Coupe du Monde 2018 – Croatie : On a discuté avec Jérémy Taravel, ancien défenseur du Dinamo Zagreb

Lazar Van Parijs
Lazar Van Parijs - Publié le 15 juillet 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe !

Actuellement joueur du Cercle Bruges, Jeremy Taravel a essentiellement roulé sa bosse en Belgique, entre des piges à Lokeren, Zulte Waregem ou encore à Gand. S’il a vécu la demi-finale face à la Belgique comme un acteur privilégié, cette finale entre la France et la Croatie revêt également un gout particulier pour lui. En effet, durant trois années, le défenseur français a porté les couleurs du Dinamo Zagreb et s’est familiarisé à la vie croate. Entretien.

Comment es-tu arrivé en Croatie ?

Au début, j’étais sceptique. Il faut que peu de personnes connaissent le pays, je partais un peu dans l’inconnu. J’ai fait mes recherches avant de partir, j’ai vu que le Dinamo était le plus gros club ou l’un des plus gros clubs de la région, donc c’était une bonne opportunité de jouer à un niveau européen. Au fur et à mesure des négociations, je m’y suis de plus en plus intéressé et le président Mamić est même venu me voir à Bruxelles afin de me convaincre. A partit de ce moment, j’ai constaté un réel intérêt du club et j’ai été convaincu. Et même en partant dans l’inconnu, le club est tellement professionnel que l’adaptation se fait très facilement. Avant de partir, tu regardes toujours sur internet ce qu’est le club, le pays puis la ville. Je ne voulais pas d’une ville où il n’y a rien à faire. J’ai pu voir que le pays est très beau, j’en ai parlé à ma mère … elle n’était pas très partante, mais j’ai su la convaincre et cela a été une super expérience.

Quelle a été ta première impression quand tu as rencontré Mamić ?

Quand tu le vois la première fois, tu vois que c’est quelqu’un de charismatique. Quand on a discuté ensemble, je lui ai dit verbalement que je viendrai au club, que je n’ai qu’une parole. Et lui aussi. Il m’a pris dans ses bras et m’a dit « Bienvenue, fils. » L’image que le public a de lui n’est pas forcément celle qu’ont les personnes qui peuvent le côtoyer quotidiennement.

Un transfert comme le tien peut paraître étonnant quand on sait que la Croatie est un pays reconnu pour sa formation et l’utilisation de jeunes talents.

Je pense que le club voulait apporter de l’expérience afin de se qualifier à nouveau pour la phase de groupes de Ligue des Champions. Le club ne l’avait plus connue depuis quelques temps. Quand j’y étais, sur les onze titulaires, on devait être huit étrangers. C’est aussi ce qui m’a incité à y aller.

Tu arrives, tu te fais les croisés. Comment cela se passe à ce moment-là ?

Oui, je participe au premier match et la semaine d’après, sur un contact, je me fais les croisés. Ça a été difficile, tant pour moi que pour le club. Ils m’avaient acheté deux millions à l’époque, tout est tombé à l’eau au moment de ma blessure, même si j’ai eu un soutien extraordinaire du club. Tout le monde a été derrière moi. Pour m’intégrer, j’ai pris des cours de croate à ce moment-là avec ma femme … mais je ne vais pas te cacher qu’on a lâché. J’avais quelques bases, mais tout le monde parle anglais au club. Cela faisait néanmoins plaisir aux locaux de me voir dire quelques mots de la langue.

Et l’anglais de Mamić ?

Notre préparateur physique s’occupait de faire la traduction avec lui. Il parle anglais, mais quand tu souhaites faire passer un message, il est préférable de le faire dans sa langue natale.

Comment situes-tu le niveau du championnat croate ?

C’est différent. Déjà, il n’y a que dix équipes. Outre Hajduk et Rijeka, il n’y a pas vraiment de concurrence. Si je suis venu ici, c’était pour jouer des matchs européens. Je savais à quoi m’attendre vis-à-vis du niveau du championnat local. Sans dénigrer les clubs croates, c’est parfois difficile pour un joueur de passer de l’ambiance d’un match européen face au Bayern à un match, trois jours plus tard, à Zadar. C’est parfois difficile de trouver de la motivation.

Et au niveau de l’aspect tactique et technique ?

Il y a de la technique. Avec le Dinamo, on est au-dessus du reste. Quand tu joues au club, tu sais que tu vas avoir tout le temps la balle. On était resté sur une période d’un an et demi sans perdre un match, environ. Tu as Rijeka et l’Hajduk qui sont tes deux gros matchs de la saison, le reste reste relativement facile, avec des équipes à onze derrière. Il ne faut pas se voiler la face, il y a un monde d’écart entre le championnat belge et le championnat croate.

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans le football croate ?

Ce qui m’a le plus marqué ici est de voir l’admiration et le respect que les personnes peuvent avoir pour le Dinamo. En venant jouer là-bas, je ne pensais pas que le club pouvait créer autant d’engouement, d’attentes, et de pression médiatique. Tous les jours, il y a quatre ou cinq pages dans les journaux. Tous les faits des joueurs y sont relatés. Quand tu vas jouer face à un club, tu sais déjà qu’il veut te battre, quitte à perdre tous ses autres matchs de la saison. Même en dehors du pays, dans tous les Balkans, on voit l’importance qu’a ce club. C’est ce qui m’a le plus impressionné.

Tu as pu ressentir les rivalités existantes avec d’autres pays des Balkans ?

Oui, notamment lors d’un match en Albanie, pour la Coupe d’Europe. On sentait qu’il y avait une atmosphère particulière, que c’était un peu plus chaud que d’habitude. Un peu comme les matchs face à l’Hajduk Split, tu sais que c’est le match qu’il ne faut pas perdre et où tu as une ambiance folle dans les tribunes.

C’est difficile de passer à un Maksimir quasiment vide à l’ambiance de Split ?

C’est compliqué. A l’époque où j’étais au club, nos supporters boycottaient le club suite à des brouilles avec notre président. Malgré ce contexte, nous avons toujours su réaliser de belles performances. D’autant plus que, les deux ou trois fois où le stade était rempli, tu pouvais voir la ferveur qui peut s’y dégager. C’est une tout autre atmosphère. Avec ces supporters tous les week-ends, on aurait pu faire de plus grandes choses. Mais nous, en tant que joueur, on doit faire le maximum. Qu’importe le stade, l’ambiance, la ferveur. Forcément, quand on jouait à Split, j’étais content. Je savais que là, il y allait avoir de l’ambiance. Tout joueur préfère jouer dans un stade comble, avec une ambiance électrique.

C’est également une raison de ta venue en Croatie ?

On m’en avait parlé, oui. C’est important d’avoir ces « vraies » ambiances de football, ces ambiances chaudes, comme on peut le retrouver en Grèce ou en Turquie. Tu sens qu’il y a une tension, une pression, pendant les matchs.

Cela n’est pas étrange de célébrer des titres devant quelques milliers de personnes quand tu es considéré comme le plus grand club du pays ?

Disons que le décalage entre le nombre de places disponibles et le nombre de personnes sur place est important. Tu as vraiment cette sensation de vide. Après, nous, les joueurs, nous sommes heureux de fêter un titre. Supporters ou pas.

Qui dit titre, dit Ligue des Champions et victoire face à Arsenal.

Ouais. Quand tu te qualifies pour la Ligue des Champions et que tu es le Dinamo Zagreb, un petit club sur la grande scène européenne, tu as juste envie de tomber contre des gros. On a eu le Bayern Munich, Arsenal et l’Olympiakos. Mis à part ces derniers, où tu travailles pour essayer de gagner, le reste tu te dis que c’est juste du bonus. Alors forcément, quand tu joues ton premier match face à Arsenal et que tu arrives à gagner, ça reste une grande satisfaction. Les Croates ont pu se rendre compte que l’on était une équipe sérieuse.

Justement, comment prépares-tu ce type de rencontre quand tu es considéré comme le petit club d’une compétition ?

Comme tous les autres matchs. Je pense que dans ces moments-là, il ne faut pas changer grand-chose. Quand tu joues un match de Ligue des Champions, tu n’as pas besoin de grands discours pour avoir de la motivation. Contre Arsenal, on avait étudié leur jeu. On a pu voir qu’ils jouaient beaucoup en une – deux, en appui – remise, qu’ils cherchaient surtout des combinaisons courtes. À partir de là, on a mis un bloc bas afin de jouer en contre, tout en exploitant les phases arrêtées. Mais sinon, la préparation en elle-même ne change pas, c’est surtout l’adrénaline et la pression qui change. La bonne pression.

Pour revenir sur Mamic, son frère était également ton entraîneur, ce qui est assez improbable dans le monde du football.

C’est ce qui fait la force du Dinamo Zagreb j’ai l’impression, c’est un grand club, mais aussi un club familial. Toutes les personnes qui y travaillent forment une grand famille, si je peux dire. Au final, ils ont bien fait de le garder puisqu’on a eu trois titres de champion, deux coupes de Croatie et des qualifications en Europa League et en Ligue des Champions avec lui. Honnêtement, le club est bien encadré et structuré. Tu peux mettre n’importe qui sur le banc, tant que ça reste dans la famille Dinamo, tout se passe bien. Puis, il faut dire aussi que sur le terrain, tu as beaucoup de guerriers, de mecs qui en veulent et qui ont une bonne mentalité. Nous on ne le voyait pas comme le frère de, c’était notre coach.

Malgré tout, de nombreux soupçons planent autour de la famille Mamic et du Dinamo Zagreb. Tu n’as jamais vu ou ressenti une corruption autour de l’équipe ?

Quand tu es joueur, tu es tellement dans un cocon que tu ne le ressens pas. Au Dinamo Zagreb, tu es dans un environnement très structuré et encadré. Tu as tout qui vient à toi, que ce soit pour l’hôtel, le staff, les intendants, etc. Quand tu pars jouer la Coupe d’Europe, ta famille a le droit de te suivre dans l’avion. En clair, tu es dans les meilleures conditions possible et tu ne fais pas vraiment attention à ces questions. Sur le terrain, je n’ai jamais ressenti cela. Pour tout te dire, nous aussi on a souvent pété des câbles sur l’arbitrage, comme toutes les équipes et tous les joueurs. Après, c’est comme dans tous les championnats, les grosses équipes sont souvent plus protégées parce qu’il faut protéger les joueurs. Quand tu vois les tacles que pouvait se prendre un dribbleur comme Coric, c’est normal de vouloir le protéger. Tu ne peux pas mettre la santé des joueurs en péril. Je l’ai plus vu dans ce sens personnellement.

As-tu un avis sur la récente condamnation de Mamic ?

Non, je n’ai rien à dire là-dessus. La seule chose dont je peux parle, c’est ce dont j’ai vécu sur place. Ma perception et mon vécu au club et avec ces personnes. Tout ce qu’il y a derrière, quand tu es joueur étranger, c’est difficile de comprendre ce qu’il se passe. Il y a une justice, elle fait son travail. La seule chose que je peux dire sur le président, c’est qu’il fera toujours tout pour ses joueurs si ces derniers le lui rendent sur le terrain.

Le Dinamo Zagreb est réputé pour sa formation. Quel est le joueur qui t’a le plus impressionné ?

Pjaca. Il a un talent pur, mais c’est surtout un gros bosseur. Au Dinamo Zagreb, tu as beaucoup de jeunes talentueux, mais qui ne misent que sur ça. Pjaca, lui, bossait tous les jours, que ce soit en salle ou sur le terrain. Son état d’esprit est irréprochable. Quand tu le vois, tu penses qu’il a 27 ou 28 ans, qu’il avait déjà de l’expérience, alors que non, il était tout jeune. Il savait qu’il était encore loin d’être arrivé et il a été récompensé avec son transfert à la Juventus.

J’imagine que Soudani t’a aidé dans ton intégration ?

Je me suis orienté directement vers lui, oui. On a passé trois ans pratiquement H24 ensemble, il a facilité mon intégration et j’ai découvert un super ami. Il m’a expliqué comment fonctionnait le club, les rouages du club, etc. Je suis content pour lui, il a pu partir en Angleterre comme il le souhaitait. C’est un super joueur et un super pote.

As-tu profité de ton passage au Dinamo pour mieux connaître le pays ?

Oui, évidemment. Déjà, je connais par coeur la ville de Zagreb. Après j’ai fait Pula, Istra, Split, Dubrovnik. L’avantage est que le pays n’est pas très grand, dès que tu as deux ou trois jours de libres, on pouvait partir sur la cote en famille ou avec l’équipe. Et je le recommande même à mes amis en Belgique et en France, c’est un pays magnifique. Je ne connaissais pas le pays avant d’y aller et j’ai été très surpris par ces différents endroits.

Tu es devenu ambassadeur.

Ouais, c’est ça. Mais je ne prends pas de commission, je te rassure (rires).

Après six mois au club, ton frère te rejoint.

En fait, il jouait en France, à Dijon. Quand il est venu ici, en vacances, j’ai demandé au club s’il pouvait s’entraîner avec la réserve pour qu’il conserve sa condition physique. De là, il s’est entraîné avec le club et le Dinamo Zagreb a tout de suite voulu lui faire signer un contrat de quatre ans. Cela s’est bien passé au début, mais il n’a pas réussi à s’imposer en équipe première. Je pense qu’il a par la suite payé les frais de mon départ compliqué du Dinamo Zagreb, le fait que je sois rentré en Belgique l’a desservi et il s’est retrouvé à la cave. Il a finalement terminé à Chypre et joue actuellement pour Grenoble.

Pourquoi voulais-tu à tout prix partir ?

En fait, six mois avant mon départ, le Dinamo Zagreb avait reçu une offre de Chine et s’était mis d’accord sur les différents termes du contrat. Moi, malheureusement, je n’ai pas trouvé d’accord. Ce n’était pas forcément financier, mais plutôt contractuel. On ne pouvait me garantir aucune sécurité, et je ne pouvais pas me le permettre étant donné que j’avais déjà une famille et un premier enfant. J’avais besoin d’avoir des garanties.
Six mois après, j’ai eu l’envie de rentrer en Belgique, pour ma femme et pour mon fils, mais je pense que le Dinamo aurait préféré autre chose. Revenir en Belgique c’était un souhait familial. Je n’ai joué que pour des clubs flamands, aujourd’hui j’habite à Bruxelles, j’y ai mes amis, mon fils va rentrer dans une école flamande. Je compte rester ici, en Belgique, plus tard, donc je vais me mettre au flamand également.

Tu n’avais pas envie de découvrir d’autres pays à l’Est, comme avec la Russie par exemple ?

Pas à ce moment-là. Ce qui m’importait était de rentrer en Belgique, pour le bien de ma famille. On verra plus tard. L’expérience à Zagreb a été très bonne, donc pourquoi ne pas découvrir autre chose à l’étranger.

Tu as eu l’occasion de retrouver quelques anciens Yougoslaves en Belgique. Est-ce que tu as pu nouer des liens ?

Oui, on discute parfois du Dinamo et de ces choses-là. Après, j’ai surtout des amis en dehors du football. Je traîne quotidiennement avec ces personnes, donc je ne sors pas au restaurant avec eux par exemple.

Tu as évolué avec Samuel Gigot qui vient de signer au Spartak Moscou. Peux-tu nous parler de lui ?

Je ne l’ai connu que deux mois, mais c’est un défenseur très costaud et rugueux sur l’homme. J’ai été étonné de son transfert, je le voyais plutôt partir vers l’Angleterre ou l’Allemagne, même si on sait que le Spartak Moscou a des ressources financières et que le club joue l’Europe. C’est un choix de carrière, je pense qu’il va réussir. C’était déjà un bon joueur à son arrivée à La Gantoise, et ce m’étonne pas de le voir partir. Tu sais, ici, en Belgique, tu fais quelques bons mois et tu es directement suivi par des clubs étrangers. C’est un championnat assez suivi.

Quel est ton pronostic pour le match ?

2-0 pour la France.

Lazar van Parijs / Tous propos recueillis par L.vP pour Footballski


Image à la une : © AFP PHOTO / ADRIAN DENNIS

Coupe du Monde 2018 – Croatie : On a discuté avec Jérémy Taravel, ancien défenseur du Dinamo Zagreb
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A propos de l'auteur

Lazar Van Parijs

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Je me suis réveillé un beau matin à Belgrade à cheval entre Europe de l' Ouest et le bloc soviétique après une nuit sur un Splav à boire de la Rakija. J'ai décidé de prendre le train de nuit suivant, direction Moscou, finir l'aventure devant l' Hotel Ukraina !

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