De la difficulté du football féminin en Roumanie

Pierre-Julien Pera
Pierre-Julien Pera - Publié le 30 janvier 2017

Si la situation du football roumain n’est guère réjouissante ces dernières années, celle du football féminin est encore plus difficile. Malgré des moyens limités et le relatif anonymat dans lequel il vit, celui-ci progresse doucement, à l’image de l’équipe nationale qui a bien failli se qualifier pour la première fois pour l’Euro. Nicoleta Coșoreanu est allée à la rencontre de celles et ceux qui bâtissent aujourd’hui le football féminin de demain en Roumanie. Un état des lieux édifiant.


C’est avec l’aimable autorisation de Nicoleta Coșoreanu, que nous remercions vivement, que nous retranscrivons son article, que vous pouvez découvrir ici en version originale. Toute la traduction a été assurée par Pierre-Julien Pera pour Footballski.


A 56 ans, Ion Bărbăcioru entraîne le plus grand club de football féminin de Bucarest. Il est également le fondateur d’un championnat municipal de la capitale roumaine. Sur le Boulevard du Général Vasile Milea, à l’ouest de la ville, deux grandes bannières F.C. Fair Play se trouvent le long du trottoir longeant la ligne de tramway 11. Le seul indice relevant la présence d’une équipe de football dans le coin. C’est ici, devant la salle de sport jouxtant le Stade Politehnica, que Ion Bărbăcioru gare sa voiture.

« F.C. Fair Play – école de football pour enfants de 7 à 16 ans » © capture d’écran Google Earth

Un groupe de filles entre dans la salle et se dirige vers les vestiaires. On entend des rires et des voix aiguës pendant quelques minutes. Puis le technicien arrive, à peu près une demi-heure avant l’entraînement. Cet homme grand, aux cheveux grisonnants et au regard sévère tient un sac de ballons dans une main. Au moment où il entre dans le vestiaire, le silence se fait. Il discute alors avec les filles au sujet des nouveaux équipements pour l’entraînement.

« Celles qui n’ont pas leur jogging peuvent rentrer chez elles, » entend-on dans le vestiaire, suivi par les bruits de pas d’une des filles quittant la salle de sport. « Vous ne faites pas du tout attention à vous ! Il faut vous accrocher à votre dignité de sportive ! » Les dix filles sortent en silence et se dirigent vers le terrain en synthétique, derrière la salle.

En Roumanie, le football féminin attend encore sa « Generație de Aur », sa génération dorée, que les garçons ont eue dans les années 90. Cette année, l’équipe nationale féminine a néanmoins été à un pas de se qualifier pour la première fois au Championnat d’Europe, qui se jouera aux Pays-Bas en 2017. Même si les Roumaines ont été éliminées par le Portugal en barrages, l’attention des amoureux de football commence lentement à se diriger vers le football féminin.

© frf.ro

Ion Bărbăcioru détient et entraîne le FC Fair Play Bucarest, une des formations évoluant en Superliga, la première division de Roumanie de football féminin. Mieux, c’est lui qui a eu l’initiative de créer un championnat municipal à Bucarest.

Passion et éducation

Ion Bărbăcioru a démarré sa carrière de footballeur en tant que junior au sein du Progresul Bucarest. Il a évolué dans les deux premières divisions roumaines, passant par des équipes historiques telles que le Dinamo Bucarest, le Poli Iași, le Foresta Suceava et le Foresta Fălticeni. Diplômé de l’Université d’Education Physique et du Sport, il est ensuite recruté pour devenir officier à la Bse aérienne de Fetești.

A 30 ans, il arrête de jouer parce que « à l’époque, on avait honte de jouer si on n’était pas assez efficace pour l’équipe. » Mais sa passion pour le football l’a poussé à fonder une équipe à Fetești : les Șoimii Fetești (Les Aigles de Fetești), qui a ensuite déménagé à Otopeni. Après son départ de l’équipe, les Șoimii Otopeni sont devenus le CS Otopeni, équipe sacrée championne de deuxième division en 2008, avant de disparaître en 2013.

Bărbăcioru, à l’extrême gauche, sous les couleurs d’Otopeni © gsp.ro

Aujourd’hui, Bărbăcioru rencontre souvent ses anciens coéquipiers, qui ont préféré ne pas continuer leurs études après le lycée. Il en arrive toujours à la conclusion que l’éducation est très importante, même lorsqu’on a la possibilité de faire du sport de haut niveau. C’est pourquoi il impose aux filles qui viennent à l’entraînement l’obligation d’avoir de bons résultats à l’école. Si l’une d’elles venait à se trouver en situation d’échec scolaire, elle ne pourrait plus venir jouer.

La préparation pendant la trêve

Samedi, 18h30. Il ne fait pas plus de cinq degrés à Bucarest. L’entraîneur se dirige vers un terrain en synthétique situé près du Parc Moghioroș. La phase aller du championnat étant terminée, il a organisé pour ses filles un match amical face à une équipe de garçons. Les hommes passant par le parc aperçoivent les filles entraînées par Bărbăcioru et s’arrêtent pour suivre de manière plus attentive les duels entre filles et garçons, les dribbles et tirs. Et surtout les buts. Ce sont les garçons qui en encaissent le plus. Tellement, que même l’arbitre perd le fil du match pendant un moment, ne réussissant plus à donner le score avec exactitude.

Le FC Fair Play de Bărbăcioru en présence de Răzvan Burleanu, le président de la FRF © gsp.ro

Le FC Fair Play, créé en 1997 sous le nom de Șoimii Fair Play, a obtenu son entité juridique en 2003. A sa création, il ne compte que des groupes enfants et juniors pour garçons. Puis, petit à petit, des filles ont commencé à venir. Elles ont joué avec les garçons, avant d’être envoyées dans une équipe de football féminin de la capitale, le Smart Bucarest.

Du football féminin ? « Oui m’sieur ! »

Une séance tenue à la Fédération Roumaine de Football (FRF) sur le thème du football féminin change cependant les plans de Ion Bărbăcioru. « Quand je suis arrivée, ils m’ont dit ‘si tu le souhaites, dis-nous à la fin de la séance si tu veux faire une demande d’affiliation,’ et à la fin, je suis allé les voir et j’ai dit ‘Oui m’sieur !’ Puis en compétition, la première chose que j’ai pensée a été d’abandonner. J’étais habitué à gagner, à jouer au haut niveau. »

Les premiers challenges sont arrivés au fur et à mesure. Le champ sur lequel se trouve aujourd’hui le terrain des filles, homologués par la FRF, a été aménagé et est entretenu à ses propres frais. Le passionné Bărbăcioru a commencé à aménager la zone, même averti qu’il pouvait en être chassé. Ce n’est pas arrivé et entre temps, il a mis au point les procédures administratives.

© gsp.ro

L’équipe n’a aucun sponsor pour la soutenir. Les seuls fonds du club sont versés par son entraîneur. La Fédération Roumaine de Football subvient aux dépenses liées aux déplacements, ce qui inclut le transport, le logement et les repas. Le plus gros effort concerne cependant l’organisation des matchs à domicile, où il faut défrayer les arbitres et assurer la présence d’une ambulance et de deux médecins. Des coûts qui atteignent 1 500 lei par mois (333 euros). Mais l’entraîneur ne se plaint pas et met la main à la poche. « J’ai une philosophie de vie simple : ne jamais faire fortune, parce que ça n’apporte que des soucis. Je crois que le plus important est de faire ce qui me plaît. Le confort strict, celui qui assure le repos après l’effort, est suffisant. »

L’ascension de l’Everest

C’est matin de match au Stade Politehnica. Sur les échafaudages environnants, quelques ouvriers jettent des regards curieux vers le terrain où est alignée une équipe mixte du FC Fair Play Bucarest. Sur le bord du terrain, à chaque phase de jeu, l’entraîneur des juniors filles et garçons gesticule et donne des indications. Même les remplaçants n’y échappent pas. Certains courent chercher les ballons envoyés entre les arbres se trouvant derrière le stade pendant que les autres s’échauffent à le demande de leur entraîneur.

Pour les filles, ceci marque le point de départ duquel elles peuvent partir à la conquête de l’Everest du football féminin roumain, l’Olimpia Cluj. Le club, sextuple champion de Roumanie en titre, où sont réunies les meilleures joueuses roumaines, le noyau de l’équipe nationale. Ion Bărbăcioru se félicite d’avoir une équipe composée de joueuses qu’il a toutes formées lui-même, et d’en avoir envoyé 16 en équipe nationale sur les dix dernières années. Parmi elles se trouve notamment Beatrice Tărășilă, qui joue aujourd’hui à l’Olimpia Cluj et en équipe nationale. Elle faisait ainsi partie de l’équipe tricolore qui a affronté le Portugal lors des barrages pour l’Euro.

Beatrice Tărășilă © Octavian Cocolos

La recette du succès se voit sur le terrain. L’entraîneur tance ses joueuses et ne se réjouit que modérément à chaque but marqué. Mais son équipe obtient une victoire au bout du suspense. Revenue de 0-1, elle a mené 3-1, 4-2 puis 4-3. Le score final, après que sa gardienne ait repoussé un penalty dans les dernières minutes.

Traduit par Pierre-Julien Pera, avec un grand merci à Nicoleta Coșoreanu, que vous pouvez suivre sur Twitter sur sa page @nicoleta206 


Image à la Une © gsp.ro

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A propos de l'auteur

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Papy de la team. Tombé amoureux de Bucarest un jour d'hiver 1998. L'est devenu de toute la Roumanie au fil des ans. Ecrit envers et contre tous la gloire et la beauté de son football depuis 2006 sur Parlonsfoot et Footballski. Regarde les matchs de Liga 1 roumaine, de Divizia Nationala moldave, de Premium Liiga estonienne et de la Zone Est de 3e division russe. Faut vraiment être cinglé.

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