Croatie : une finale et des questions

Damien F - Publié le 8 août 2018

Pour ceux qui ne se souvenaient plus à quel point le football pouvait être puissant, il y avait à Zagreb, le jour suivant la finale, environ un demi-million de raisons de se le rappeler. Soit le nombre d’âmes qui remplissaient la place principale, toutes les rues environnantes et l’aéroport. La Croatie a célébré sa deuxième place dans une douce folie, poussant le peuple à attendre des heures ses héros. Ce week-end de finale restera pour toujours dans les mémoires du pays, tout comme les fêtes monstrueuses à Zagreb, Split, et les autres villes du pays.

Bonheur national

Cette médaille d’argent restera dans l’Histoire de la Croatie, comme la médaille de bronze de 1998 est et restera toujours comme partie prenante de l’identité nationale. L’étincelle a été réintroduite au moment où la population avait probablement le plus besoin de bonheur, à un moment où le pessimisme et l’apathie prévalait, en réponse à la politique, la justice et l’économie. Car cela fait bien longtemps que les Croates ont perdu la foi dans leurs institutions.

Les réactions des médias étaient conformes aux attentes : « Vous nous avez rendus fiers », « Merci, les héros! », « Pour nous, vous êtes les champions », etc. La fierté et la gratitude se voyaient sur chaque visage parmi la vague ayant envahi les rues pour assister à la finale, faire la fête et célébrer ses héros. Personne n’est prêt à oublier ce sentiment et à se réveiller en regardant l’horizon. Au moins pendant un certain temps, le football a rendu la plupart des Croates heureux, un sentiment que beaucoup de gens avaient presque oublié et rarement éprouvé. Une fois n’est pas coutume, le football a fait quelque chose que les dirigeants politiques n’ont jamais réussi, et ne réussiront probablement jamais.

Ce qu’ils essaieront en revanche, c’est de saisir cette opportunité pour exploiter au mieux leurs objectifs populistes. La Fédération croate de football a gagné 28 millions de dollars en Russie, sans compter l’ouverture inespérée de possibles contrats de sponsoring lucratifs et de matchs amicaux attrayants.

Un nouveau stade à quelles fins ?

Le plan de construction d’un grand stade national a déjà été annoncé et placé en haut de la pile des promesses. Celles-ci sont monnaie courante, mais cette fois, pourtant, ils pourraient vraiment le faire : parce qu’ils doivent entreprendre quelque chose de facile avec l’argent des contribuables. Il est beaucoup plus difficile de reconstruire un système au niveau du football national, miné par la corruption, le clientélisme et la criminalité. Bien que c’est ce qui les a amené en finale de Coupe du Monde.

Un stade neuf et fonctionnel est certes nécessaire, mais pas un stade coûtant cinq cent millions d’euros pour jouer cinq ou six matchs par an. La mégalomanie est-elle plus importante que l’investissement dans des fondations solides ? Si l’on se fie aux dernières déclarations, l’argent devrait donc être placé dans un stade qui ne servira qu’aux élites, n’apportera rien au sport et ne servira de terrain de jeu à personne alors que les enfants ne peuvent pas s’entrainer dans des conditions décentes.

Pourtant, l’argent qui va arriver (en plus de celui des contribuables toujours plus enclins à verser de l’argent pour la cause football au lendemain d’une victoire) est plus que suffisant pour construire un bon système de formation, dans ce pays assez petit. Actuellement, les enfants sont obligés d’aller dans les Académies du Dinamo, Hajduk, Rijeka et Osijek pour s’entraîner dans des conditions acceptables. Et encore, depuis peu (et jusqu’à quand ?). Celle de l’Hajduk a été complètement refondée après plusieurs années de malversations, alors que celles de Rijeka et d’Osijek sont totalement dépendantes de capitaux étrangers. Quant à l’Académie du Dinamo, on connaît son fonctionnement. Financé par les contribuables, le centre servait surtout les petits business de certains avec lesquels il était de bon ton de signer des contrats pour accéder à l’équipe première.

Un système à reconstruire

Or, la Croatie a besoin d’un système dans lequel l’éclosion du nouveau Luka Modric ne doit pas dépendre d’un accord forcé avec Zdravko Mamic. Chaque membre de l’équipe de la sélection a une histoire difficile, pour des raisons différentes mais étroitement liées au contexte les entourant depuis la naissance. Ils sont en Finale de Coupe du Monde, mais avant cela, ils sont des réfugiés, des déplacés, des victimes d’agents et d’autres personnes malveillantes essayant de les exploiter. Certains ont délibérément été marginalisés ou forcés de partir avant d’être prêts à le faire pour sauver leur carrière. D’autres ont compromis leur réputation en coopérant avec des voleurs et devront en supporter les conséquences malgré les succès qu’ils ont obtenu; tous sont à juste titre accusés d’avoir échoué à briser le silence des escrocs du football croate.

Ils sont arrivés en finale du championnat du monde exclusivement par leurs propres mérites, et pas par ce qui les entoure depuis toutes ces années. Car s’il y a autant de talents dans un pays aussi petit, ce n’est pas grâce à la mise en place d’un système particulier ou d’une quelconque stratégie. Il y a bien entendu des formateurs compétents mais aucun programme d’éducation et de formation n’est en place à l’échelle du pays. Quasiment aucun stade n’a été construit ou rénové lors des trois dernières décennies, de même pour les terrains d’entraînement. Les installations sont sommaires au mieux, catastrophiques souvent. Et la plupart des clubs galèrent à finir le mois…

Le quotidien du football Croate, ça ressemble plutôt à ça

Il y a quelques années, la Fédération avait pourtant bien nommé un directeur technique (Romeo Jozak) afin de préparer un plan à long terme pour le développement du football croate. Mais il a été renvoyé quelques semaines après avoir présenté son plan, sans que l’on en connaisse les raisons. De toute façon, la stratégie et la logique n’ont jamais été les points forts du football croate.

Sinon, pourquoi le plus grand club formateur du pays (et pas loin d’Europe) change aussi souvent de projet pour les jeunes que de coachs, de même pour la sélection. Les trois derniers sélectionneurs qui se sont fait remercier (Stimac, Kovac, Cacic) l’ont été juste avant des matchs décisifs de qualification. Dalic, lui, a été nommé 48 heures avant le dernier match de qualification alors que la Croatie devait absolument gagner pour jouer les play-offs.

C’est peut-être pour quelques-unes de ces raisons qu’au plus fort de la célébration des Seniors, l’équipe Croate U-18, elle, a totalement coulé lors d’un tournoi international : 3 défaites, 0 but marqué, 9 encaissés dans une poule comprenant le Nigéria, le Japon et le Mexique. La relève ne viendra donc probablement pas du groupe dirigé par Robert Jarni, dont les membres ont quasiment le même âge que Kylian Mbappé. S’il n’y a pas d’impératif de résultat pour ces équipes de jeunes, l’ensemble montré est très inquiétant. La sélection U17 a terminé dernière de sa poule en Championnat d’Europe l’an dernier, les U15 ont terminé 10ème d’un tournoi en Italie, et ainsi de suite.

Et pourtant, la Croatie a un vivier de talent incroyable. S’ils ne sont pas performants en équipe de jeunes, ils sont intrinsèquement très bons. Le problème est toujours le même : la fédération ne sait visiblement pas quoi faire avec tout ce talent à disposition. Définir des critères de développement, fixer des objectifs et des programmes ne fait pas partie des priorités à la HNS. Or, sans stratégie, il sera toujours compliqué de développer un joueur, des repères, des cadres… à moins que les joueurs réussissent seuls, comme c’est le cas avec nos finalistes.

Comme les coureurs de longue distance de la Corne de l’Afrique dominent leur sport grâce à leurs capacités innées et leurs traditions, malgré le manque de structure de travail et d’école d’athlétisme, les Croates sont bons au football. Mais il est difficile de prévoir un avenir brillant pour cette sélection.

Damien F.


Image à la une : © ELVIS BARUKCIC / AFP

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