suis toujours heureux de voir votre sélection évoluer lors des matchs de l’Euro ou de la Coupe du Monde. Il est vrai que ces derniers temps, le football français a été quelque peu distancé par certains de ses concurrents au niveau mondial mais pour moi il continue d’être une des références principales pour toutes les équipes. Pour ce qui est du financement du PSG, je ne regarde jamais dans la poche des autres et c’est pourquoi je ne m’intéresse que très peu au financement du football dans d’autres pays et dans les clubs étrangers.

Je peux ajouter que la présence à long terme de Michel Platini à la tête de l’UEFA ainsi que sa réélection incontestée cette année méritent le plus grand respect.

Que pensez-vous du format des coupes d’Europe ? Cela vous plaît ou quelque chose pourrait-il être fait d’une meilleure manière ?

Je pense que la structure des coupes d’Europe a été établie en accord avec les règlements de l’UEFA et de la FIFA, qui sont deux organes très professionnels et très bien structurés. Je pense donc qu’il faut respecter leurs décisions en matière de format des compétitions. Le principal pour nous, c’est qu’ils ne se trompent pas sur l’isolement de notre football.

CSKA ou Spartak ?

CSKA. J’ai beaucoup de connaissances proches dans cette structure et leurs principes de travail m’ont toujours plu. Même si j’ai été longtemps à la tête de l’organisation sportive « Spartak » en Crimée, j’ai toujours essayé d’y transmettre le même sens de l’ordre que celui qui prévaut chez les « militaires » du CSKA.

Messi ou Ronaldo ?

Messi, de par son style de jeu.

Sacchi ou Cruijff ?

Arrigo Sacchi, pour son travail en temps qu’entraîneur.

Moscou ou Saint-Pétersbourg ?

L’école moscovite du football permet le développement de beaucoup d’équipes, à l’opposée de la domination du Zenit dans la capitale impériale. La fédération de football de Moscou s’occupe également très sérieusement de la préparation des arbitres ainsi que de la diffusion du football au plus grand nombre. J’estime plus Saint-Pétersbourg en tant que capitale culturelle de la Russie.

 

Pour en savoir plus sur les projets évoqués par N.T. Gostev, vous pouvez consulter le lien suivant: http://ccpa.eu « Open fun football for schools ». Ainsi que la vidéo du projet ayant eu lieu en Crimée. 

 

Je souhaite finalement, en mon nom et au nom de l’équipe de Footballski, remercier chaleureusement Nikolay Timofeevich Gostev pour nous avoir accordé de son temps et avoir répondu de manière sympathique et exhaustive à toutes nos questions. Je souhaite le meilleur pour l’avenir au football criméen et nous ne manquerons pas de vous tenir au courant de l’évolution des décisions de l’UEFA, de la création d’un championnat local et de l’avenir même de cette terre de football. Les dernières informations font état de la possible participation du futur champion de Crimée à la ligue Europa même si à ce jour aucune décision n’a été prise. Pour les russophones, vous trouverez toutes les informations que vous souhaitez sur le site même de la fédération à l’adresse suivante: rffk-roo.ru

Adrien Laëthier


Photo à la une : Nikolay Gostev | © sctavriya.com

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Adrien Laëthier

Adrien Laëthier

Amoureux de la Russie et de l’Ukraine et spécialiste de ces footballs, ainsi que du football de l’Est en général ! A vécu en Russie, à Chelyabinsk là où les météorites tombent. J’essaye de faire vivre sur Footballski les différents championnats d’ex-URSS (Ukraine, Caucase, Baltique,…) ainsi que la RPL par les résumés hebdomadaires.

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