Crnjanski, le football entre les lignes

Invité - Publié le 30 novembre 2017
 Il y a quarante ans disparaissait l’un des plus grands poètes et romanciers serbes du XXème siècle. Figure de l’avant-garde moderne yougoslave tombée en disgrâce auprès du régime de Tito, Miloš Crnjanski, sans jamais avoir écrit sur le football, fut remplaçant au Temisvári Kinizsi, attaquant au Victoria Sušak, fondateur et capitaine du Banat Pančevo, vétéran au Jugoslavija, supporter de l’Etoile rouge de Belgrade. Et celui sans lequel le stade Kantrida de Rijeka n’aurait sûrement jamais existé.

Miloš Crnjanski en 1914, officier. | © Ἐπαμεινώνδας / Wikipedia

Lorsque Miloš Crnjanski naît en octobre 1893, le football gagne peu à peu les principales villes de l’Empire austro-hongrois. Enfant d’une famille originaire du Banat, ancienne province du sud de la plaine Pannonienne, il ne voit toutefois le jour ni à Vienne, ni à Budapest, ni à Prague, mais à Csongrád, un bourg de la steppe hongroise où son père, proscrit, a été envoyé. Il grandit, en revanche, à Temisvár où il se passionne très tôt pour le football. Le petit Miloš dispute ses premiers matches avec l’équipe de son lycée puis avec le Kinizsi, club de cheminots et de métallurgistes évoluant dans le championnat de Hongrie du sud. Faute d’être titulaire dans un effectif semi-professionnel, cet excellent élève, polyglotte à l’instar de ses camarades de ce Banat multiethnique, découvre « la langue, le foyer, la vie de famille des prolétaires »[1], en même temps que les idées socialistes, dans ce qu’il appelle « la petite Vienne », la future Timișoara roumaine.

En 1912, son baccalauréat en poche, il s’inscrit à l’académie de commerce de Fiume, sur le littoral adriatique. D’abord hébergé en pension chez une comtesse, il échoue ensuite dans un réduit déniché par le concierge du Victoria Sušak. C’est dans ce club d’un petit port à l’est de la ville qu’il continue le football, malgré la faim qui le tenaille « comme dans un roman de Hamsun. » « Je mangeais ce que les supporters me donnaient »[2], révélera-t-il plus tard, même si cette affirmation peut sembler sujette à caution. Son opinion sur les conditions de jeu, dans cette région rude, semble déjà plus crédible. « Les fréquentes tempêtes sur la côte, ainsi que le terrain parsemé de cailloux, exigeaient des joueurs résistants et durs au mal. »[3]

« Cousin de » à Fiume

L’arbre généalogique de Crnjanski laissera plus de trace que son talent de joueur dans l’histoire du football de ce qui deviendra Rijeka après la Seconde Guerre mondiale. En quête de terrain digne de ce nom, le Victoria cherche un endroit où ériger son stade. Ses dirigeants sont bien attirés par une parcelle occupée par une carrière de pierre de l’autre côté de Fiume, dans le quartier Kantrida, mais l’affaire se présente mal : le site appartient à la municipalité de Kastav et il est exploité par la société Schwarz & Gregerson en vue de l’agrandissement du port. Devant une négociation qui s’annonce périlleuse, le Victoria sort le seul atout dont il dispose : le jeune Crnjanski, dont l’un des cousins n’est autre que le directeur de Schwarz & Gregerson. D’après une monographie sur le club de Sušak citée par le journaliste Boško Stanišić[4], il serait parvenu à le convaincre alors même que le stade n’était pas financé ! Les travaux sont lancés après l’accord de la mairie et le succès d’une souscription publique. La petite enceinte, bordée par les eaux turquoise du golfe du Kvarner et surplombée par un miroir de faille, est inaugurée le 1er juin 1913[5]. A cette occasion, le prestigieux Gradjanski Zagreb fait office de partenaire de gala. A la surprise générale, il y est sévèrement battu (3-0).

En échec dans ses études, Crnjanski profite du bon air de l’Adriatique et écume les stades de la côte. Il affronte notamment le Hajduk Split dans la cité dalmate, à l’été 1913, avant de rejoindre son frère à Újvidék où il s’engage dans l’un des nombreux clubs de la ville. On lui prête un déplacement à Belgrade, la capitale de la Serbie voisine qui l’aurait alors fasciné. En septembre 1913, il part finalement à Vienne pour suivre des cours de médecine. Dans la capitale des Habsbourg, il s’adonne à une vie de bohème et de plaisirs, assiste à des rencontres internationales. Il est là-bas lorsqu’est rapatriée la dépouille de l’archiduc François-Ferdinand, assassiné par un nationaliste serbe à Sarajevo le 28 juin 1914. Dans une atmosphère générale hostile aux Slaves, il tente de s’enfuir, en compagnie de la femme d’un officier de l’armée serbe, pour échapper à la mobilisation, mais il est arrêté à Szeged. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il est affecté au front galicien contre les Russes. Blessé et renvoyé à l’arrière, il se trouve à Zagreb à la signature des armistices de l’automne 1918.

Miloš Crnjanski, effigie de la presse serbe | © Marina Kalezić / Srbijamarka, PTT Srbija / Wikipedia

Enfant terrible à Pančevo

L’expérience de la guerre fait place à un traumatisme profond et marque la fin d’une époque insouciante. Ses premiers textes – Lyrique d’Ithaque, Récits au masculin, Le Journal de Čarnojević – et son manifeste littéraire « Explication de Sumatra » le classent parmi les pionniers du modernisme yougoslave qui bouleverse les canons artistiques traditionnels. En 1919, il s’inscrit à la faculté de lettres de Belgrade où il se met à fréquenter les milieux culturels de l’avant-garde. Il se marie bientôt avec la fille d’un homme politique influent et proche de la cour. Dans la capitale du nouveau royaume des Serbes, Croates et Slovènes, le football refait partie de son quotidien. Dans une correspondance avec Ivo Andrić, pas encore auréolé du prix Nobel de littérature, il écrit que « seul le football [le] fait tenir. » « Le bon air, la jeunesse enjouée, le vert de la pelouse, le jeu et la victoire m’ont libéré », clame-t-il dans une lettre du 6 avril 1920 qui pose question : où Crnjanski joue-t-il donc à ce moment-là ? Il n’apparaît sur aucune feuille de match du Belgrade SK (BSK), du Jugoslavija, du Soko ou du Srpski mač, les quatre clubs que compte alors la ville.

A l’automne 1920, il est nommé professeur de serbo-croate et de gymnastique dans un lycée de Pančevo, à une vingtaine de kilomètres au nord de Belgrade. A vingt-sept ans, celui qui commence à se faire remarquer dans le monde intellectuel du royaume s’implique immédiatement dans la vie associative locale. En 1921, il participe à la création du Banat, l’un des deux clubs de la ville dont le nom s’inspire de celui de la région. Il y fait ses débuts comme arbitre puis, rapidement, endosse le rôle de capitaine en occupant le poste d’avant-centre. Il dispute la totalité de la saison 1921-22. Sa présence est plus incertaine les mois suivants, mais il aurait encore joué quelques rencontres sous le maillot rouge et noir, même après sa mutation à Belgrade en 1923. Sur le terrain, les souvenirs de ceux qui l’ont côtoyé révèlent un joueur élégant, doté d’un tempérament bouillant. La presse locale, au détour d’un compte-rendu, n’hésite pas à le juger sévèrement en fustigeant « le trio d’attaque qui produit, comme toujours, un jeu pauvre, notamment Crnjanski… »[6]

A Belgrade, il intègre l’équipe des vétérans du Jugoslavija, l’un des meilleurs clubs du pays qui décrochera le titre de champion national en 1924 et 1925. Il a ses entrées chez les Rouges dont l’un des dirigeants n’est autre que son beau-frère Jovan Ružić, le fameux « Boulet de canon » de la presse parisienne qui le surnommait ainsi pour la puissance phénoménale de ses frappes lorsqu’il évoluait à l’Association sportive française en 1918.

Notable en herbe, bel homme, Crnjanski ne dissimule pas son ambition et sa soif de reconnaissance. L’écrivain rebelle et le footballeur impétueux réunit les deux facettes de son personnage avec Sportista, hebdomadaire sportif dont il est l’un des fondateurs le 5 mai 1924. Les années suivantes, il confirme les espoirs littéraires placés en lui, notamment en 1929 avec la parution du premier volet de Migrations, son chef-d’œuvre monumental sur le peuple serbe en exil au XVIIIème siècle. En juin 1930, il est au faîte de sa gloire lorsqu’il donne son seul et unique entretien sur le football. Tout le monde retient cette déclaration provocatrice : « Je préférerais jouer avec l’équipe première du Jugoslavija que recevoir à nouveau le prix de l’Académie. »[7]

Buste à Kalemegdan. | © BokicaK

Fils prodigue à Belgrade

Journaliste à la plume hardie, volontiers polémiste, il quitte Belgrade en 1935 pour travailler dans les ambassades de Yougoslavie à Berlin et à Rome jusqu’en 1941. En Allemagne et en Italie, le fougueux Crnjanski se montre bien peu irrévérencieux envers les mouvements fascistes… Durant la guerre d’Espagne, il est même l’envoyé spécial du journal Vreme auprès de l’état-major du général Franco. Après l’attaque de l’Allemagne et ses alliés contre la Yougoslavie en avril 1941, il est évacué vers Londres en compagnie du gouvernement royaliste. A l’arrivée au pouvoir des communistes à Belgrade en 1945, l’écrivain en vogue de l’entre-deux-guerres tombe en disgrâce.

Son exil anglais se prolonge et il acquiert même la citoyenneté britannique en 1951. Crnjanski vivote dans une ville où il s’ennuie. A l’image de son œuvre, sur le déclin et à peine ravivée par son nostalgique Lamento pour Belgrade, sa relation avec le football semble rompue. Il ne fait aucun cas des clubs de premier plan dont regorge la métropole, du moins aucun témoignage ou archive n’atteste du contraire. Jusqu’à l’automne 1964.

Au premier tour de la Coupe d’Europe des clubs champions, l’Etoile rouge de Belgrade est opposée aux Glasgow Rangers. Les Écossais s’imposent (3-1) à Ibrox Park, tout comme les Yougoslaves (4-2) au Marakana. La règle du nombre de buts inscrits à l’extérieur n’étant pas encore en vigueur, les deux équipes doivent donc en découdre par un match d’appui sur terrain neutre : ce sera le 4 novembre 1964 à Highbury, à Londres. La veille, l’écrivain déchu rencontre la délégation des Rouge et Blanc lors d’une soirée à l’ambassade de Yougoslavie. Il y exprime son souhait d’assister à la rencontre. Faveur accordée. Crnjanski regardera l’élimination (1-3) de son club de cœur depuis les loges de l’antre d’Arsenal. Mieux encore : on acceptera qu’il aille saluer les joueurs, un à un, dans les vestiaires à la fin de la rencontre.

L’année suivante est celle de la réhabilitation de l’enfant terrible des lettres yougoslaves. De retour à Belgrade où, à soixante-douze ans, il ne représente plus de danger potentiel, il devient un fervent partisan de l’Etoile rouge qui évolue au même endroit que son Jugoslavija de l’entre-deux-guerres. Malgré sa fascination pour la ferveur du Marakana, il ne s’y rendra qu’une seule fois, lors d’un derby contre le Partizan, en compagnie de l’ancien ambassadeur à Londres. Auprès de quelques amis qui le croisent dans le café où il a ses habitudes, il prend régulièrement des nouvelles de Dušan Savić, le jeune buteur de l’Etoile rouge auquel il prédit une grande carrière.

Hanté par la vieillesse et le dépérissement, alité et plongé dans une dépression sévère, Crnjanski refuse de boire et de manger à partir du 28 novembre 1977. Il s’éteint deux jours plus tard, le 30 novembre 1977, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Le poète Dušan Matić – son témoin lors d’un duel au pistolet en 1926 – assure que son ami lui aurait confié une fois : « Tout ce que j’ai écrit ne vaut pas un seul match de football. »

Guillaume Balout


Image à la une : © rts.rs

Notes :

[1] Miloš CRNJANSKI, « Crnjanski u Temišvar » in Poezija, Matica srpska, Novi Sad, 1966, p. 111-115

[2] Miloš CRNJANSKI, « Komentar uz pesmu Jadranu » in Poezija, Matica srpska, Novi Sad, 1966, p. 119-125

[3] Entretien à la revue Sportista (n°584, 1930)

[4] Boško STANIŠIĆ, Miloš Crnjanski, fudbaler i sportista, Prosveta, Belgrade, 1995

[5] En 2015, le magazine FourFourTwo classe le Kantrida parmi les douze plus beaux stades de football au monde. La même année, le NK Rijeka, son club résident depuis 1946, doit le quitter car une nouvelle enceinte de 15 000 places est censée être construite à sa place. Deux ans plus tard, le Kantrida n’est toujours pas détruit et accueille désormais les amateurs du Lokomotiva Rijeka…

[6] Extrait du Pančevac (25 juin 1922).

[7] En 1930, il reçoit le prix de l’Académie serbe des sciences et des arts pour Migrations.

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