De Kovać à Čačić, beaucoup de « tch » et d’interrogations

Cédric Maiore - Publié le 10 octobre 2015

Il n’aura fallu qu’une semaine en septembre dernier pour que la sélection nationale croate soit complètement chamboulée. Alors première de son groupe de qualifications à l’Euro 2016 cet été – et ce malgré la réduction d’un point pour la fameuse affaire de la croix gammée – la Croatie a subi de plein fouet deux résultats particulièrement décevants qui ont suffi au limogeage de Niko Kovać, pourtant porteur de nombreux espoirs depuis son arrivée il y a tout juste deux ans. Entre politique, démagogie et ambition sportive floue, l’arrivée sur le banc d’Ante Čačić fracture un peu plus la relation tumultueuse entre les instances du foot croate (HNS) et le public.

Le début de la fin

Le scénario commence le 3 septembre 2015 à Bakou où la Croatie affronte l’Azerbaïdjan, une sélection désormais coachée par Robert Prosinečki. Alors que la victoire semble écrite d’avance, l’équipe ne parvient pas à marquer de buts malgré la possession et accuse surtout un terrible manque d’efficacité dans le dernier geste. Cela se transforme en nervosité en seconde période au point que les azéris ne passent pas loin de la sensation. Au final, le score est de 0-0 mais c’est bien Mario Mandžukić qui est vivement critiqué pour sa capacité nouvelle à vendanger à la pointe de l’attaque.

Le match suivant contre la Norvège modifie clairement les enjeux puisque la tête du groupe est remise en cause. Niko Kovać annonce les intentions de victoire de son équipe mais à Oslo, la Croatie sombre. Sans cesse gênée par les contres et la vivacité norvégienne, la défense passe trop de temps à subir, pas aidée par un milieu en incapacité totale à créer du jeu. Vrsaljko évite de justesse le 0-3 sur un retour assez dingue et Srna se fait tordre par l’attaquant Berget sur ses deux buts. Une performance à des années-lumière de la première partie des qualifications.

Évidemment, football rime souvent avec émotion et, à chaud, Niko Kovać est considéré comme le premier responsable de cette terrible semaine. Un sondage mis en ligne le soir du match contre la Norvège sur le site Index montre que 84% des supporters souhaitent le départ du dernier grand milieu défensif croate. Le constat est surprenant d’autant que les médias oublient dès lors de parler de jeu ou du match en lui-même. Cet excès va bien arranger la HNS, en quête de légitimité auprès du public.

Quelle cire utilise Niko Kovac?

Quelle cire utilise Niko Kovac? | © netokracija

Le choix Čačić

Les signes avant-coureurs du départ de Kovać arrivent rapidement car lui-même aborde le sujet en conférence de presse après la défaite à Oslo :

« Nous avons échoué en Norvège et j’en assume l’entière responsabilité. La question est de savoir pourquoi cela est arrivé. Je n’ai jamais abandonné et je ne le ferai pas maintenant ».

Pour autant, il n’hésite pas à critiquer le manque d’investissement de son équipe à quelques journalistes. Des propos qui ne plaisent pas à Luka Modrić, expliquant alors que « les choses vont dans la mauvaise direction ».

Deux jours après, le 9 septembre, le comité exécutif de la fédération décide à l’unanimité de démettre Kovać de ses fonctions. Une sanction radicale alors que la Croatie figure toujours en bonne place pour une qualification directe à l’EURO 2016.

S’en suit une série d’entretiens entre Davor Šuker, président de la HNS, et les potentiels sélectionneurs. Dans les rumeurs tout y passe, de Lippi à Zoran Mamić, mais le souhait intime de voir un entraineur étranger (comme le préconisait Vahid Halilhodžić en interview) est vite balayée par une short-list 100% croate. Ante Čačić est finalement l’heureux élu, face à Zoran Vulić, l’actuel coach du RNK Split. Il annonce avant la date butoir être le nouveau sélectionneur, ce qui sera confirmé le 21 septembre et lui vaudra une haie d’honneur de ses joueurs du Lokomotiva Zagreb.

Niko Kovać avait pris la tête de la sélection en octobre 2013, peu avant les barrages pour la Coupe du Monde au Brésil. Il remplaçait un Igor Štimac fragilisé par une drastique baisse de performance, une absence de jeu et une communication bien trop rigide. Étonnamment, il y a aujourd’hui beaucoup de similitudes dans la forme de l’équipe et cela tombe au même moment de la saison. Grand seigneur ou adepte de la nouvelle mode, Kovać a diffusé une lettre de remerciements à tous les supporters vantant les mérites de ses joueurs, du comité exécutif de la HNS (!) et la beauté du football. Des propos éloignés de son interview donnée le 7 octobre au journal allemand Bild :

« Le football croate est dans une situation très difficile qui ne peut rendre heureux personne. Le football en souffre ainsi que l’image de la Croatie dans le monde. Ce serait formidable si tout le monde pouvait s’assoir autour d’une table pour trouver une solution ».

A moins que cette porte de sortie soit un bon moyen de souffler pour Kovać, jugé intègre durant ces deux ans.

Une décision discutée et discutable

Mais l’équipe nationale y gagne-t-elle vraiment ? Changer de sélectionneur à quelques mois d’une compétition majeure avec une génération pleine de promesses n’est clairement pas un choix judicieux. A part si le remplacent apporte une valeur ajoutée. En tout cas, sur le CV, Ante Čačić n’a rien d’impressionnant. Après des études de kiné, il a entrainé des clubs comme Osijek, Zadar et le Slaven Belupo puis a été coach assistant des U21 nationaux entre 1994 et 1998. Il fut ensuite assistant du sélectionneur libyen Ilija Lončarević de 2003 à 2006 ainsi qu’en charge des Espoirs. Il retourna ensuite en Croatie et en Slovénie sur les bancs de Kamen Ingrad, du Croatia Sesvete, du Lokomotiva Zagreb, du Dinamo Zagreb, de Maribor et du Slaven Belupo à nouveau. Autant dire que l’expérience du très haut niveau est inexistante alors que Kovać l’avait connu en tant que joueur mais aussi durant ses deux ans sur le banc de la sélection. Pour savoir si la Croatie gagne au change, il faudra encore attendre, mais on peut en douter…

Car ce changement est particulièrement gênant. Čačić est un homme de Zdravko Mamić et sa bande. Déjà, le choix d’Igor Štimac était la résultante d’un pacte honteux entre les puissants. Avec les entretiens de recrutement, la fédération a voulu créer l’illusion d’un choix professionnel et indépendant alors que le lauréat était connu depuis bien longtemps. Le président du Dinamo et son petit cercle d’associés sont les seuls gagnants de l’histoire, comme bien souvent dans le football croate. La fédération ne devrait-elle pas se soucier du bien-être général du football croate, de la réputation du pays à l’étranger, de sa popularité et de son image afin d’assurer les meilleures conditions possibles pour l’équipe nationale ? A l’inverse, tout à la fédération est calculé pour servir les intérêts privés de Mamić, Šuker et compagnie. D’ailleurs, comment est-il possible que deux individus soupçonnés de crimes graves (Mamić et Vrbanović) continuent d’exercer leur fonction comme si de rien n’était, alors même que l’enquête est en cours et qu’ils sont en garde à vue ?

N’oublions pas que depuis quelques mois, le public croate s’éloigne distinctement de son football à cause de l’influence néfaste de personnalités comme Zdravko Mamić qui contrôle tout mais dont le rôle officiel est invariablement flou, même au plus haut de la hiérarchie de la HNS. Davor Šuker perd aussi tout crédit puisque l’ex-légende trempe toujours plus dans la politique avec des fréquentations… pas très fréquentables ! Le climat est bouillant, notamment avec la Torcida de Split dont quelques énergumènes sont allés jusqu’à agresser physiquement un cortège officiel sur une aire d’autoroute il y a quelques mois (Kovać y était). Certains veulent saboter l’équipe nationale, c’est évident, la croix gammée sur la pelouse de Split contre l’Italie semble le prouver. Le boycott de l’équipe nationale prend de l’ampleur ces dernières semaines : la page Facebook « Bojkot » a déjà 35 000 abonnés et même le site Index affiche une bannière dans ce sens. Il faut dire que le dernier fait d’arme de Šuker est une grosse colère et un jeté de téléphone portable de journaliste avant une conférence de presse.

Et maintenant ?

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Et maintenant, le boycott | © facebook

Ante Čačić a tenu à calmer les ardeurs de tout le monde dès son arrivée. Il place au cœur de ses interventions le patriotisme qui doit réunir tout un peuple.

« La route vers la France est presque terminée grâce à Niko Kovac. Le public et les fans ne doivent pas avoir peur pour la Croatie, je ne ferai pas ce travail sans cette conviction. J’appelle au soutien des supporters, ce sera beaucoup plus facile avec eux. Le football croate a besoin de plus de respect ».

« Il n’y a pas de problème dans le vestiaire, les relations sont amicales. Il y a des joueurs responsables qui réalisent qu’il y a une grande génération et qu’il faudra tout donner pour annihiler les pensées négatives, trouver une force intérieure pour que la sélection nationale soit la fierté de la nation ».

Pas sûr que cela ne suffise à créer l’émulation… Comme souvent, la première solution passera par le terrain, et une ballade en France à l’été 2016 évitera peut être l’explosion. Chiche Čačić ?

Cédric Maiore


 

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Photo à la une : Ante Čačić | © hns-cff.hr

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