Coupe du Monde 2018 – Russie : Entre terrain et numérique, le hooliganisme russe et sa visibilité

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 7 juillet 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre … et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe ! 

Si la sélection russe entre tout doucement en divine idylle, l’un des grands acteurs médiatiques du pays manque à l’appel depuis le début de la compétition : les hooligans russes ne sont pas présents. Alors que ces derniers ont fait la une de l’actualité durant la période pré-Coupe du Monde, laissant planer peurs et doutes sur les visiteurs adeptes de football et non de pied-poing, voilà que cette Coupe du Monde 2018 en Russie est finalement une fête populaire où la ferveur nationale prend forme par les exploits sportifs d’Artyom Dzyuba et non par les corps testostéronés de Vasiliy the “Killer” et ses amis.  Un constat pas si surprenant que cela.

Un changement de paradigme pour une publicisation des actes

Il devait être une fête du football, nous offrir l’une des plus belles compétitions sportives dans le pays, l’Euro 2016 en France n’a finalement laissé que quelques déceptions sportives et séquelles sociétales au football russe. Si l’Europe et la Russie ont vite oublié les prestations sportives des coéquipiers d’Akinfeev, tous gardent encore en tête l’arrivée de ces solides gaillards russes dans les rues marseillaises un jour de juin 2016. Un rendez-vous sportif raté pour les uns, médiatiquement et symboliquement réussi pour les autres.

Disons-le, il y a deux ans, avant ces actes, à quelques exceptions près, peu étaient les suiveurs de football au courant de cette autre facette de la Russie. Des actes surprenants également pour toute personne avisée et connaisseuse des règles formelles et informelles régissant ce petit monde du hooliganisme. « Il y avait quelque chose de l’ordre de démontrer sa force sur un temps réduit, tout en gardant une dimension de plaisir, à la fois dans la confrontation et dans le fait de prendre les rues de Marseille. Cette notion de plaisir est souvent oubliée quand on traite du hooliganisme. Ici, ce n’était pas une violence structurée et planifiée. » commente Ronan Evain, directeur de Football Supporters Europe et spécialiste du supportérisme russe.

Pourtant, nous pouvons aujourd’hui nous demander si la marge existe encore réellement. Si les formes de contre-culture continuent à conserver leur côté transgressif depuis l’augmentation de leur visibilité offerte par les nouveaux moyens de communication. Si, par corrélation, cette nouvelle visibilité ne permet pas à quiconque aujourd’hui de se revendiquer de telle ou telle sous-culture, de telle ou telle affiliation culturelle. Se questionner sur la question du hooliganisme, comprendre si le hooliganisme tel que nous le connaissions auparavant ne tend pas à évoluer, à s’extraire de la marge, par une augmentation de sa visibilité. Se demander si la prestation offerte par les Russes venus « se faire de l’Anglais » ne s’inscrit pas dans la lignée de notre société de l’information. Une société caractérisée par l’implosion de l’information et de sa transmission, faisant éclater le temps et l’espace et permettant à quiconque de monopoliser, un temps, des canaux informatifs. Ces différents caractères venant par la même occasion bouleverser les conduites de tous les acteurs, qu’ils soient politiques, sportifs, ou plus généralement de tout citoyen. Tout cela dans un souci de visibilité de leurs actions.

Dans le cas des hooligans russes, l’image offerte par ces derniers durant les événements de Marseille est avant tout symbolique. « Il y a cette idée de tuer le père, de s’en prendre au symbole », nous dit Ronan Evain. Une symbolique forte venant attester publiquement, aux yeux de tous, la formulation d’un passage de relais entre deux mondes : l’Ancien, porté par les Anglais, et le Nouveau, symbolisé par cette nouvelle génération qui pratique une structuration de la violence bien plus poussée. Une nouvelle génération portée, dans notre cas, par les Russes.

« Il y a une différence importante dans l’accessibilité sociale du hooliganisme. En Russie, on reste dans une société hyper masculine où la violence des garçons est acceptée dès le plus jeune âge. Une société où la question judiciaire, jusqu’à peu, était assez mesurée avec de simples amendes pour des bagarres de rue. Dans le cas des Russes, les hooligans ne sont pas des groupes en marge de la société, ce ne sont pas des gangsters, des vandales, des trafiquants, etc. Il n’y a pas cette dimension que l’on peut avoir dans d’autres pays où le fait de rejoindre un groupe ultra ou hooligan est un choix décisif, un choix qui te met dès lors en marge de la société. En Russie, ce n’est pas le cas, continue Ronan Evain. Aujourd’hui, il y a de très jeunes garçons qui entrent dans le monde hooligan. C’est d’une part lié à l’accessibilité d’un point de vue juridique, c’est-à-dire que se faire attraper par la police à quinze ans n’est pas forcément très grave, les retombés sont minimes. Secondement, le hooliganisme est quelque chose d’attractif pour cette jeunesse. »

Exemple de l’accaparation des événements marseillais par des sphères en dehors du mouvement hooligan avec la chanson « Tour de France » de Feduk, rappeur populaire en Russie. De nombreux autres exemples existent, que ce soit à travers des tags « Tour de France », des t-shirts ou encore des bières. 

Se sentir aimer, important, populaire, fort ; ce besoin d’être vu, de reconnaissance, sont directement liés à des besoins anthropologiques que l’on a tous. Le fait d’être reconnu permet à l’Homme d’exister, de trouver sa place au sein de la société. Paradoxalement, tandis que le monde du hooliganisme russe a pour tradition de rester caché à l’écart de la société et de sa doxa, les actes de Marseille viennent symboliser cette volonté de reconnaissance, de cette quête de publicisation (se rendre visible dans l’espace public) à travers l’appartenance à un groupe social caractérisé par la notion de plaisir, la notion de groupe, une violence structurée ou encore l’accaparement de codes sociaux, vestimentaires ou culturels.

« Tout ce qui a un aspect culturel et social autour du hooliganisme, que ce soit les vêtements, la boxe, la musique – bien que ce ne soit pas le plus important dans le cas russe -, tout cela a un rôle important dans les tribunes russes. Aujourd’hui, dans les stades, nous pouvons voir des groupes identifiés, aux membres cartés, et dans le même temps, nous avons des personnes qui vont se vêtir de la même façon, adopter les mêmes codes, sans pour autant être officiellement dans l’un de ces groupes. Ce sont des personnes qui gravitent autour de ces groupes. La Russie est un pays où il y a très peu de groupes sociaux constitués, longtemps le hooliganisme a été la première ou l’une des principales sous-cultures urbaines. Il y avait une circulation importante des images et des codes culturels au sein de la société ce qui a donné une vraie attractivité à ces milieux ultras et hooligans », ajoute Ronan Evain.

Un étau resserré le temps d’une Coupe du Monde ?

La prise de conscience des actes de Marseille fut lente au sein de la société civile et politique russe. Pour tout dire, avant ces événements, une grande partie de la doxa n’en avait cure de l’existence de ces hooligans. Peu visible, peu médiatisée si ce n’est à travers quelques émissions spécialisées, la question du hooliganisme en Russie prend finalement de l’ampleur au fil des semaines post-Marseille. « La première réponse des politiques russes a été, soit de féliciter les hooligans, soit de faire comme si de rien n’était. C’était quelque chose de très étrange qui s’explique encore une fois par l’accessibilité sociale du hooliganisme, mais également par le fait que la doctrine russe est d’aider tout ressortissant à l’étranger. Il y avait un grand soutien politique à ce moment-là, sans qu’il n’y ait une prise en compte des médias nationaux. Puis, il y a une prise de conscience des événements. À partir de là, les politiques russes se disent que ce n’est pas forcément la meilleure des choses d’avoir ces hooligans à deux ans de la Coupe du Monde. Des modifications se font au sein des instances footballistiques russes portées par des personnes plus progressistes », confirme Ronan Evain.

Ironiquement, alors que tous les regards se tournaient vers la question de la présence des hooligans à cette compétition, c’est finalement le sportif qui fait aujourd’hui la Une des journaux grâce aux belles prestations de la Sbornaya. Le tout couronné par une organisation quasi parfaite, une ambiance agréable et familiale et l’éclipsement de toutes questions dérangeantes, dont celle du hooliganisme au pays.

Ainsi, alors que les noyaux gravitant autour du football et de ses tribunes représentaient la première force de contestation du pouvoir en place, en témoigne les manifestations le 11 décembre 2010 sur la place du Manège, nous pouvons constater tout ce petit monde est bien peu visible le temps de cette Coupe du Monde. La raison ? Le pouvoir russe fait, comme d’autres, de cette Coupe du Monde un outil de soft-power, un outil permettant d’offrir au monde entier une nouvelle image du pays, plus ouverte et plus touristique. De même, l’opinion publique est déterminée à donner la meilleure image positive de la Russie durant cette Coupe du Monde. « C’est le point clé, nous dit Ronan Evain. Il y a une vraie volonté de donner une image positive, de montrer que le pays est capable d’accueillir le Monde. S’il y a des affrontements durant la compétition, toute l’opinion publique va se retourner contre ces hooligans. »

Une situation dont les principaux concernés ont pris acte. « Avec la Coupe du Monde, tout le monde se met en stand-by. Le FSB vise individuellement les groupes et, étant donné que ces personnes sont bien intégrées socialement, elles ne veulent pas risquer leur carrière ou leur famille pour une bagarre. Et encore moins pour une bagarre vis-à-vis de l’équipe nationale, ce n’est pas leur intérêt premier. Je connais plusieurs types qui vont sortir du pays pendant la Coupe du Monde, car ils ne veulent rien savoir de ce qui pourrait se passer. Ils ne veulent pas que le FSB vienne toquer à leur porte, caméra en main, un beau matin. »

Comme un symbole, depuis le début de l’année 2018, tous les sites russes spécialisés dans l’actualité du hooliganisme affichent des pages bien vides. OFNews, principale source d’actualité sur la question hooligan dans le pays, recense à l’heure actuelle moins de dix fights organisés entre groupes depuis le début de l’année – la plupart de ces combats s’étant déroulé en début d’année. « Mais c’est la Russie, rien ne change jamais, cela reviendra après la Coupe du Monde », conclut Ronan Evain.

Pierre Vuillemot / Tous propos de Ronan Evain recueillis par P.V pour Footballski


Image à la une : LEON NEAL / AFP

Coupe du Monde 2018 – Russie : Entre terrain et numérique, le hooliganisme russe et sa visibilité
4.9 (97.78%) 9 votes

A propos de l'auteur

Pierre Vuillemot

Pierre Vuillemot

Cofondateur et rédacteur en chef de Footballski. La marge tient la page.

Kolik jazyků umíš, tolikrát jsi člověkem.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Coupe du Monde 2018 – Croatie vs. Danemark : A la croisée des chemins à l’Euro 1996

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans...

Fermer