Coupe du Monde 2018 – Pologne : Piotr Zielinski, aiglon timide et diamant brut

Mathieu
Mathieu - Aujourd'hui à 18h09

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe ! 

Il n’est pas le plus connu des joueurs polonais. Un peu effacé, timide dirons nous pour être poli, il ne dégage pas, en dehors du terrain, l’aura que les joueurs de sa trempe dégagent habituellement. Est-il vraiment sûr de lui ? Peut-être pas suffisamment, il préfère d’ailleurs laisser son football parler pour lui que de tenir de longs discours ou chercher la petite phrase qui fera le buzz en interview. Le grand public en connaît peu sur lui, car il n’est pas expansif, il n’a pas été élevé comme cela. Ce joueur qui nous intéresse aujourd’hui est un diamant brut, un joueur qui a fait changer le jeu de la Reprezentacja, un joueur qui, du haut de ces vingt-quatre ans, pourrait, cet été, illuminer la Coupe du Monde de son talent. Ce joueur qui s’est épanoui comme les nénuphars pourpres des bassins de l’Orto botanico di Napoli est Piotr Zielinski.

« C’est un talent absolu. Il a aussi des qualités physiques importantes et une personnalité lui permettant de jouer où il le souhaite sur le terrain. Il sera le nouveau Kevin De Bruyne » – Maurizio Sarri

De la « Pise Silésienne » de Zabkowice Slaskie au pied du Vésuve grondant, nous allons revenir ensemble sur l’éclosion d’un des plus grands talents polonais de ces dernières années. Une histoire sensible d’un joueur sensitif devenu maître à jouer d’une sélection cherchant encore et toujours son nouveau Deyna. Le destin fait parfois bien les choses.

Les autres, toujours les autres

Le petit Piotr est le dernier d’une fratrie de trois. Son père, ancien joueur de football, et sa mère, de handball, élèvent leurs enfants dans la culture du sport, du partage, de l’amour et de la tolérance. Ces deux grands frères, Pawel et Tomasz, sont d’ailleurs eux aussi joueurs de foot, l’un en I.Liga (deuxième division) au Miedz Legnica et le second à l’Unia Bardo (cinquième division). Loin de l’enfance difficile de beaucoup de joueurs polonais comme nous l’avions évoqué par exemple avec Lukasz Teodorczyk, le petit Piotr est entouré d’un amour vrai et présent depuis son très jeune âge, il possède une relation fusionnelle avec sa mère qui le voit comme le petit dernier à protéger, à couver. Mais cette relation va être mise à mal alors que Piotr n’a que neuf ans.

Ses parents décident alors de s’engager en devenant famille d’accueil pour les enfants en difficultés (psychologiques et moteurs). C’est un coup de poignard pour lui. Lui, l’enfant chéri, doit maintenant partager l’amour de ses parents avec des inconnus. Il n’accepte pas la présence de ces nouveaux venus qui viennent sous « son » toit, dormir dans « sa » maison, ranger leur affaire dans « son » armoire. Il le montre d’ailleurs en collant sur ces affaires, son bureau, son lit de petits rubans adhésifs où il inscrit en toutes lettres « PIOTR » pour marquer son territoire, son royaume d’enfant envahi. Mais au fur et mesure,, le petit dernier des Zielinski se fait à la présence de ces « inconnus », il va s’ouvrir un peu jusqu’à jouer au football avec eux dans le jardin de la maison familiale.

D’ailleurs, l’un d’eux, très lourdement handicapé, sera souvent là, dans les tribunes, à ses débuts pour le soutenir et l’encourager et c’est d’ailleurs vers lui que Piotr ira en premier après chaque but marqué lors de ses jeunes classes polonaises. De ces années d’enfance partagées, Piotr Zielinski en garde son caractère plutôt réservé et porte vers les autres que sur sa propre personne, mais aussi un engagement futur plus personnel et important. Alors devenu joueur du Napoli, il rachète deux bâtiments dans sa ville natale pour les réhabiliter en école et en centre de soins pour que les enfants handicapés de Zabkowice Slaskie et de sa région aient un toit bien à eux, leur lit, leur armoire comme lui. Le tout sous la responsabilité de son association « Peter Pan », dirigée par son père et sa mère.

Très précoce et jamais loin des siens

C’est dans le jardin de la maison familiale et dans la petite rue qui lui fait face que Piotr, depuis son plus jeune âge, s’est entraîné au football. Non pas à jouer des coudes, tirer et marquer comme beaucoup de polonais de son âge, non. Ce qui fait vibrer Piotrek, c’est dribbler, jongler, passer. Il joue chaque après-midi après l’école, s’entraîne aux jongles des deux pieds jusqu’à pouvoir battre ses grands deux frères et son père. Il est d’une précocité rare, son agilité est telle qu’il est très vite repéré dans le club local de l’Orzel Zabkowice Slaskie où il joue en utilisant la carte d’identité de son frère, lui étant encore trop jeune pour obtenir une licence. Grâce aux connexions tchèques de son frère Tomasz, joueur à cette époque du Miedz Legnica, il part à douze ans pour un camp d’été avec les jeunes du Sparta Prague. Il en reviendra heureux avec tout l’argent que ses parents lui avaient donné pour s’acheter des friandises, car comme il lui dira lui-même : « Je ne parlais pas le tchèque, donc je n’ai rien acheté. »

Les rumeurs sur son talent font alors le tour de la Silésie jusqu’en Allemagne. Il n’a que treize ans lorsqu’il arrive dans l’une des meilleures académies polonaises, celle du Zaglebie Lubin. Un choix de raison, lui qui a si peur de quitter la maison pour un endroit lointain et inconnu. Ces débuts sont compliqués, non pas sur le terrain où il excelle, mais en dehors. Très attaché à sa famille et malgré la présence de son frère, ses parents lui manquent plus que tout. Il ne parle que très peu et préfère écouter les autres que de se lancer dans des discussions d’adolescents sur les filles ou le foot. C’est avant tout sur le terrain que Piotr Zielinski s’exprime, il n’a que quinze ans lorsqu’il effectue son premier entraînement avec l’équipe première du Zaglebie Lubin. Techniquement au-dessus de ses camarades, il a déjà une vision du jeu très développée, ce qui impressionne même le coach du Zaglebie et futur coach de la sélection Franciszek Smuda. Mais de plus en plus, les sirènes hurlantes des clubs étrangers retentissent, et ce talent hors du commun va bientôt devoir faire ses bagages.

Rudi Völler ou l’envol italien?

C’est tout d’abord vers l’Allemagne, pays possédant un historique important avec la Silésie, que les regards se tournent. Des scouts du Bayer Leverkusen ont repéré le jeune prodige de seize ans et souhaitent le faire venir passer des tests. Ses parents acceptent et Piotr part pour une semaine qui se passe très bien. Même les éducateurs de Liverpool (le club jouant un amical contre le Bayer) repèrent aussi le talent du jeune polonais. Le club allemand fait une offre pour qu’il continue sa formation à Leverkusen. Rudi Völler en personne tente de convaincre ses parents, mais au final, le club allemand n’intercède pas aux demandes des parents polonais d’avoir un appartement pour suivre leur fils en Allemagne. Piotr Zielinski revient en Pologne avec sa petite photo dédicacée de la légende allemande à la moustache et des rêves plein la tête. C’est finalement l’Italie qui ouvre ses portes en grand au jeune joueur natif de la « Pise Silésienne ». L’AC Milan et la Fiorentina sont sur les rangs, mais après plusieurs semaines de discussions, c’est l’Udinese qui remporte la mise. Le choix de l’Udinese est encore un choix de raison après celui du Zaglebie Lubin, ses parents y voient une possibilité d’évolution moins compliquée que dans un grand club comme le Milan ou la Fiorentina. Si Piotr Zielinski est introverti et modeste, il sait aussi être patient.

« Il était tellement bon, que je ne savais pas s’il était droitier ou gaucher. C’est un pur talent, il était le plus jeune sur le terrain et pourtant il brillait et avait une classe incroyable lorsqu’il jouait. » – Andrea Carnavale, scout de l’Udinese lorsqu’il voit Piotr Zielinski pour la première fois en 2011 avec le Zaglebie Lubin.

C’est donc à Udine que se poursuit la carrière du futur meneur de jeu de la sélection polonaise. Acheté pour la modique somme de 100.000 euros au Zaglebie Lubin, il met du temps à s’intégrer et devenir une pièce importante de la Primavera du club italien. Ses coéquipiers et son coach de l’époque s’en rappellent comme un joueur « petit, timide et introverti, mais avec un talent incontestable. » C’est lors de sa deuxième saison avec l’Udinese qu’il se montre à son avantage. Avec la Primavera, il marque pas moins de sept buts en douze matchs, ce qui lui vaut d’être intégré à l’équipe première pour la fin de saison. Il délivre alors ses deux premières passes décisives en Serie A face au Parma de Lucarelli. Ses performances lui valent d’être appelé par Waldemar Fornlaik pour la première fois en sélection pour un match face au Liechtenstein, le 4 juin 2013. Il remplace à la mi-temps Kamil Grosicki et joue alors aux côtés de l’un que beaucoup considéraient aussi alors (à raison) comme le Polonais le plus talentueux de son époque, Adrian Mierzjewski.

Volutes Sarrienne et l’explosion du beau, du « Jeu »

Le natif de Zabkowice Slaskie vit une saison 2013/14 beaucoup moins prolifique. Seulement 300 petites minutes de jeu et une saison à cirer le banc dans le Frioul, mais Zielinski le sait : la patience est l’une de ses vertus et son heure viendra. Il passe un peu plus de temps à la salle de sport que sur les terrains de football et attend la fin de saison pour se voir offrir l’opportunité de montrer son talent ailleurs. Il part en prêt à Empoli avec l’espoir enfin de quitter les bancs de Serie A ou les déplacements avec la Primavera. À Empoli, c’est la confiance de son coach, un certain Maurizio Sarri, qui permet au jeune polonais de se libérer et de montrer enfin de quoi il est capable au plus haut niveau. Sur les deux saisons qu’il passe en prêt, il illumine le jeu des Azzuri. Sa technique fait merveille et s’intègre parfaitement football prôné par Sarri, il alterne les transversales précises, les ouvertures millimétrées, les passes lobées en une touche, il est partout et devient petit à petit le meneur de jeu titulaire du club toscan. Mais son mental et son physique lui font encore un peu défaut.

Lors de sa deuxième saison particulièrement réussie sous les ordres de Marco Giampaolo, son talent commence à éclore alors aux yeux des « grands. » Jürgen Klopp, tout juste nommé entraîneur de Liverpool et conseillé par Piszczek et Blaszczykowski, veut faire venir le joueur dans le nord de l’Angleterre, il l’appelle personnellement et évoque les contours d’un possible transfert. Mais l’Udinese encore propriétaire du joueur ne l’entend pas de cette oreille et son ancien coach du Empoli, devenu entre-temps coach du Napoli, fait le forcing pour obtenir la signature du meneur de jeu polonais. De Laurentiis s’active au téléphone et fait chauffer son abonnement TIM pour discuter du transfert du Polonais voulu absolument par son coach. Affaire conclue, Piotr Zielinski quitte l’Udinese à l’été 2016 pour 16 millions d’euros alors que le club d’Udine l’avait acheté cinq ans plus tôt pour 100.000 euros. Une belle affaire pour le club du Frioul, une belle évolution de carrière pour le petit Piotr qui va retrouver un autre polonais dans le club napolitain, Arkadisuz Milik.

Un diamant brut au mental friable

Un épisode particulièrement important montre que Piotr Zielinski est alors à 22 ans encore un géant aux pieds d’argile. Présent dans le groupe polonais lors de l’Euro 2016, il est titulaire pour le dernier match de poule face à l’Ukraine. Auteur d’une prestation très médiocre, il est remplacé sans ménagement à la mi-temps. Zielinski redevient alors le petit Piotrek, il craque, fond en larmes. Dans le vestiaire à la fin du match, il est détruit et c’est Jakub Blaszczykowski qui le réconforte et discute plus d’une heure durant avec lui. Le fardeau était bien trop lourd pour celui que l’on nomme déjà le petit prodige du football polonais et que beaucoup voient comme l’étoile qui succédera à Lewandowski comme leader technique de la Reprezentacja. Depuis cet épisode, il travaille avec un préparateur psychologique, mais aussi, et c’est plus étonnant, avec le sauteur à ski polonais, vainqueur de la Coupe du Monde, Kamil Stoch pour apprendre à gérer son stress avant un grand événement. Mais il reste tout de même un joueur à fleur de peau, à la recherche d’un amour constant, un émotif introverti. D’ailleurs, après chacune de ses prestations, c’est avec angoisse ou plaisir que Piotr attend le coup de fil de son père pour avoir son avis, avis qui passe devant tout autre à ses yeux.

Les supporters du Napoli pourront vous en parler mieux que personne. Piotr Zielinski est peut-être le successeur de Marek Hamsik. Piotr Zielinski est un joueur au talent extraordinaire, de la trempe de ceux qui vous font lever de votre canapé après une série d’une-deux ou une passe décisive absolument impossible que lui seul sait et peut distiller. Mais Piotr Zielinski est aussi parfois ce joueur rageant, ce meneur de jeu qui, lorsque le poids des grands matchs appuie trop fort sur ses épaules, redevient le Piotr qui mettait son nom sur son lit et qui revenait de Prague à douze ans avec tout son argent de poche de peur de parler aux autres pour quelques friandises. Il est un prodige qui parfois vous frustre, car quiconque suit le football de près sait qu’il est capable par intermittence d’apporter ce qu’apporte un Kevin De Bruyne au Manchester City de Pep Guardiola. Il a le génie entre ses pieds, il est ce que la Pologne n’a plus jamais connu depuis Deyna, mais l’attente le rend fébrile, l’inhibe. Si des entraîneurs comme Sarri ou Klopp en font les louanges, c’est que ce numéro 19 en équipe nationale est bien un numéro 10 exquis lorsqu’il le souhaite, un joueur pour lequel on paye sa place au stade et que l’on contemple.

Car, si c’est bien Grzegorz Krychowiak qui porte le numéro 10 en sélection, c’est Piotr Zielinski qui depuis la fin de l’Euro est devenu la plaque tournante du jeu polonais. Adam Nawalka a changé son système pour incorporer le jeune polonais par petites touches dans cette nouvelle organisation. Et petit à petit, il a pris de l’épaisseur, et a trouvé finalement sa place dans cette nouvelle famille. Avec trente-cinq sélections à vingt-quatre ans, Zielinski fait partie déjà des joueurs expérimentés de ce groupe. Mais pour celui qui n’a jamais un mot plus haut que l’autre et qui préfère rire aux blagues de Grosicki que d’en faire lui-même, l’heure est venue de montrer au Monde que le jeu lui appartient et que le rectangle vert est son terrain des plaisirs. Lui, qui ne peut plus se défiler lors des grandes occasions devra contenir ses émotions et enfin lors d’une grande compétition montrer ce talent précoce et divin. Va-t-il provoquer avec la Pologne ces orgasmes footballistiques dont il a le secret avec le Napoli ? Espérons-le, une Pologne avec un grand Zielinski pourrait aller très loin dans cette Coupe du Monde. Premiers éléments de réponse mardi à 17h. Et c’est devant les yeux et l’amour de ses parents présents dans les tribunes pour ce match face au Sénégal que Piotrek pourrait enfin obtenir l’amour enveloppant et réconfortant de toute une nation qui n’attend qu’une étincelle de son pied droit pour s’enflammer.

Mathieu Pecquenard


Image à la une : AFP PHOTO / ANDRZEJ IWANCZUK

Coupe du Monde 2018 – Pologne : Piotr Zielinski, aiglon timide et diamant brut
5 (100%) 4 votes

A propos de l'auteur

Mathieu

Mathieu

Amoureux de la Pologne, des dimanches à regarder l'I.Liga sur Polsat en mangeant des pierogis froids accompagnés de Tymbark. Entre Paris, Wroclaw et Gdynia dans un avion pour les lacs de Mazurie, le football est un jeu, la vodka une passion.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Coupe du Monde 2018 – Pologne : Adam Nawalka, pointillisme et quintessence du groupe

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans...

Fermer