Coupe du Monde 2018 – Pologne vs. Sénégal : Boubacar Dialiba, un Sénégalo-Bosnien à Cracovie

Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 19 juin 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe ! 

Né à Dakar, il est fort à parier que Boubacar Dialiba ne savait de quoi son avenir était fait. Pour cause : arrivé en Bosnie-Herzégovine durant son adolescence, le jeune sénégalais est devenu en quelques mois citoyen bosnien et international espoir de Bosnie-Herzégovine, avant de rejoindre la Pologne et le Cracovia Krakow des années plus tard. Si l’aventure n’a pas duré, elle n’en reste pas moins intéressante à conter.

Sarajevo, terre d’accueil en reconstruction

Mettre les pieds à Sarajevo a un charme particulier. Ville multiculturelle par excellence, Sarajevo panse doucement ses plaies, gardant en mémoire le visage de pères et de mères, de frères et de sœurs, de fils et de filles tombés trop tôt. Ici subsistent encore ces mémoires du passé, entre éclats d’obus et impacts vifs de ces balles du passé. Ici, aussi, que ces quartiers ravagés tentent de reprendre pied, sous l’œil de ces immeubles aux tireurs embusqués. Sarajevo a passé les âges, les générations et les morts. Sarajevo a survécu aux horreurs et affres de la guerre. Mais surtout, Sarajevo a su garder son humanité, devenant pour qui veut lui ouvrir les bras une terre d’accueil d’exception. Une terre foulée avec plaisir par Boubacar Dialiba.

Mais avant, il y avait le Sénégal, et Dakar. « Dakar est une grande ville qui me rappelle les villes européennes, souligne l’attaquant sénégalais. Cependant, je ne l’aime pas. Quand je reviens au Sénégal pour mes vacances, je préfère aller au sud du pays, vers l’océan. Ma famille y a déménagé parce que la vie y est plus agréable que dans la capitale. Mes amis et moi pouvons attraper du poisson et y prendre un bateau. J’adore ça. Si je n’avais pas été footballeur, j’aurais certainement été pêcheur. »  Entre quelques rallyes automobiles en tant que spectateur, l’enfant qu’était Boubacar Dialiba jouait également au football sur les premiers terrains de fortune venus. Loin de l’océan et de ses plages. Loin également de cette Europe, elle qui semblait si éloignée pour le jeune sénégalais. Elle qui était également l’objectif d’une vie future placée sous de meilleurs auspices.

« Ma première envie était d’aller en Espagne. Un agent est apparu et il voulait me trouver un club. Cependant, je n’ai pas pu obtenir de visa et il s’est avéré que cet agent avait une sorte de copain bosniaque. C’est de là qu’est venue l’idée d’aller à Sarajevo » continue Boubacar Dialiba. Une ville et un pays inconnus pour ce jeune sénégalais qui ne connaît rien ou presque à l’Histoire de cette région. Pourtant, malgré les interrogations, les doutes et le refus de sa mère de le voir partir pour cette terre inconnue, le voilà envolé pour Sarajevo. Un choix inséparable à cette soif de réussir coûte que coûte dans le monde du football, au risque de voir sa vie être bouleversée à jamais, en mal… ou en bien.

Si Sarajevo a du coeur, elle garde un premier aspect rude, froid et rigide. Son histoire ne l’a pas aidé à s’ouvrir totalement aux autres, à faire confiance au premier venu. Et ça, Boubacar Dialiba la vite compris. « Quand je suis arrivé sur place, j’ai tout de suite voulu revenir. [Il faisait] très froid. Auparavant, je n’avais vu la neige que dans les films. Ce fut une période très difficile au début de mon séjour » explique t-il. Malgré tout, la confiance ici s’acquiert avec le temps et les actes. Les débuts sont certes rudes, mais Boubacar Dialiba s’accroche, poursuit son apprentissage avec Željezničar et, surtout, voit les Bosniens lui ouvrir les bras de leurs vies et de leur histoire. « Plus tard, les gens m’aimaient encore plus qu’au Sénégal. Ils m’ont baptisé le ‘Samuel Eto’o sénégalais’. Ils m’ont traité chaleureusement comme si j’avais été Bosnien. Mais quand je suis arrivé là-bas, je ne connaissais rien de ce pays. Je suis arrivé à Sarajevo peu après la guerre. »

Une rencontre pour changer de vie

Une guerre qui le marque, à distance certes, mais comme tout autre Bosnien.« Partout où il y avait des traces d’action militaire, des bâtiments détruits, des trous dans les murs. Je n’ai jamais vu une telle chose auparavant. J’étais en état de choc. C’était douloureux de voir la ville telle qu’elle était. J’ai rencontré des gens qui avaient tout perdu. Peut-être que quelqu’un pense que si je viens d’Afrique, je ne devrais pas être aussi surpris. Mais là d’où je viens, je n’ai jamais vu la guerre ou une telle destruction. J’ai été très surpris que de telles choses se produisent également en Europe. Après tout, ils ne montrent que de belles images de l’Europe à la télévision en Afrique. »

L’histoire apprise, la Bosnie-Herzégovine devient peu à peu une nouvelle demeure, une autre terre d’attache, où les coutumes locales et la langue du pays sont acquises au fil des mois. Arrivé en 2006 à l’âge de de 18 ans, le jeune homme parle parfaitement bosnien un an plus tard, s’intègre progressivement avec l’équipe des jeunes de Żeljeznicar, se fait ami avec Semir Štilić, alors compagnon de jeu chez les jeunes du club. Mais, surtout, le joueur fait une rencontre fondamentale, bouleversant par la même occasion sa vie et son futur.

Alors que le joueur a du mal à vivre loin de sa famille et de ses attaches, le destin décide de lui envoyer un message en l’empêchant de partir au Sénégal pour les vacances. La faute à un visa qui ne vient pas. Un mal pour un bien. « La vraie révolution a été de rencontrer une famille bosnienne qui s’est occupée de moi comme de leur propre fils. Grâce à eux, j’ai enfin pu arrêter de m’inquiéter et ne m’occuper que du football. […] Je m’entraînais seul sur un terrain. C’est là qu’un Bosnien m’a rencontré. Je lui ai dit que je ne pouvais plus supporter et que je retournerais probablement dans mon pays natal. Il m’a écouté et a décidé de m’aider. » De cette rencontre, tout s’enchaîne : le joueur s’intègre à cette famille et devient alors une sorte de fils adoptif. Un lien fort qui ira encore plus loin le jour où ce nouveau père de famille aide Boubacar Dialiba à être « l’un des leurs » : un Bosnien. De papiers.

Comme un cadeau offert à cette nouvelle famille, le joueur fait ses débuts en équipe première avec le grand Željo, enchaîne peu à peu les matchs et, comme un pied de nez à ses souffrances passées, devient international espoir pour la Bosnie-Herzégovine. « Après tout, je sentais que ce pays était ma deuxième patrie, confirmait-il. Cependant, ma famille au Sénégal voulait que je joue pour l’équipe sénégalaise. Je les ai convaincus que les supporters bosniens m’aimaient bien et qu’ils voulaient que je fasse partie de l’équipe, et c’est la chose la plus importante. »

Malheureusement, les plus belles histoires se terminent souvent de la pire des façons. Boubacar et la sélection bosnienne ne sera qu’une idylle éphémère. Une seule sélection, un but inscrit, un petit moment de plaisir, et fini. La faute à une mauvaise blessure, quelques mois plus tard, après un transfert pourtant prometteur avec le Real Murcia. « Avec cette cheville cassée , ma carrière s’est arrêtée. En conséquence, mes plans de jouer avec l’équipe bosnienne se sont également effondrés. Mon niveau de jeu après la blessure ne me l’a pas permis. » Une suie de carrière qui se fera notamment dans une autre ville, tout aussi belle, répondant au nom de Cracovie.

Une aventure polonaise entre soif de vivre et de découvertes

Loin de ses peurs à son arrivée en Europe, Boubacar Dialiba a grandi humainement et intellectuellement grâce au football. Lui qui ne connaissait que peu de choses de ces différentes contrées en a fait au fil des années son terrain de jeu. Et si rien n’eut le charme de la Bosnie-Herzégovine dans son coeur, l’attaquant sénégalo-bosnien prit plaisir à pérégriner ci-et-là au grès de ses envies et possibilités. Après des piges espagnoles et belges, le joueur décide finalement de s’en aller une nouvelle fois vers une froide inconnue polonaise.

« J’ai pensé que cinq saisons en Belgique étaient suffisantes, et j’ai voulu essayer le nouvel environnement. Quand j’ai dit à mes collègues en Belgique que je déménageais dans un club polonais, ils m’ont demandé : ‘Qu’est-ce que tu vas faire en Pologne !’ Ils ont dit : ‘Ce n’est pas un bon pays et un championnat pour vous, c’est peut-être mieux d’essayer ailleurs.’ Ils m’ont prévenu, mais je leur ai dit : ‘Laissez-moi décider par moi-même’. » – Cité par Gol24.pl

Là est la force du joueur. S’il n’est plus aussi vif qu’à l’époque, s’il n’est plus aussi rapide et habile, le Sénégalais a finalement toujours su s’imposer comme un joueur de devoir faisant le maximum pour les siens. Et si le joueur n’est pas dès plus élégant, l’homme, lui, semble faire mouche à chaque transfert grâce à une adaptation éclaire.

Ici, à Cracovie, le joueur se fait sa place sous le maillot du Cracovia, rendant des services où besoin est sur le front de l’attaque. Ici, aussi, l’homme prend plaisir à découvrir la ville, à se déplacer au Rynek afin d’y rencontrer coéquipiers, étrangers, Polonais, mais aussi d’y retrouver Semir Stilić, dont le destin l’a lui aussi envoyé sur les bords de la Vistule, dans l’autre club de la ville, le Wisła. De quoi nous offrir quelques beaux derbys entre Bosniens.

Mieux encore, le joueur souhaite également aider les siens et offrir ce qu’on lui a transmis en Bosnie-Herzégovine, à un moment où il en avait tant besoin. C’est comme cela que Dialiba décide un beau jour de contacter sur Internet d’autres joueurs sénégalais vivant dans la région et jouant dans les ligues polonaises inférieures afin d’échanger, aider et comprendre leur adaptation – ou non-adaptation.

Cependant, les débuts n’ont pas été faciles sur et en dehors du terrain. Il faut dire qu’à son arrivée, Dialiba n’avait rien du physique d’un footballeur professionnel, la faute à une surcharge pondérale acquise durant ses vacances au pays. Qu’importe, Dialiba accepte les critiques, travaille physiquement et musculairement, au point d’engager un coach sportif personnel. Mais là n’est pas le plus important.

À l’image de la réaction de ses coéquipiers en Belgique, la Pologne suscite souvent les récits autour de son ouverture pour les étrangers. Si certains d’entre eux sont fantasques ou exagérés, il n’en demeure pas moins que l’une des réalités de la société polonaise est marquée par le racisme de certains de ses membres. Une situation nouvelle pour le joueur qui voit quelques supporters adversaires se moquer de ses origines par des cris et imitations de singes – notamment face au Ruch Chorzów et Wisła. « Le racisme ? Dans mon pays d’origine, je ne connaissais aucune personne raciste, et j’ai rencontré ce terme en Europe. De toute façon, je n’appellerais pas non plus les fans racistes de Wisła, parce qu’il y a deux joueurs de football noir et qu’ils ne les sifflent pas d’une manière ou d’une autre. Il y a tout simplement de bonnes et de mauvaises personnes partout » disait-il.

Malgré cette situation, le Sénégalais suit son chemin et ses valeurs : découvrir le monde et ses hommes, avec leurs beautés et leurs défauts. Découvrir aussi ces pays qui semblaient si loin pour ce petit bonhomme de Dakar. Des pays qui deviennent peu à peu les siens.

Pierre Vuillemot


Image à la une : BELGA PHOTO JASPER JACOBS via AFP Photos

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A propos de l'auteur

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Cofondateur et rédacteur en chef de Footballski. La marge tient la page.

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