Coupe du Monde 2018 – Croatie vs. Danemark : A la croisée des chemins à l’Euro 1996

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 1 juillet 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe !

Aujourd’hui placés au rang de favoris de la compétition, la Croatie affronte le Danemark ce dimanche pour une place en quarts de finale. Emmenés par une génération dorée qui semble atteindre enfin son heure de gloire après des années de déception, les Modric, Rakitic, Mandzukic et consorts peuvent se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps, une autre génération dorée éblouissait le monde lors d’un match décisif face au Danemark. Evoquer cet exploit, c’est évoquer Peter Schmeichel, Davor Šuker ou encore Zvonimir Boban. Quand l’Histoire et les destins personnels s’emmêlent.

De Zagreb à Copenhague, les derniers seront les premiers

Le 13 mai 1990, le match entre le Dinamo Zagreb et l’Etoile Rouge de Belgrade disputé au stade Maksimir se solde par une bataille rangée entre supporters du Dinamo Zagreb (Bad Blue Boys), de l’Etoile Rouge de Belgrade (Delije) et la police, composée alors en majorité de serbes. Dans une Yougoslavie alors à son crépuscule, ces affrontements viennent concrétiser sur la pelouse de Zagreb les tensions inter-ethniques qui menacent de déchirer définitivement le tissu social yougoslave. Ce 13 mai 1990, le match ne va pas à son terme, mais un footballeur reste pourtant dans les mémoires croate comme un symbole : Zvonimir Boban qui assène un coup de pied parfaitement exécuté à un policier serbe, alors aux prises avec un Bad Blue Boy. Souvent considéré aujourd’hui comme le déclencheur de la guerre de Croatie, marqueur de la fin de la Yougoslavie, cet événement va entraîner une réaction en chaîne pour tout le football croate et européen.

Nous n’avons rien à faire dans un pays où la police tire sur les gens dans la rue. Il s’agit d’une décision ferme et définitive. Nous sommes prêts à attendre des années pour obtenir satisfaction. –  Mladen Vedris, président de la fédération de football croate, dans L’Equipe le 28 mars 1991.

En effet, un an après cet événement, la fédération croate décide de faire sécession et de créer une entité indépendante au sein de la Yougoslavie, bientôt imitée par la Slovénie, la Macédoine et la Bosnie. Dans la foulée, le 25 juin 1991, la Croatie déclare son indépendance et sombre dans la guerre civile, ainsi que la Serbie et la Bosnie notamment. L’équipe de Yougoslavie de football, qui a alors dominé de la tête et des épaules son groupe de qualification pour l’Euro 1992, se voit refuser la participation dix jours avant l’épreuve. Appelés en catastrophe pour remplacer l’équipe yougoslave qui devait disputer là sa dernière compétition internationale, c’est donc l’équipe du Danemark qui débarque chez leur voisins suédois. La suite de l’histoire est connue. Contre toute attente les Danois battent la France pour leur dernier match de poule, dominent les Pays-Bas aux tirs au but en demi-finale. Le 30 juin 1992, le Danemark est donc sacré champion d’Europe en marchant sur l’Allemagne, 2 buts à 0. Trois jours plus tard, la Croatie devient officiellement membre de la FIFA.

Il s’appelait Šuker

Alors que le Danemark profite de son nouveau statut et que le monde n’a d’yeux que pour Peter Schmeichel ou les frères Laudrup, la Croatie se construit rapidement une équipe digne des meilleures nations européennes. Avec en fer de lance une attaque à faire saliver tout le monde. Profitant de la fin de la Yougoslavie, les Robert Prosinecki (Real Madrid), Davor Šuker (FC Séville) ou encore Zvonimir Boban (Milan AC) rejoignent dès 1991 les plus grands clubs européens. Non retenus pour participer à la phase de qualification à la Coupe du Monde 1994, la Croatie fait ainsi réellement son entrée dans le football mondial lors des éliminatoires pour l’Euro 1996.

Et quelle entrée. Placée dans un groupe de qualification à connotation très Footballski avec la Slovénie, l’Estonie, la Lituanie, l’Ukraine et surtout l’Italie, vice-championne du monde, les Croates impressionnent et se payent même le luxe d’aller battre, à Palerme, les Italiens grâce, déjà, à un doublé de Davor Šuker. A l’Euro anglais, placés dans le groupe D avec le Portugal, la Turquie, et donc le Danemark, la Croatie débarque en Angleterre comme un sérieux outsider dans ce qui est sa première compétition internationale.


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Un tournoi qui démarre de belle manière pour les Croates avec une victoire 1-0 contre la Turquie. Le match qui suit est alors l’occasion de se mesurer au champion d’Europe en titre, vainqueur de la Coupe des Confédérations l’année passée, et symboliquement, l’équipe qui a capté quatre ans plus tôt la lumière qui était dûe à cette équipe. Rapidement, c’est bien la Croatie qui domine une faible équipe danoise. Une démonstration conclue en seconde mi-temps par le festival de Davor Šuker. Tout d’abord sur une merveille d’ouverture en profondeur de l’extérieur du gauche de Slaven Bilic vers Stanic, fauché par Schmeichel. Pénalty converti avec tout son sang-froid par Šuker. L’attaquant du FC Séville envoie ensuite une offrande au second poteau. Zvonimir Boban, le capitaine, qui avait été exclu six mois de la sélection yougoslave après son coup de pied sur le policier du Maksimir, reprend au deuxième poteau pour le 2 à 0.

Il reste alors une poignée de minutes à jouer, le Danemark, déjà pratiquement éliminé, pousse pour arracher un but qui leur permettrait au moins de sauver l’honneur, et Schmeichel est déjà parti apporter sa tête dans la surface croate. La récupération de balle est croate. Schmeichel court à toute vitesse vers son but. Asanovic prend tout son temps et délivre une transversale de 50m vers Šuker, évidemment, lancé vers le but danois. Schmeichel un peu avancé, le natif d’Osijek place alors un lob de l’extérieur de la surface qui laisse le gardien planté sur ses appuis. 3 buts à 0, la Croatie vient de surclasser le Danemark, et Šuker de s’inscrire dans la légende des plus beaux buts en championnat d’Europe. Le plus beau de sa carrière selon Suker lui-même.

J’ai vu Schmeichel arriver, j’ai bien contrôlé la balle après une passe longue d’Asanovic. Le contrôle était peut-être le plus important, (…) sans ça je n’aurais pas pu lober Schmeichel, dont on sait qu’il était sans doute le meilleur gardien du monde à l’époque. Je suis en quelque sorte désolé de cette offense, mais au final il a encaissé un lob que j’aurais fait si je jouais dans ma rue ou dans mon club d’Osijek, ou n’importe où. – Davor Suker pour UEFA Training Ground

La performance des Croates s’arrête finalement dès les quarts de finale, face à l’Allemagne, malgré une nouvelle merveille de roulette de Šuker face à Andreas Kopke pour l’unique but croate de la partie. Après avoir émerveillé l’Europe durant cet été 1996, les Croates feront parcourir des sueurs froides à tous les supporters français deux ans plus tard. Un nouveau but de Šuker et l’histoire aurait pu être encore plus belle, mais Lilian Thuram est finalement passé par là. La troisième place remportée par cette équipe, sept ans après son indépendance, signifie pourtant bien plus pour cette génération, qui aura commencé à jouer sous la Yougoslavie, avant de représenter avec encore plus de fierté le drapeau croate.

Quand je jouais pour la Yougoslavie, cela ne signifiait rien. C’était simplement du sport, rien d’autre. Maintenant, le sentiment est incomparable. On attendait de nous de chanter l’hymne national yougoslave, mais nous ne voulions pas. Maintenant, nous pouvons penser que nous sommes Croates et nous pouvons dire que nous sommes Croates. Nous ne pouvions pas faire ça auparavant. – Igor Stimac

De Zagreb à Copenhague, de Sheffield à Nijni-Novgorod, les joueurs sont différents, les histoires seront différentes. Mais nul doute que Šuker, aujourd’hui président de la fédération de football croate, verrait bien une nouvelle large victoire des Croates.

Avec un but de Luka Modric pour conclure le tout ? Qui mieux que l’enfant de Zadar, réfugié durant la guerre, pour qui le football était le moyen d’échapper aux bombardements et qui aura tant rêvé devant les exploits de cette première génération dorée ? Pour parfaire l’histoire, ce but magnifique pourrait être un lob, un magnifique lob qui viendrait crucifier… Kasper Schmeichel, le fils de Peter ? Quand autant d’histoires se croisent, difficile de ne pas vouloir savoir déjà la suite.

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Image à la une :  © VINCENT AMALVY / AFP

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