Coupe du Monde 2018 – Russie : Vitaly Mutko, entre football et pouvoir

Vincent Tanguy
Vincent Tanguy - Publié le 25 juin 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe !

Une victoire de la Russie 5-0 face à l’Arabie Saoudite en match d’ouverture de la Coupe du monde organisée sur ses terres, Vladimir Poutine ne pouvait espérer mieux ! La Russie voulait par-dessus tout éviter l’humiliation d’une contre-performance sportive face à un adversaire certes devant au classement FIFA (67position pour l’Arabie saoudite et 70position pour la Russie), mais disposant d’une équipe bien moins forte sur le papier. Après des matchs de préparation plus que moyens, la déconvenue était envisageable… La victoire 3-1 face à l’Egypte a permis d’atteindre rapidement l’objectif sportif initial des huitièmes de finale. Le match contre l’Uruguay n’est désormais plus qu’une formalité pour savoir qui de l’Espagne ou du Portugal la Russie devra faire face.

Mais l’aspect sportif n’est qu’une facette de la Coupe du Monde et les enjeux dépassent largement les frontières sportives. À travers cette compétition, la Russie souhaite montrer au monde qu’elle est capable d’organiser un événement de cette taille et d’accueillir en toute sécurité une grande quantité de supporters. La Coupe du monde est un événement publicitaire de choix pour une Russie qui cherche à développer un secteur touristique encore insuffisamment structuré. Tel était le projet de Vladimir Poutine au commencement de la candidature russe pour accueillir cette Coupe du monde et personne d’autre que Vitaly Mutko ne pouvait présenter et orchestrer ce projet.

Des événements et des scandales

Il faut dire que depuis sa prise de fonction comme ministre des Sports, du Tourisme et des Politiques de la Jeunesse en mai 2008, Vitaly Mutko est le « Monsieur sport » de la Russie. C’est en effet lui qui a porté la candidature de la Russie pour les Universiades 2013 organisées à Kazan, les Jeux olympiques de Sotchi 2014 puis la Coupe du Monde de football 2018. Des événements sportifs organisés d’une main de maître et durant lesquels la Russie a brillé d’un point de vue sportif. Lors des Universades 2013, la Russie a récolté pas moins de 292 médailles, dont 155 en or, très loin devant la Chine qui ramena 77 médailles, dont 26 en or. Quant aux Jeux olympiques de Sotchi, la Russie a caracolé en tête avec 29 médailles, dont onze en or. Des résultats totalement tronqués par le retentissant scandale qui allait suivre et dans lequel le nom de Mutko est directement lié.

© Government.ru

En décembre 2014, un documentaire télévisé intitulé « Dossier secret sur le dopage: comment la Russie produit ses vainqueurs » faisait état dans l’athlétisme d’un système de dopage d’État couvert par les autorités. Le Comité international olympique ainsi que l’Agence mondiale antidopage (WADA) diligentèrent des commissions pour enquêter sur ces faits. En ligne de mire, la Russie est accusée de la mise en place d’un système général de dopage dans de nombreux sports ainsi que le trucage de tests antidopage durant les JO de Sotchi en 2014, impliquant Vitaly Mutko, alors ministre des Sports, et le FSB (les services de renseignements russes). La tricherie se déroulerait depuis 2011 et repose en partie sur les accusations de Grigory Rodchenkov, ancien patron du laboratoire antidopage russe. Ces allégations furent confirmées par le rapport du juriste Richard McLaren, en 2016. Le scandale entraîna par la suite la non-représentation de la Russie durant les Jeux olympiques d’été à Rio en 2016 et aux Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang, en Corée du Sud, en 2018. Les quelques athlètes invités à participer durent se présenter sous l’appellation « Athlètes olympiques de Russie » (OAR) avec l’interdiction de montrer tout signe de la Russie (drapeau, équipements sportifs…).

Et Vitaly Mutko ? Dans une longue interview à Championat il se défend de toute implication dans cette affaire et met en avant l’ensemble de son œuvre. « Je suis en charge du sport depuis près de dix ans et je suis habitué à ce que la responsabilité soit personnelle. Chaque problème me touche. J’ai suffisamment de nuits blanches. Croyez-moi, je me juge moi-même plus durement que les autres.

Il y a cinq ans, j’ai eu un pressentiment (l’entretien a eu lieu en mars 2018, NDLR) : quelque chose pouvait arriver. Il suffit alors de ne pas rester à la traîne. Maintenant, je comprends : si ce n’était pas cette histoire de dopage, cela aurait été autre chose. Dans les années 90, notre pays n’était pas avancé dans le sport. Il n’y avait pas une base de formation normale, et les écoles de sport et les universités se trouvaient dans un état d’abandon. Les salaires des athlètes et des entraîneurs n’étaient pas comme maintenant. En conséquence, à Vancouver (lors des Jeux olympiques de Vancouver, NDLR), nous avons fini à la onzième place au classement par équipe avec seulement trois médailles d’or. Ensuite, le sport a fait beaucoup de chemin et a repris ses anciennes positions. Nous sommes devenus des leaders mondiaux, en prenant le nombre de compétitions gagnées globalement. Et combien de compétitions avons-nous commencé à organiser dans le pays et à quel niveau ? Les championnats du monde, les Universiades. Le sport est devenu à la mode, très populaire. Il est clair que, compte tenu de la situation politique actuelle, la réponse ne pouvait être autrement. »

Certes son implication est difficilement vérifiable, mais il serait naïf de penser qu’une telle personnalité n’est rien pu savoir de ce qui se passait. « Je gère le sport russe en mode manuel » est l’une de ses phrases préférées. Malgré les scandales, Vitaly Mutko, grâce ses appuis politiques au plus haut sommet de l’État, a continué à contrôler l’ensemble des sphères sportives du pays. Sa réussite dans l’organisation d’événements et son contrôle omniprésent sur les divers acteurs du sport russe ont fait de lui un maillon essentiel du pouvoir que Vladimir Poutine a pris soin de laisser en place durant toutes ces années. Car il faut le dire, Vitaly Mutko est avant tout un politicien. Le sport, et notamment le football, n’est pour lui qu’un moyen de rester au sommet de l’État.

Le football, un jeu de pouvoir

Vitaly Mutko entre dans le monde du football à la suite d’une défaite électorale. En 1996, il se présente aux élections pour le poste de gouverneur de Saint-Pétersbourg. Mutko connaît bien les rouages politiques, lui qui est de 1992 à 1996 un fidèle adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, Anatoly Sabchak, sur les questions sociales puis sportives. Mais il perd les élections face à Vladimir Yakovlev et se retrouve sans poste à responsabilités. Vitaly Mutko se retire alors de la politique pour prendre exclusivement les commandes du FK Zenit, qu’il dirige en tant que fonctionnaire à la mairie depuis 1992.

Une période du club où son besoin de contrôle fragilise alors le staff sportif. Pavel Sadyrine, alors entraîneur du FK Zenit, doit passer par le Gouverneur Yakovlev, fan du club, pour garder sa place au club jusqu’à ce qu’un des membres du conseil de direction accuse Sadyrine d’arranger des matchs. Sadyrine est alors viré du club, mais de nombreuses voix n’hésitent pas à voir Mutko derrière cette affaire.

« Ils m’ont traité comme… même les clochards dans la rue sont mieux traités, fustige alors Sadyrine. Tout cela est l’initiative de Mutko. Ce dernier n’a trouvé que cela pour arriver à ses fins. Ils ont besoin de quelqu’un qui soit sous contrôle. » Sous sa présidence, le FK Zenit se structure, mais ne remporte qu’une Coupe de Russie en 1999.

Le Zenit champion de la Coupe de Russie en 1999. Vitaly Mutko au premier rang, deuxième en partant de la gauche, fc-zenit.ru

Le Zenit n’est de toute manière pas son intérêt principal. « En ce qui concerne le poste de président du Zenit, je rêve que sa popularité égale celle du poste de Gouverneur de Saint-Pétersbourg », dira-t-il en 2003 au journal Kommersant. Il n’atteindra jamais cet objectif de gouverneur, mais profite de la refonte du système de la Ligue de football, en 2001, pour prendre le contrôle de la Ligue puis de la Fédération, en 2005, en succédant à Viacheslav Koloskov, au poste de président de la Fédération depuis 1979.

Les oligarques commencent alors à mettre de l’argent sur la table. C’est le cas de Roman Abramovitch qui, à cette époque, souhaite soutenir le football russe via un fond appelé « Académie nationale de football » en injectant de l’argent pour la construction de centaines de terrains de foot à travers le pays. Les résultats des clubs russes sont au beau fixe durant cette décennie avec deux victoires en Coupe d’Europe du CSKA Moscou, en 2005, et du Zenit, en 2008. En parallèle, les droits-télé prennent de la valeur au point de pouvoir, en 2007, les vendre 100 millions de dollars. Mais Vladimir Poutine, qui n’est pas un fan de foot, s’y oppose alors en prétextant qu’on ne peut ôter aux supporters la possibilité de regarder gratuitement les matchs…

Durant son mandat à la Fédération, Mutko se focalise sur la sélection nationale et met le paquet en nommant Guus Hiddink à sa tête. Son gros salaire est alors financé par Roman Abramovitch et son fameux fonds pour l’ « Académie nationale de football ». L’équipe de Russie frôle de peu le Graal lors de l’Euro 2008 en échouant face à l’Espagne en demi-finale. Mais en 2010, Roman Abramovitch coupe les vannes financières et met la Fédération dans de grandes difficultés. Hiddink se plaint alors publiquement des retards de paiement et s’en va finalement en mars 2010. C’est l’occasion pour Mutko, alors ministre des Sports, de critiquer Sergey Fursenko, président de la Fédération et ancien président du Zenit qui se maintient durant deux ans avant de quitter le bateau. Un jeu de chaises musicales qui arrange donc Mutko, tantôt organisateur, tantôt critique, l’objectif étant de garder le contrôle et de se sortir de mailles du filet en réglant les problèmes avec l’aide de ses soutiens politiques et financiers.

Rattrapé, mais toujours omniprésent

En 2015, Mutko reprend de nouveau la tête de la Fédération russe de football et réussit à rassembler les deux ceintures de ministre des Sports et de Président de la Fédération russe de football. Vitaly Mutko laisse peu de place à la concurrence et dirige à lui seul la marche à suivre. Mais cette fois, les affaires s’enchaînant, la FIFA réagit de son côté en le déclarant en avril 2017 non éligible pour siéger à la FIFA en raison d’un possible conflit d’intérêts au regard de ses multiples casquettes de président du Comité d’organisation de la Coupe du monde 2018, de président de la Fédération russe et du poste de vice-premier ministre. Il est par la suite, en décembre 2017, suspendu à vie des Jeux par les instances olympiques et décide de quitter pour une durée de six mois son poste de président de la Fédération russe de football, souhaitant ainsi se consacrer à sa défense.

Mais, même si Aleksander Alayev prend sa place par intérim, l’ombre de Mutko plane toujours autant sur le football russe. Alors que la sélection nationale se prépare pour le match d’ouverture contre l’Arabie saoudite, Vitaly Mutko s’invite à l’entraînement. Stanislav Cherchesov ne cache pas non plus qu’un dîner est planifié la veille du match avec Mutko. Et pour finir, Mutko, aux côtés de Sergey Pryadkine, président de la Ligue de football russe, et d’Alayev, se présentent ensemble à l’entraînement de la Sbornaya la veille du match Russie-Uruguay. Tout un symbole…

Reste qu’au terme de la Coupe du Monde, son rôle dans le sport devrait s’estomper au fur et à mesure du temps. En mai 2018, il est d’ailleurs nommé vice-ministre aux Affaires de construction et du développement régional. Son emprise sur le sport russe durant toutes ces années fut énorme et Vitaly Mutko ne peut se dédouaner de toute responsabilité face aux grosses difficultés que connaît le football russe actuellement.

Charmant, mais vaniteux

Grand travailleur et débordant d’activité, Mutko attire par son charme. Se présentant correctement, il a cependant été décrié par son faible niveau en anglais. Son « Let me speak from my heart » lors d’un discours devant les membres de la FIFA a fait le bonheur des réseaux sociaux. À tel point que Poutine lui-même lui a offert pour son anniversaire une méthode d’anglais. « Autant que je sache, Vitaly Leontievich s’occupe non seulement de nos activités, dirige déjà notre football, mais travaille aussi à son fonctionnement au niveau international, je veux lui offrir une méthode d’anglais et un guide de conversation et lui souhaite beaucoup de succès dans des études. » dira t-il.

© Kremlin.ru

Venant du président Poutine, cette pique a dû passer. Mais son orgueil reste un de ses principaux traits de caractère, lui qui ne cache pas ses origines modestes. Malgré une carrière politique fortement centrée autour de Saint-Pétersbourg, Vitaly Mutko n’est pas un Saint Pétersbourgeois de naissance. Né le 8 décembre 1958 dans la stanitsa de Kura dans le Kraï de Krasnodar d’un père chauffeur routier et d’une mère travailleuse sur une chaîne de montage, le jeune Vitaly a quitté tôt le sud de la Russie pour Saint-Pétersbourg. Un personnage d’homme du Peuple qu’il aime mettre en avant et qui est connu dans son entourage professionnel comme un homme aux colères impressionnantes, n’hésitant pas à rabaisser son interlocuteur. Vitaly Mutko reste donc un personnage haut en couleur qui n’oublie pas l’importance de sa femme Tatiana Ivanovna. Grâce à ses connaissances professionnelles, elle a également joué un rôle déterminant dans son ascension. Mutko a d’ailleurs fait profiter une grande partie de sa famille puisque sa femme a été directrice générale d’un certain nombre de sociétés affiliées au club du Zenit. Pour les Mutko, le football n’est vraiment pas la priorité…

Vincent Tanguy


Image à la une : © Kremlin.ru

Coupe du Monde 2018 – Russie : Vitaly Mutko, entre football et pouvoir
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A propos de l'auteur

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Supporter du Spartak Moscou vivant en Russie depuis de nombreuses années. Prends plaisir à partager l'histoire du plus grand club de l'histoire du pays à travers ces pages.

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